IX
Marie chantait une nuit sur la montagne:
Le pays où s’est envolée Ma vie éteinte et ma splendeur Ressemble-t-il à la vallée Où le froid pénètre le cœur?
L’air manque-t-il dans vos domaines? Là-bas les cœurs sont-ils fermés? Les vaincus traînent-ils leurs chaînes Jusqu’à la mort, sans être aimés?
Oh! parle-t-on dans votre monde Le langage de nos beaux jours? Boit-on à la source profonde Où s’abreuvèrent nos amours?
Dites si l’on pleure à l’aurore Comme je pleurais dans nos bois! Si je dois les trouver encore Mes saintes larmes d’autrefois?
Te souviens-tu que l’âme pleine, Sous le bonheur, prête à plier, Je te suivais sans perdre haleine, De l’aubépine à l’églantier?
Te souviens-tu du nuage rose, Entr’ouvert dans l’immensité? Où veux-tu que mon œil le pose Dans cette immense obscurité?
Te souviens-tu de cette fête Où tout chantait autour de nous? Jours de transport et de conquête, J’ai faim et soif: reviendrez-vous?
Te souviens-tu de nos silences? De nos sentiers, de nos ravins, De nos recueillements immenses, Du bruit du vent dans les sapins.
Te souviens-tu de l’Espérance Disant tout bas aux rayons d’or: Le jour de la Toute-Puissance Tardera-t-il longtemps encore?
Te souviens-tu de la couronne Que le soleil, au Taunus noir, Jetait, à l’heure où s’environne D’ombre et d’ardeur le front du soir?
Te souvient-il, ô mon prophète, De ce rayon d’or et de feu Qui fit étinceler ta tête Sous les rubis de son adieu?
Te souviens-tu que la lumière Donna sa parole d’honneur Qu’elle embraserait notre terre Au jour sacré de sa fureur?
Depuis que ce serment suprême Retentit dans l’immensité, La nuit, je vois l’homme au front blême Qui fait peur à l’obscurité.
Si vous connaissez le Dieu juste, Oh! dites-moi la vérité, Immensité trois fois auguste, Ombre, lumière, obscurité.
Si vous voyez encore sa face, Laissez tomber, ô majesté, Sur les ténèbres de l’espace Quelque rayon de sa clarté!
Le froid engourdissait vos ailes Sous ce ciel noir et désolé, Vous qui, des sphères éternelles, Vous souveniez, mon exilé?
Si j’avais, comme toi, deux ailes, Je dirais à mes deux saphirs: Emportez-moi, flammes fidèles, Où sont allés mes grands désirs!
Faut-il marcher vers la lumière? Faut-il aller plus près du jour? Et secouer cette poussière Pour te voir, mon céleste amour?
Faut-il abandonner les roses? Faut-il se déchirer le cœur? Faut-il oublier toutes choses, Pour retrouver le voyageur?
S’il faut traverser les nuages Pour te voir une seule fois, Je n’ai pas peur de leurs orages. Je veux entendre encor ta voix.
Je m’en vais cherchant dans l’espace, Où l’air du soir est embaumé, Et demandant aux lieux la trace Du voyageur, du bien-aimé?
O toi qui m’as donné la vie, Pourquoi m’abandonner en bas? Appelle-moi dans la patrie Où le soleil ne baisse pas.
Prête tes ailes triomphantes! Appelez-moi, sphères ardentes, A l’heure où l’ange de clarté Allume les nuits rayonnantes Dans la splendide immensité!
Bientôt l’horizon s’empourpra des premiers feux du matin. La jeune fille fixait sur l’Orient son regard ardent et clair. Tout à coup elle poussa un cri, elle venait d’apercevoir une trace dorée, c’était la lumière qui traversait l’espace. Marie entendit au même instant la voix des mondes qui s’appelaient l’un l’autre et se poursuivaient sans s’atteindre dans l’immensité. La jeune fille resta en extase et ferma les yeux; elle eut peur un instant d’entrevoir le foyer même d’où s’échappait la splendeur royale de la vie pour baigner au passage la création.
Cependant elle s’élança vers le soleil levant, sans savoir où elle allait tomber. En même temps, elle entendit la grande voix de l’abîme qui criait: «Je t’aime! ne crains rien, je t’aime! et je regarde au fond de moi la résurrection; je la cache sous un voile noir semé d’étoiles et de larmes d’or. Marie, Marie, Marie, abandonne-toi au souffle qui passe!»
Elle sentit la vie redoubler en elle, et une force inconnue l’emporta. Ce fut une ascension d’une rapidité terrible. Pendant la soixantième partie d’une seconde peut-être, il lui sembla qu’elle était portée à travers l’espace avec une vitesse inexprimable, qu’elle montait toujours, qu’une main de fer lui déchirait le cœur, qu’elle consentait volontairement à une douleur horrible et à une joie inconnue, puis qu’elle retombait sur la terre, brisée et meurtrie. Quand elle revint à elle, Marie était étendue sur une pierre nue, tachée d’un sang rouge qui devait être le sien. Elle regarda autour d’elle et ne reconnut pas les lieux; elle était loin de sa cabane et de son pays. Les larmes lui vinrent aux yeux avec le souvenir des premières joies de son enfance, des bois de sapin qu’elle aimait. Elle voulut se lever, car elle avait froid; mais ses jambes ne la soutenaient plus; elle porta la main à son front, la retira ensanglantée, et sentit au cœur une douleur profonde. Elle s’agenouilla et resta longtemps les yeux fermés.
Quand elle les rouvrit, une montagne immense se dressait devant elle, couverte de pierres et de ronces. «Si je l’apercevais de là-haut!» pensa Marie, et elle monta. Dès les premiers pas, son sang coula de ses pieds meurtris. Les plantes, autrefois amies, n’avaient plus aujourd’hui pour elle que des épines et déchiraient ses pieds. Chaque pas lui coûtait une goutte de sang. Le tonnerre éclata près d’elle et tomba à ses pieds. L’orage continua. Marie vit d’en haut les pâles éclairs fendre les nues qu’elle dépassait, mais elle ne les regarda pas. «Je souffre trop, pensait-elle, il n’est pas loin.» Tout à coup la terre entière se déroula à ses pieds au fond d’un abîme; il paraît qu’elle avait atteint, sans s’apercevoir, un plateau dégagé. Elle vit le monde que nous habitons à travers une vapeur dorée qui adoucissait tous les contours; autour d’elle l’air lui parut éclairé, il lui sembla qu’elle aspirait quelque chose de cette pénétrante illumination. La création, posée devant elle sur un plan incliné, lui apparaissait comme un immense amphithéâtre où chaque être montait en luttant, montait par degrés l’échelle de la vie. «Encore, encore! criait Marie. Ah! pourquoi la montagne n’a-t-elle pas été plus haute et plus terrible; la vue serait plus belle encore peut-être! O ma vallée, mes Rochers-Rouges, ne me reconnaissez-vous pas? Et toi, mon bien-aimé, toi qui n’es pas loin, puisque voici la lumière et que les couleurs flottent autour de ma tête, ne viendras-tu pas au-devant de moi quand j’approche des frontières de la patrie? ne vais-je pas entendre ta voix?»
Marie leva la tête avec un léger effroi, elle craignait de voir les astres de trop près. L’immensité lui parut agrandie. Marie cherchait toujours. Un petit cri bien connu se fit entendre; la jeune fille chancela, rejeta en arrière les belles tresses noires qui lui tombaient sur les épaules, et son regard entr’ouvrit l’Orient. Un arc-en-ciel se dessinait là-haut, et dans l’arc-en-ciel apparut le colibri. Marie pleurait. «Des ailes, cria-t-elle, des ailes!» Et elle prit son élan sans savoir si elle avait des ailes.
Au moment où ses pieds quittaient la terre, on eût peut-être entendu sur la montagne comme une harmonie triomphante.
Le pâtre, qui gardait les moutons dans la vallée au pied des Rochers-Rouges, entendit distinctement un chant clair et joyeux, et, tournant la tête vers le soleil levant:
--Déjà l’alouette! dit-il.
QUE S’EST-IL DONC PASSÉ?
Voici une histoire que je ne vous raconterai pas; car je ne la sais pas. Je n’en connais que le commencement et la fin; nous essayerons ensemble de deviner ce qui a pu se passer au milieu.
· · ·
Leur mariage avait été plein de fête et de joie. Adèle A... était charmante et enviée. Émile B... était un jeune homme grave, modeste et innocent comme la jeune fille. Son visage rayonnait. Toute la réunion des amis et des amies semblait participer à la joie des époux. Richesse, beauté, jeunesse, concorde des personnes et des choses; je vois tout cela; seulement je vois par rares moments sur les lèvres de sa jeune femme un pli que je ne m’explique pas bien, et dans ces moments-là, l’éclat de son œil s’obscurcit.
Les revoici dix ans plus tard; les revoici comme la mort les a faits, car ils sont morts tous deux; la jeune femme morte et enterrée, le jeune homme mort et non enterré. Mais ses cheveux sont blancs. Ses cheveux sont blancs et ses habits noirs. Il conduit à la tombe de leur mère un petit garçon de deux ans et une petite fille de quatre. Un désespoir inouï se lit sur sa figure, un désespoir sourd et muet.
De quelle maladie sa femme est-elle morte? Personne n’en sait rien.
Tout le monde parle du bonheur dont ils ont joui l’un près de l’autre.
Personne n’ose interroger le survivant, et, s’il lui fallait parler, il ne saurait que dire.
Quand les circonstances l’obligent à dire un mot, un éloge immense et parfaitement sincère atteste le souvenir profond et déchirant qui fait son désespoir. Les grâces et les vertus de sa femme morte si jeune n’étaient pas seulement évidentes pour tous; elles étaient immensément et profondément connues et senties de celui qui était appelé à les connaître et à les sentir. Et pourtant un observateur eût compris que le malheur du jeune homme ne datait pas de la mort de sa femme. Il datait de beaucoup plus haut.
Les témoins les plus intimes auraient pu attester avec cette certitude sui generis, la certitude qui ne trompe pas, attester leur honneur, leur vertu, leur bonté, à tous les deux. Les personnes et les choses souriaient autour d’eux, eux-mêmes possédaient de nombreux éléments de bonheur, et cependant il était clair que le chagrin noir avait toujours été assis dans leur maison. Il était complaisant, affectueux, doux. Elle était primitivement complaisante, affectueuse et douce! Leurs rares qualités n’avaient pas été, il est vrai, trempées dans ce feu surnaturel qui divinise et étend sur l’humanité agrandie et divinisée elle-même, le rayonnement superbe et joyeux de la charité; c’étaient cependant des qualités rares, vraies, sincères et respectables.
Pourquoi donc cet immense et affreux voile noir suspendu devant une porte qui devait être ouverte à plusieurs joies? Le chagrin avait tellement droit de cité dans cette demeure, comblée des biens de la vie, que la mort de la jeune femme n’avait paru qu’un développement et non un principe de malheur. Le malheur avait l’air d’être l’habitant de la maison. Le mari, la femme et les deux enfants n’étaient que les hôtes. Le malheur était là chez lui, et personne ne souriait.
Que s’était-il donc passé?
Il ne s’était rien passé.
Mais enfin pourquoi?
Pourquoi? Je suis, comme vous, réduit aux conjectures.
Eschyle, voulant étaler aux yeux des Athéniens la victoire des Grecs, transporte la scène à la cour du roi de Perse, et montre le deuil du palais. Pour faire préjuger l’événement, il en étale les conséquences.
Nous venons de voir certains effets. Quelle est la cause? Pour moi, voici ma réponse.
La jeune femme était jalouse.
LE REGARD DU JUGE
La princesse Electa avait quelque chose d’étrange et toute sa personne était remarquable.
Elle était blonde de ce beau blond cendré et doux, si rare aujourd’hui. Ses cheveux abondants et soyeux se relevaient en masse sur sa tête; de lourdes tresses s’entrelaçaient en couronne et dominaient son front lisse et pur où un pli se formait imperceptiblement entre les deux sourcils. Ce pli, sans rien enlever à la paix de son visage, semblait dire à ceux qui savaient entendre: Je suis faite pour commander.
L’habitude de se vaincre sans cesse avait donné à sa bouche un pli grave, nul n’est maître de soi sans combat, et le pli de sa bouche ressemblait presque à une blessure; son geste rare et plein de précision attestait l’énergie dont elle était capable.
Sa démarche, quoique gracieuse, avait une fermeté un peu rigide qui tenait à distance les importuns.
Son abord très bienveillant, mais un peu froid, laissait deviner la distance qui la séparait de son interlocuteur.
Mais il y avait dans sa physionomie un certain trait qu’il est difficile de dessiner, même mal. Ce trait, c’était l’œil.
Comment parler de cet œil dans lequel jamais aucun trouble n’avait paru? Devant cet œil impassible, le pinceau et la plume seraient tentés de prendre tous deux la fuite.
Ses yeux étaient-ils noirs? Ce velouté singulier, profond et mat, peut-il être caractérisé par ce mot si vulgaire: noir? Cette brillante étincelle qui parfois s’allumait un instant, un seul instant, était-elle noire?
Ce noir était si étrange, qu’il n’étonnait pas trop les cheveux blonds, ses voisins.
Le mécontentement abaissait les paupières de la jeune fille et voilait son regard d’un voile singulier; les cils se rapprochaient, et quelque chose d’étrange se sentait derrière cette frange de soie. Était-ce la retraite de l’âme offensée? Était-ce l’indignation qui prenait sa forme la plus muette et la plus haute? Était-ce le deuil de l’âme attristée qui éteignait sa flamme? Était-ce le froid de l’acier et la dureté du fer?
Personne n’eût pu répondre à ces questions.
· · ·
Un jour, la reine sentant venir l’heure de sa mort, appela la princesse et lui dit:
--Écoute, ma fille, et garde à jamais mes paroles dans ton cœur.
Ta position est rare en ce monde. Non seulement tu es née sur les marches du trône, mais tous les autres prestiges sont venus s’ajouter en toi et autour de toi au prestige de la naissance. Tu es belle; tu as la science; tu as l’intelligence; tu as la sainteté. Si je t’avais choisie, au lieu de te recevoir, choisie entre toutes les filles de la terre, je ne t’aurais pas choisie autrement. Je n’aurais su quel charme ajouter à tes charmes, quelle vertu à tes vertus. L’irréprochable est ton nom; le jour de ta naissance, il me semble qu’une cuirasse te fut donnée contre les infirmités, contre les faiblesses humaines, et, depuis le jour de ta naissance, je cherche inutilement le défaut de cette cuirasse.
Ton nom ressemble à une couronne: Je t’ai donné l’un, je te laisse l’autre. Mais ce nom et cette couronne, qui éblouiraient toute autre que toi, ne sont encore pour toi, ma fille, que promesses et préparations.
Tu recevras un nom nouveau.
A ce mot, je frissonne.
O ma fille, j’ai pu faire pour toi ce qu’une mère n’a jamais fait peut-être, j’ai pu t’instruire et t’aimer, comme personne ne l’a été jamais: j’ai pu assembler autour de toi les savants de mon royaume: j’ai pu orner ton intelligence et ton âme des splendeurs de la doctrine et des splendeurs de la vertu.
Mais il y a quelque chose que je n’ai pas pu. Je n’ai pas pu te donner le nom nouveau que je destine... Pourquoi donc est-ce que je frissonne? Est-ce le froid de la mort ou est-ce un autre froid?
Écoute: j’ai une révélation à te faire, terrible et glorieuse.
Chaque jour je m’y prépare, et chaque jour je recule, à l’heure où je vais t’appeler.
Je remettrais encore à demain probablement si j’étais certaine que le mot demain fût permis à mes lèvres. Mais je sens un froid étrange. Il faut parler aujourd’hui.
Écoute: j’ai une révélation à te faire, terrible et glorieuse.
Toutes les sciences, toutes les lumières dont j’ai paré ta vie, toutes ces splendeurs, toutes ces richesses, les traditions des rois mes ancêtres, mon empire et tout ce qu’il contient, mes deux bras qui t’entourent, et les deux bras de mon trône qui t’attendent, tout cela n’est rien.
Tout cela, je te le donne comme un présent de nul prix. Car le froid qui me pénètre m’apprend ce que j’ignorais. Il m’apprend ce que c’est qu’un trône. La glace ne fond pas si vite au rayon du soleil de la vie, que toute magnificence humaine au rayon du soleil de la mort.
Mais il est une chose précieuse, précieuse et nécessaire que tu auras, SI tu veux. Si tu veux! Comprends, ma fille, le sens caché de ce mot: SI. Je viens de le découvrir. Le rayon du soleil de la vie me le cachait. Il a fallu, pour l’éclairer, le rayon du soleil de la mort.
Je t’ai donné un nom; mais il était arbitraire, Electa. C’était moi, moi qui te le donnais. C’est ma pauvre main qui l’a écrit. Mais il est un autre nom qui n’est pas tracé de main humaine. Il est un nom étrange, singulier, prodigieux. Celui-là fut indiqué autrefois par le premier des aïeux dont l’histoire m’ait gardé le souvenir. Il l’avait entendu retentir au fond d’une solitude. Il l’avait écrit sur un parchemin. Le parchemin est là, dans cette chambre qui n’a jamais été ouverte. Au-dessus du nom, il y a un portrait. Quelqu’un, au jour terrible, ressemblera à ce portrait, et la personne qui aura conquis cette ressemblance portera le nom écrit au-dessous, et celle-là sera grande entre les grandes, élue entre les élues, et les rois se découvriront quand ils passeront près d’elle, et solliciteront par elle les faveurs du roi des rois.
Il y a donc une ressemblance à conquérir. Mais, ma fille, je ne puis rien pour te la donner, rien que ce que j’ai fait, et ce que j’ai fait n’est rien, si tu n’ornes ta couronne d’une pierre précieuse que tu es toi-même chargée de trouver. Oh! ma fille! ma fille! un jour la porte de la chambre mystérieuse s’ouvrira, et plusieurs seront confrontées avec le portrait terrible.
Une seule sera trouvée ressemblante. Ce sera toi, n’est-ce pas? Tu m’assures que ce sera toi.
D’où vient donc que je frissonne? Est-ce le froid de la mort ou un autre froid?
Tu n’oublieras jamais une seule des paroles qui ont été confiées à ta mémoire. Mes enseignements seront toujours sacrés pour toi. Ton âme est parée comme ton intelligence. Pour trouver la pierre précieuse, dont nulle, excepté toi, ne soupçonne l’existence, tous les ouvriers du royaume sont à ta disposition. C’est toi? N’est-ce pas? Dis-moi que c’est toi. Soutiens-toi, et soutiens-moi. D’où vient que je frissonne? C’est que je pense au jour où s’ouvrira la chambre fatale. Ce jour ne dépendra ni de toi, ni de personne. Nul ne le choisira. Nul ne dira: il sera éclairé par le soleil de demain. Nul ne verra d’avance ni ne prédira son aurore.
L’aïeul respecté qui avait entendu le nom, qui l’avait transcrit, qui avait fait le portrait et scellé la chambre terrible, a vu, autour de lui, avant sa mort, tous les fronts prosternés sous sa bénédiction suprême, et l’un de ses fils lui demanda:
«Père, qui donc ouvrira la chambre fatale?»
A ce moment un éclair déchira le cœur de la nuit; le tonnerre éclata, et celui qui allait mourir, répondant à celui qui devait régner, lui montra le feu du ciel qui tombait.
C’est pourquoi il est écrit sur la porte terrible:
«Le feu du ciel m’ouvrira.»
Quand le tonnerre aura posé le décor du drame, vous entrerez dans la chambre, et vous attendrez à genoux que le nom se découvre, et, au-dessus du nom, le portrait.
C’est à ce moment-là que la couronne se posera sur la tête qui lui sera désignée par la pierre précieuse; et près de cette couronne, celle que je te lègue n’est que cendre et poussière. La tradition dit qu’à ce moment redoutable la justice frappera deux coups, car son glaive a deux tranchants.
Combien serez-vous là, agenouillées dans la chambre terrible, je ne sais. Mais toutes, vous y recevrez votre nom. D’abord, et au même moment, le nom de la bénédiction suprême, et celui de la suprême malédiction. Les autres viendront ensuite. Au moment où la pierre choisie attirera la couronne, comme le fer attire l’aimant, il y en aura une parmi vous dont le genou fera horreur à la terre qui le portera, et sous le genou maudit, la terre s’ouvrira, pour n’être pas touchée par lui, et celle qui aura été là, agenouillée, s’abîmera à la face du ciel. Le tonnerre ne voudra pas de cette proie; le feu d’en haut se détournera; c’est le feu du volcan qui la dévorera, et elle travaillera à la forge souterraine, et si une goutte de sa sueur perce la croûte de la terre, son odeur donnera la mort, et les habitants des cités voisines s’enfuiront, oubliant leurs richesses, à cause de l’épouvante, et le désert se fera là où la goutte de sueur aura percé la croûte de la terre, et les bêtes mêmes n’oseront plus approcher du désert fait par la sueur; car les animaux ont l’instinct de la conservation.
--Bénissez-moi, ma mère, dit Electa, qui savourait d’avance les joies du triomphe.
--Sois bénie, dit la reine, toi qui fus choisie... Mais c’est étrange, la faiblesse de la mort paralyse ma langue; je ne peux pas dire ce que je veux... Sois bénie, toi qui es bonne... Sois bénie, toi qui... Sois bénie, toi qu’il faut bénir...
Electa interrompit la reine, et lui dit:--Ma mère, bénissez-moi moi-même, votre Electa, moi qui suis votre fille; bénissez-moi.
Et elle prit les deux mains de la reine, pour les placer sur sa tête; mais les deux mains de la reine retombèrent d’elles-mêmes. «Elle n’a plus la force de soutenir ses mains,» dit Electa.
--Sois bénie, dit la reine d’une voix plus lente, toi qui trouveras dans les entrailles de la terre la pierre précieuse que je ne connais pas, celle que je n’ai jamais vue, celle qui ne s’est jamais échangée contre l’or et l’argent, pierre précieuse inconnue et incandescente, allumée sous la croûte du globe par les reflets lointains de la foudre et les éclats brisés du tonnerre! Sois bénie des bénédictions du ciel, bénie des bénédictions de la terre, bénie des bénédictions de l’abîme d’en haut! Que mes bénédictions montent les unes sur les autres, comme des chaînes de montagnes superposées, qu’elles traversent les nuages, et leur arrachent le feu qu’ils gardent dans leurs entrailles, le feu promis au front de la prédestinée!
--Ma mère, dit Electa, maudissez mon ennemie, maudissez celle dont vous m’avez parlé tout à l’heure.
--Sois maudite, dit la reine; puis elle s’arrêta, effrayée... Je ne sais pas maudire, dit-elle; je ne hais personne. Je veux le bien de tous; mes lèvres qui n’ont jamais prononcé de malédiction ne veulent pas commencer à l’heure de la mort.
--Ma mère, dit Electa, vous pouvez maudire sans crainte, car vous parlez de celle que le Seigneur maudira au dernier jour. Vous ne la connaissez pas; vous ne la détestez pas. Vous ne savez pas de qui vous parlez. Ce n’est pas la haine qui conduit votre langue; c’est la volonté du Seigneur; c’est cette volonté que vous m’avez apprise à adorer en toute circonstance, c’est elle qui courbe aujourd’hui sous votre malédiction une tête que nous ne connaissons pas, comme elle vient de courber ma tête sous votre bénédiction.
--Sois maudite, dis la reine, toi qui... Ma vue se trouble et ma langue s’égare; je n’ose pas continuer...
--Continuez, ma mère, dit Electa; c’est la volonté du Seigneur.
--Eh bien, puisque tu le veux, je continuerai. Sois maudite des malédictions du ciel, maudite des malédictions de la terre, maudite des malédictions de l’abîme d’en bas. Que mes malédictions descendent jusqu’au centre de la terre; qu’elles y allument la colère qui dort jusqu’au jour de justice, la colère du volcan! Sois maudite par les cris du pauvre, plus terribles que les éclats du tonnerre! Et que les corbeaux des torrents répètent aux pierres roulées dans leurs cataractes la malédiction qui est arrachée en ce moment à mes lèvres mourantes! Sois maudite par le souffle qui passe sur les champs de blés en fleur! Maudite par l’écume blanche des vagues exaltées par la tempête! Maudite par la sérénité du ciel bleu des jours d’été, maudite par la douceur, maudite par la splendeur des matins et des soirs, maudite par la fumée qui sort des chaumières, à l’heure des repas, maudite par l’aubépine, maudite par la rose, maudite par les frêles encensoirs du chèvrefeuille balancé, et comme tout cela n’est rien pour la fureur involontaire qui ouvre mes lèvres sacrées, sois maudite, dans ton infâme cœur, sois maudite par celui qui a besoin, et à qui tu n’as pas donné.
La reine cessa de parler, et il se fit entre les deux femmes un silence étrange. Electa attendit un moment, et quand elle vit bien que sa mère se taisait, elle ajouta à voix basse:--Sois maudite; ainsi soit-il!
· · ·
Or la reine était morte depuis quelques jours, et les fêtes de sa sépulture n’étaient pas encore terminées. La fête et la sépulture sont des mots qui vont singulièrement ensemble: passons le deleatur sur les fêtes, et omettons les pompes, si vous voulez.
· · ·
Dans une chaumière, à quelque distance du palais, dont elle était une dépendance imperceptible et inaperçue, se mourait une jeune fille pauvre! C’était, si les renseignements que j’ai pu me procurer sont exacts, une cabane de sabotiers située au milieu de la forêt. Par une petite ouverture pratiquée dans le toit de chaume passait la fumée, dans les moments où le feu était absolument nécessaire. Ne me demandez pas de nombreux détails sur la vie qu’on y menait. Les informations sont rares, quand il s’agit d’époques aussi lointaines, de pays lointains, et surtout les informations relatives aux pauvres. J’ai encore pu donner quelques détails sur le palais de la reine. Mais que voulez-vous que je vous dise d’une cabane de sabotiers?
Cependant un vieux manuscrit, que j’ai eu beaucoup de peine à trouver, prétend que la jeune fille, nommée Judith, avait entendu un soir, quelques jours avant sa maladie, frapper trois coups à la porte de la cabane où elle était seule, pour le moment. Elle allait prendre son très frugal repas, le repas du soir. Elle ouvrit, c’était un voyageur dont l’aspect était celui d’un pauvre; son front était un peu pâle. N’ayant pas de veau à tuer, de veau tendre et gras, elle donna ce qu’elle avait, un peu de pain et un verre d’eau. On vit de ce qu’on trouve, et je n’ai pas trouvé sur leur entrevue d’autre détail.
Quelques jours après, elle tomba malade, et on prétendit que le voyageur lui avait jeté un sort.
La maladie s’aggrava, et, au bout de huit jours, la mort semblait avoir pris d’avance possession de sa victime. La médecine des pauvres était, alors surtout, à l’état rudimentaire; deux yeux fermés, une respiration haletante, des mots étouffés qui s’entendaient à peine: le morne désespoir d’un père et d’une mère impuissants et immobiles qui ne songeaient même plus à lutter contre la mort, tel eût été le spectacle qu’offrait la cabane misérable et désolée, si une misère et une désolation plus terribles que toutes les misères et les désolations extérieures n’avaient paru oppresser le cœur tremblant de la mourante.
La mort, entrevue à la lueur de l’agonie, apparut à Judith comme quelque chose d’absolument épouvantable. «Je ne sais rien, pensait-elle, de mon créateur, sinon que je vais paraître devant lui, les mains vides. Et mon cœur est comme mes mains, vide des vertus qu’il aime.»
Les transports de la fièvre et les horreurs de l’agonie coloraient de leur couleur particulière les paroles entrecoupées qui s’échappaient de ses lèvres, et ses paroles ressemblaient à la lueur d’un éclair aperçu sur un précipice, et si l’espérance était au fond, elle était voilée par la nuit de l’abîme.
Cependant le frère de la mourante, revenant de son travail, vit ces trois agonies, l’agonie haletante et déchirante, puis les deux agonies mornes et muettes du père et de la mère.
Il resta immobile, la tête dans ses mains; puis, tout à coup:--Tout n’est pas fini, dit-il, mon père.
Nous sommes de pauvres misérables qui ne savons pas comment on s’adresse au créateur des mondes.
Mais il y a quelque part une élue de Dieu. Ce Dieu terrible, que nous ne connaissons pas, a choisi Electa pour sa privilégiée. Je pars; je vais recommander Judith à ses prières. Celui qui l’a créée peut la guérir.
--Oui, pars, pars, dit la mère.
--Mais, dit le père, comment pénétreras-tu jusqu’au fond du palais!--Est-ce que je sais, moi? Mais je pénétrerai. Le temps presse. Et il partit.
Il comptait les minutes, les secondes, il ne courait pas; il volait. Baigné de sueur, et ressemblant à un voleur de grand chemin, il arriva au palais, et se jetant sur la première personne qu’il vit, je veux parler à Electa, dit-il, à l’instant même.
--Vous plaisantez, mon bon monsieur, lui fut-il répondu avec un sourire; Son Altesse royale est occupée. Faites une demande d’audience; son Altesse verra si elle doit l’accueillir.--Mais elle meurt peut-être en ce moment! cria le jeune homme désespéré.--Qui donc meurt? répondit la personne qui lui parlait, et sans écouter la réponse, elle dit aux gardes:
--Un fou vient de se présenter; mettez-le à la porte.
Les gardes se présentèrent pour faire leurs fonctions; mais le jeune homme se jeta à genoux, luttant à la fois contre le désespoir et contre la colère. A force d’être vaincu, il triompha de lui-même.
«Il s’agit de sauver ma sœur,» pensa-t-il, et levant la voix, il demanda en grâce, au nom de Dieu, qu’on lui indiquât les moyens de faire parvenir immédiatement une requête à Electa.
--Voici du papier et une plume! Écrivez, lui dit-on.
Et il écrivit:
«MADAME,
«Je suis un pauvre désespéré qui voit mourir une sœur qu’il aime. Ni elle ni moi ne savons prier Dieu; mais puisque vous, vous le savez, nous vous supplions de le faire pour nous. Le cas presse, madame, toute une famille de pauvres pécheurs est à vos genoux.»
Le billet fut remis à Electa, et quand fut venue l’heure d’entrer dans son oratoire, elle fit une prière conçue à peu près en ces termes:
PRIÈRE D’ELECTA POUR LA MOURANTE
Puisqu’il faut se servir même des plus petites choses pour s’élever vers le Seigneur, je ferai aujourd’hui ma méditation sur la mort de cette pécheresse, et je vous remercierai, ô mon Dieu, de me fournir cette nouvelle occasion de vous rendre grâce! Vous m’avez réchauffée dans votre sein et vous l’avez tenue éloignée de votre cœur! Pendant que vous vous éloignez de cette infortunée, je vous remercie, ô mon Dieu, des complaisances que vous avez prises dans mon âme! Il est des âmes que vous avez choisies entre dix mille, et mon âme est une de ces âmes. Il est des intelligences que vous avez nourries de votre vin et de votre lait, et mon intelligence est une de ces intelligences. Vous m’avez parée; vous m’avez embellie; et maintenant je ne crains rien, je suis assise en vous pour jamais.
Cette malheureuse créature, dont la mort prématurée attriste aujourd’hui sa famille, a vécu dans l’ignorance de vos secrets. Livrée aux faiblesses et aux misères, elle est allée sans doute de chute en chute jusqu’à cette ignorance complète de vous-même, qui la trouble au bord du tombeau. Étrangère à la discipline spirituelle, sous laquelle j’ai vécu, elle n’a pas passé par les échelons de la science naturelle que j’ai montés un à un. Elle n’arrivera jamais au port où je suis arrivée, et il m’est bien permis de jeter sur son naufrage le regard que je jette sur lui en ce moment, puisque par là je bénis la volonté du Seigneur qui a permis entre sa destinée et la mienne ce contraste prodigieux.
Elle a été engloutie, la pauvre enfant, dans la tourbe des choses humaines. A supposer même qu’un bon sentiment se soit glissé quelquefois, et, je pourrais dire, se soit égaré dans cette âme livrée aux choses d’en bas, combien a-t-il dû demeurer inculte? Si on le mêlait aux pensées de mes servantes et de mes esclaves, il figurerait là comme un sauvage dans une assemblée de rois.
Pendant que les pécheurs s’égaraient dans leurs sentiers, vous avez pris en moi, ô mon Dieu, vos délices, et vous vous êtes plu à former mon cœur à l’image de votre divin cœur. Je laisse les égarés courir à leur perte, parce que je respecte l’impénétrabilité de vos permissions, et, le pied sur la terre ferme, je me réjouis d’être étrangère aux terreurs de l’Océan. Je ne suis pas comme ces mendiants qui tendent la main aux hommes. Dans votre infinie bonté, vous m’avez donné ce qu’il fallait pour vous faire honneur en ce monde. Je ne suis pas non plus comme ces ignorants et comme ces enfants qui poussent vers vous des cris spontanés et ingénus. Leur naïveté n’est pas mon partage. Me destinant à la perfection, vous m’avez donné de toutes choses une connaissance tranquille et parfaite. Vous avez voulu que l’éducation la plus savante passât la lime sur toutes les aspérités dont l’âme humaine est capable. Si vous ne m’avez pas inspiré l’oubli de moi-même, c’est qu’il fallait, pour vous connaître complètement, contempler l’œuvre que vous avez faite en moi et votre propre image dans mon pauvre cœur; il fallait aussi contempler les autres, même cette malheureuse enfant, qui, pour la première fois, sert à quelque chose; il fallait contempler les autres pour mesurer la hauteur où, dans votre miséricorde, vous m’avez appelée. Enfin, comme tous les bijoux de votre écrin étaient destinés à votre élue, après m’avoir donné la grâce d’obéir, vous me donnez la grâce mille fois plus rare de commander.
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Les jours succédèrent aux jours, les mois aux mois, les années aux années, et ainsi se passèrent dix ans.
Plusieurs jeunes filles de la cour s’exerçaient à la pratique des plus hautes vertus; car le secret de la reine avait été divulgué; le car que je viens d’écrire ne doit pas vous faire supposer que tout était faux dans leurs qualités intellectuelles et morales. L’homme est si compliqué, que presque jamais le bien ni le mal n’arrive en lui à la perfection; elles étaient sincères, sans être absolument désintéressées. Par une inconséquence naturelle à notre espèce, une certaine jalousie, parfaitement contraire à l’esprit de lumière que cependant elles recherchaient, une certaine jalousie ternissait peut-être ces regards qu’elles jetaient les unes sur les autres, non pas tous les regards, mais quelques-uns, non pas peut-être les regards de toutes, mais de quelques-unes.
Chose singulière et encore inconséquente! Cette jalousie, s’il était vrai qu’elle existât, n’osait pas se prendre à la fille même de la reine, à Electa. Et cependant, comme il n’y avait qu’une couronne à donner, que signifiait la jalousie? Cependant un certain combat inaperçu et mystérieux se livrait entre elles, comme si un autre combat plus inaperçu et plus mystérieux s’était livré au fond d’elles; c’était l’espérance et le désespoir qui se livraient l’autre combat. Il est infiniment rare que l’espérance soit triomphante dans l’homme, infiniment rare aussi qu’elle soit morte absolument. Même quand elle se croit morte, tant elle est faible, cependant elle a encore une légère respiration qu’elle ne sent plus, et la glace qu’on lui mettrait devant les lèvres trahirait l’haleine imperceptible de la mourante qui se croit morte.
Electa, depuis la mort de sa mère, s’était rendue presque invisible. Cependant un certain nombre d’ouvriers, particulièrement d’ouvriers mineurs, l’abordaient facilement. C’était la recherche de la pierre précieuse. Cette recherche était profondément silencieuse. Personne n’en connaît les détails mystérieux, et, comme la pierre choisie, la pierre nécessaire, n’était caractérisée par aucun signe précis, on ne savait jamais si on l’avait trouvée.
«Ce doit être probablement, avait pensé Electa, la plus riche, la plus rare.» Et elle avait fait fouiller les entrailles de la terre, et elle possédait maintenant une collection de pierres, telle qu’il ne s’en était jamais vu; et aucune couleur de pierre, aucune nuance, aucun reflet, aucune forme, aucune espèce, aucune nature de pierreries n’avait échappé à son ardente inquisition.
Tous les ans, à un jour donné, c’était, je crois, au moment où la moisson était faite, tous les gens de la maison de la reine, et tous ceux des environs, tous les vassaux et tous les vassaux des vassaux, toute la population de la campagne avoisinante se réunissait au palais d’été, situé à quelque distance de la ville, et là, on portait en triomphe ou la reine, ou quelque personne qui tenait sa place, et on faisait le tour de l’aire où le blé avait été battu, et les chants et les acclamations de tout le peuple fêtaient la souveraine ou dans sa personne ou dans la personne de celle qu’elle avait désignée.
C’était un concours, une assemblée, une réunion énorme et confuse où tous les âges, tous les sexes, tous les costumes de tout le royaume s’étaient donné rendez-vous.
Dans cette foule j’aperçois une famille que nous connaissons un peu, bien peu, mais qui ne nous est pourtant pas tout à fait étrangère. C’est cette famille qui habitait dans une cabane de sabotiers. Cette mourante, recommandée par son frère aux prières d’Electa, cette mourante n’était pas morte. La voici qui marche avec son frère sur le bord de la mer. Elle se traîne languissamment. «Prenons-nous à droite ou à gauche? demande son frère. Les deux chemins conduisent par deux détours de même longueur devant la porte du palais.
--A droite,» répond-elle machinalement.
Mais au moment d’entrer dans la cour du palais, elle se heurte le pied contre une pierre et tombe.
--Je ne veux pas, dit-elle, en se relevant, que le caillou qui m’a blessée, en blesse d’autres. Elle le prend et l’emporte.
Cependant elle boitait, et la gaucherie naturelle de sa démarche et de sa personne, augmentée par sa dernière maladie, amena le sourire sur toutes les lèvres.
Tout à coup une lourdeur étrange se fit sentir, le ciel se couvrit de nuages étagés, superposés, noirâtres ici, blanchâtres là: un roulement lointain se fit entendre, et les bœufs épouvantés labourèrent la terre avec leurs cornes; le tonnerre se rapprocha; quelques gouttes de pluie tombèrent, rares et chaudes. La foule assemblée chercha un refuge dans le palais dont toutes les chambres, toutes les salles, tous les salons, tous les vestibules furent remplis en quelques minutes, et l’orage se rapprochait. Le désordre de la foule distribua les maîtres et les serviteurs, les grands et les petits, sans ordre apparent, et l’orage se rapprochait. L’épouvante brouilla les rangs, et Electa se trouvait jetée par la cohue au milieu de ses rivales quand un éclair terrible jeta sur elles toutes sa lueur blafarde. Le coup de tonnerre fut simultané; entre la vision et le fracas nul n’eut le temps de compter une seconde; le coup fut déchirant, terrible, le palais trembla; les portes ouvertes se fermèrent, les portes fermées s’ouvrirent, et, au nombre des portes fermées, celle-là s’ouvrit qui ne s’ouvrait jamais.
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Electa, toujours maîtresse d’elle-même, se dit: «Voici l’heure.» Elle seule ne tremblait pas; comment trembler, puisque voici l’heure? Chaque coup de tonnerre était pour elle l’accompagnement de son triomphe, et quand la porte s’ouvrit, elle était seule calme, dans la terreur universelle.
Elle approche; voici le portrait.
Le portrait n’était pas le sien. Son œil, qui n’avait jamais été troublé, dépassa tout à coup le trouble, et resta immobile. Il avait toujours été en deçà de l’émotion; maintenant il était au delà de l’horreur.
Et l’orage redoublait. La foule tomba à genoux, prosternée par l’horreur. Dans l’horreur universelle, Electa seule gardait l’amour-propre. Electa seule songeait à autre chose qu’au tonnerre. Electa cherchait sur tous les visages la ressemblance fatale, et si le mot de consolation eût eu encore un sens pour elle, il eût signifié ceci: je ne lui ressemble pas; mais au moins personne ne lui ressemble. Les éclairs qui lui montraient successivement tous les visages de sa connaissance et de sa rivalité, la rassuraient contre la rencontre d’une ressemblance quelconque. Elle interrogeait le portrait, puis les visages, et les éclairs qui confrontaient portrait et visages, et les éclairs répondaient: non.
«Non, disait Electa, personne ne lui ressemble. La couronne n’est à personne.» Mais voici un éclair qui n’est pas seulement terrible, qui est cruel: que montre-t-il? Une petite figure sans beauté et sans caractère: il découvre, au milieu de la foule, la personne du monde entier la plus parfaitement oubliée dans tous les moments, et surtout dans ce moment.
C’est la petite fille de la cabane, la fille du sabotier.
Et elle ressemble au portrait.
Le tonnerre n’avait pas encore été si terrible depuis le jour de sa naissance.
Electa confronta le portrait et la figure, éclairés du même éclair. Et la figure était ressemblante. Et dans la main de la jeune fille agenouillée et épouvantée, un caillou était serré machinalement. Sa main s’ouvrit, le caillou parut, et c’était la pierre du portrait.
C’était la petite pierre ramassée par la blessée, pour qu’aucun autre ne se blessât.
Electa sortit, malgré l’orage, oubliant tout jusqu’au tonnerre; tel était le délire de sa rage, qu’elle avait tout oublié, la vie et la mort. Il n’y avait plus de place en elle pour autre chose que le désespoir. A côté de l’orgueil, il n’y avait plus de place en elle pour loger la peur. Elle sortit, et l’orage s’exaspéra jusqu’au tremblement de terre. Une secousse, légère partout ailleurs, ouvrit la terre devant elle seulement, elle tomba à genoux, non pour prier, mais pour s’accrocher, se ramasser, et tomber de moins haut, si tout à l’heure elle tombait. Elle glissa à genoux. Mais la terre ne lui opposa pas de résistance. Elle s’ouvrit; Electa disparut.
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Quand la souveraine, nouvellement acclamée, chercha les traces de l’engloutie, à l’endroit où le genou d’Electa avait touché le sol, elle ne vit qu’un peu de poussière noircie, et une odeur de fumée.
LES DEUX ENNEMIS
C’était aux eaux de Kreusnach. Une société brillante était réunie. La France, l’Allemagne, la Russie et toutes les nations européennes y avaient leurs représentants. Le matin, dès six heures, on se réunissait à la fontaine; car le café au lait ne se prenait qu’ensuite; il fallait l’avoir digéré pour prendre le bain d’onze heures; puis le dîner réunissait les convives, puis le casino, les promenades, et la soirée se passait, commencée par la musique et terminée par le souper. C’était l’heure des toilettes.
Quelques groupes plus intimes se formaient au milieu de cette société; la conformité de langues, de goûts, de tempéraments établissait quelques intimités qui commençaient comme si elles devaient durer toujours, et qui quelquefois mouraient avant d’avoir bien vécu.
Deux hommes particulièrement, d’une soixantaine d’années peut-être, semblaient unis par un lien si serré qu’il leur était difficile d’aller l’un sans l’autre, soit à la source, soit partout ailleurs.
On les voyait toujours ensemble, le long de la Nahe, du côté des Rochers-Rouges.
Une mélancolie prononcée se lisait sur leurs deux visages, et c’était sur l’un et sur l’autre à peu près la même teinte de mélancolie. L’un se faisait appeler M. Pierre, l’autre M. Jean, et on ne connaissait pas leur nom de famille. S’il était inscrit sur le registre de l’hôtel du Palatinat, il n’était jamais prononcé ni rappelé nulle part.
Ces deux hommes semblaient avoir souffert profondément, diversement, et être arrivés par deux routes fort différentes à deux états de brisement qui se traduisaient à peu près de la même manière chez l’un et chez l’autre. L’un et l’autre avaient certains sourires tristes et significatifs qui avaient l’air de pleurs versés sur les illusions perdues. Ils vivaient tous deux dans une demi-conversation faite de mots échangés, puis de réticences, puis d’allusions.
Devant le monde, à la table commune, au casino, ils gardaient généralement un silence singulier. Étrangers à la conversation générale, ils se jetaient l’un à l’autre un regard d’intelligence, quand quelque chose se disait qui choquait trop fortement leur sentiment intérieur. Les autres convives parlaient et ne s’entendaient pas. Ceux-ci ne parlaient pas et s’entendaient. Les autres se livraient quelquefois à de longues et bruyantes expansions qui les laissaient aussi étrangers et peut-être plus étrangers les uns aux autres, après une dépense de paroles apprêtées. Jean et Pierre ne se disaient presque rien, mais ils se comprenaient d’un regard. Un peu isolés dans la foule par leur supériorité intellectuelle, ils la dominaient aussi par leur silence, car le silence est une force à nulle autre pareille; l’homme qui ne se livre pas semble garder en réserve une chose précieuse. La chose cachée semble toujours importante.
Quand le soleil baissait, vers quatre heures de l’après-midi, ils se trouvaient, sans s’être donné rendez-vous, à la porte de l’hôtel. Celui qui arrivait le premier attendait l’autre instinctivement, sans savoir qu’il l’attendait. On eût dit qu’il y avait dans ces deux hommes déjà très mûrs, et dont les cheveux exagéraient encore la maturité, car ils étaient l’un et l’autre blancs comme la neige, on eût dit qu’il y avait quelques-unes des douceurs et des rêveries de la jeunesse. Quand ils s’étaient rencontrés, ils partaient ensemble, sans savoir où ils allaient, se dirigeaient vers les bords de la Nahe, admiraient silencieusement les magnificences du paysage, se communiquant leurs impressions par des coups d’œil rapides, échangeaient quelques mots qui étaient ordinairement des réflexions générales, bientôt coupées par des réticences qui ressemblaient à des souvenirs. Car le souvenir avait évidemment une grande place dans leur vie. Mais une discrétion extrême et mutuelle éteignait sur leurs lèvres mille paroles qui auraient dû s’allumer. Cette discrétion n’était pas une gêne. Elle était plutôt un instinct.
Au lieu d’être une contrainte, cette discrétion semblait une liberté. S’ils se parlaient peu, ce n’était pas pour se cacher leur pensée et leur vie, c’était plutôt parce qu’ils se trouvaient dispensés d’explication, par le fait même de leur intimité. Il leur semblait qu’ils s’étaient connus toujours, et qu’ils s’étaient dit les choses qu’ils avaient à se dire. Leurs confidences leur semblaient si naturelles à faire, qu’ils croyaient presque les avoir faites. Au lieu de les exprimer, ils les avaient sous-entendues. Mais le résultat était le même.
Le résultat était le même, surtout pour Pierre, non pas tout à fait pour Jean. Jean se disait de temps à autre:
«Il est singulier qu’après tant d’heures passées ensemble, nous soyons encore si peu au courant l’un de l’autre!»
Mais ces étonnements se produisaient surtout quand ils étaient loin l’un de l’autre.
A peine l’heure du repos ou de la promenade les réunissait-elle, qu’un certain assoupissement endormait chez Jean comme chez Pierre le désir de parler et d’entendre. Et le commerce intérieur reprenait, plus intime que la conversation, et de temps en temps ce commerce prenait avec le souvenir quelque ressemblance bizarre et indescriptible. Ils se trouvaient l’un et l’autre subitement reportés à trente ans de là. Leur jeunesse leur apparaissait avec ce caractère merveilleux que le lointain lui donne. Car le souvenir efface les angles. Il a un prestige prodigieux pour embellir tout ce qu’il touche. Il montre la jeunesse passée à travers un prisme qui lui ôte toutes les douleurs et qui exagère toutes les joies. Il prend la substance des choses: il en supprime l’accident: il montre, dans une beauté idéale, des matins, des soirs, des printemps et des automnes qui ont souvent renfermé bien des tristesses et des laideurs. Mais le souvenir est un prestidigitateur qui cache tout ce qu’il veut cacher, et qui colore ce qu’il montre de la couleur qu’il veut montrer.
Peut-être cette faculté du souvenir se développait-elle spontanément chez ces deux hommes, quand ils étaient près l’un de l’autre, et peut-être le charme de cette émotion était-elle le lien secret de leur amitié. Le son de la voix de Pierre remuait quelque chose dans l’âme de Jean, et le regard de Jean remuait quelque chose dans l’âme de Pierre.
Il y avait une certaine ressemblance dans la cause même de leur présence à Kreusnach. Une certaine hypocondrie avait déterminé chez l’un et chez l’autre un affaiblissement du système nerveux. La ressemblance de leur état physique augmentait peut-être leur intimité.
Peu à peu leurs conversations devinrent plus intimes, sans encore être personnelles, par le fait des questions qu’ils abordaient ensemble. Elles roulaient presque toujours sur l’âme, sur ses blessures. Qu’elle fût littéraire, philosophique, politique, religieuse, ou qu’elle se localisât dans les faits que les circonstances mettaient sous leurs yeux, c’était toujours l’âme humaine qui en faisait le fond, et toujours l’âme humaine blessée.
Plus les jours s’écoulaient, plus le lien qui les attachait l’un à l’autre se serrait. Un jour Pierre resta au lit. Sa sensibilité nerveuse était plus maladive qu’à l’ordinaire. Jean sortit, pour faire la promenade qui faisait partie de son traitement. Mais une tristesse insurmontable s’empara de lui, et à peine était-il arrivé au pont qui précède le casino des bains, qu’il revint écrasé d’ennui et, rentré à l’hôtel, s’assit sur une chaise, près du lit de Pierre. Les deux amis sentirent mieux ce jour-là qu’à l’ordinaire ce qu’ils étaient l’un pour l’autre.
La tristesse tenait ces deux célibataires si complètement célibataires, qu’ils semblaient absolument isolés dans le monde, sans famille et sans amis.
Un soir, quand Pierre eut repris quelques forces, il accompagna Jean au casino. La musique était ou du moins leur parut mille fois plus pénétrante qu’à l’ordinaire. La soirée était superbe; après une journée brûlante, un vent frais s’était levé vers quatre heures. Pierre, appuyé sur Jean, reprit avec lui le chemin de la Nahe. Les champs de vigne, disposés en amphithéâtre, semblaient se reposer, comme les hommes, de la chaleur du jour. Un silence profond semblait tomber du haut des montagnes. Ces montagnes qui bordent la Nahe s’éclairent le soir de reflets imprévus, quand le soleil dit adieu à cette masse de terre dont la couleur étrange a donné leur nom aux Rochers-Rouges. Cette terre, qui ressemble à de la brique rouge, s’empourprait ce soir-là avec plus d’éclat qu’à l’ordinaire. Ce silence ne semblait pas un silence mort, mais un silence vivant composé de bruits infiniment légers qu’on devinait sans les entendre.
La molle splendeur de cette soirée disposait l’âme à s’ouvrir, et l’inclinait vers l’expansion.
--Où serais-je, maintenant, dit Pierre, si ma vie n’avait pas été brisée autrefois?
--C’est justement là, dit Jean, ce que je me demandais à l’instant même.
--Votre vie a donc été brisée comme la mienne?
--Brisée.
--J’ai vécu seul. Je mourrai seul.
--Et moi aussi.
--Et comment, reprit Pierre, comment êtes-vous entré dans cette solitude?
--Par l’abandon d’un ami, répondit Jean.
--Singulier hasard! Et moi aussi.
--C’est un lourd poids, dit Jean, que celui de haïr, et je le porte depuis trente ans.
--On dirait, reprit Pierre, que vous êtes l’écho de mes pensées.
--Je pense avec douleur, dit Jean, que nous avons été pris au piège tous les deux. Ceux qui ont été mis sur notre route étaient donc précisément ceux qu’il fallait pour nous perdre.
--Ah! dit Pierre avec un profond soupir, si j’avais eu un ami comme vous!
--C’est ce que je me dis tous les jours, répondit Jean. Ah! si j’avais eu un ami comme vous!
--Mais voyez donc! On dirait que nos deux situations sont copiées l’une sur l’autre! Où la ressemblance s’arrêtera-t-elle?
--Pour le savoir, il faut que nous nous disions ce soir même toute notre vie l’un à l’autre.
Et tous deux firent silence comme pour se préparer à dire des choses secrètes.
--Peut-être, dit Pierre, dans le principe, alors que nos cœurs étaient tout chauds encore de notre amitié, peut-être aurais-je dû prier mon ami à genoux de ne pas s’éloigner de moi, peut-être qu’un accent, une inflexion de voix, un rien l’aurait retenu. J’ai fait cependant ce que je vous dis, mais si je l’avais fait une fois de plus, qui sait? Un grain de sable peut quelquefois faire pencher la balance.
--Oui, qui sait? dit Jean. Moi qui vous parle, il me semble aujourd’hui que si l’ami que j’ai perdu était venu une fois de plus me dire, ce qu’il me dit un jour: «Je vous supplie par le plus sacré de vos désirs!» Je serais revenu.
--Chose étrange, dit Pierre, votre ami vous a dit cela?
--Oui.
--Et moi j’avais dit cela à mon ami, et la haine est venue quand j’ai vu fuir celui que j’aimais.
--Et moi, dit Jean, mon cœur s’est endurci. Personne ne peut connaître la souffrance de celui qui porte un cœur endurci, il n’y a qu’en ce moment, où je veux parler comme autrefois je parlais à mon ami, que je sens quelque chose s’amollir au fond de mon cœur et ce commencement d’attendrissement me dévoile un peu nos torts. Car, oui, je crois m’en apercevoir, cet ami dont je vous parle je l’ai abandonné et trahi; mon cœur, moins dur, se gonfle en ce moment comme si je lui parlais, à lui même.
--Que ne lui est-il donné de vous entendre parler ainsi, dit Pierre d’une voix émue, à votre accent qui me pénètre, je devine qu’il vous pardonnerait. Vous accepteriez son pardon, comme il accueillerait votre repentir, car le pardon n’est fait que pour ceux qui se repentent, et ce mot, pardon, jette en ce moment dans mon cœur un trouble étrange, il me tente. Votre besoin, que je sens, me touche; je voudrais satisfaire votre désir et si celui qui a jeté en moi le sentiment terrible de la haine se trouvait devant moi, je lui accorderais peut-être le bénéfice de l’émotion généreuse que soulèvent dans mon cœur vos regrets. Oh! que la distance, l’absence et le silence sont terribles!
Et pendant que celui-ci parlait, il se passait dans l’autre quelque chose de singulier.
S’il était là, se disait-il, oui, s’il était là, il comprendrait ce qu’il n’a pas compris. Il sentirait ce qu’il n’a pas senti.
Et il revoyait l’ancienne figure de l’ancien ami devenu ennemi; mais ce n’était plus l’ennemi, c’était l’ami qui prévalait. Au lieu de considérer l’homme d’autrefois sous l’angle de la haine, il le considérait sous l’angle de l’amitié.
Le regard ennemi rend mauvaise l’âme sur laquelle il porte; non seulement il voit le mal, mais il le fait. Il produit la haine, parce qu’il est né de la haine. Il fait le mal qu’il voit.
Le regard ami améliore l’âme sur laquelle il porte. Il fait le bien qu’il voit. Il féconde les germes que tue le regard ennemi.
Et tout à coup Pierre, pensant à Jean, au lieu de le considérer sous l’angle de la haine, le considéra sous l’angle de l’amitié.
Et tout à coup Jean, pensant à Pierre, fit le même acte intérieur.
L’ennemi du genre humain aime la division; mais il l’aime surtout entre ceux dont il devine que l’amitié serait douce et féconde. Aussi, quand deux âmes sont spécialement faites l’une pour l’autre, il emploie toutes ses forces à les diviser; et il supporterait plus facilement la réconciliation de mille ennemis ordinaires, que celle de deux ennemis extraordinaires qui risqueraient, s’ils étaient amis, d’être de grands et forts amis.
Et il y a plus d’attrait pour lui à diviser deux âmes exceptionnelles, destinées par leur commune supériorité à une union exceptionnelle, qu’à diviser cent mille âmes inférieures qui n’ont jamais quitté la voie de la division.
C’est pourquoi, quand deux âmes sont faites pour s’unir, ou pour se réunir, il met en jeu, dans l’une vis-à-vis de l’autre, tout l’arsenal de la calomnie.
Il évoque, dans chacune d’elles, toutes les amitiés trompées, toutes les bonnes intentions méconnues, toutes les illusions généreuses qui ont été flétries par l’ingratitude, et il combat dans chacune d’elles les tentatives de l’amitié par les tentations de l’hostilité, et il confond à dessein la circonstance présente et favorable avec d’anciennes circonstances passées et défavorables: il engage la mémoire et le jugement dans des voies fausses pour trouver des ressemblances qui n’existent pas.
Et, pour comble de scélératesse, il donne aux mensonges et aux imprudences qu’il suggère, les apparences de la sagesse; il dit à sa victime:
«Tu n’es plus un enfant. Jusqu’à quand seras-tu trompé par les illusions de l’enfance? Jusques à quand seras-tu le jouet de tes ennemis et la dupe de ta générosité? Profite au moins de l’expérience, et ne va pas t’engager dans la route que tu as déjà suivie à ton grand préjudice.»
Ainsi il donne au mensonge l’apparence de la sagesse, et à la fermeture du cœur l’apparence de l’énergie.
Ainsi, pour mieux duper l’homme, il allume en lui la crainte d’être dupe, et pour le mieux précipiter dans l’abîme, il lui parle de force, d’expérience, de sagesse et de prudence.
Vous cherchez une personne amie; dans la rue, devant vous, quelqu’un se présente, qui lui ressemble de loin, vous approchez; ce n’est pas elle: mais, un instant après, c’est elle; c’est bien elle. On dirait que son image l’a précédée, et que, devant elle, marchait un mirage.
Ainsi, sur le chemin de la vie. Vous croyez avoir trouvé, et c’est une illusion; mais quand vous trouvez réellement, quand la chose est devant vous, la chose et non le mirage, l’ennemi s’approche et vous dit à l’oreille:
«Voici encore une illusion. Souviens-toi de tes erreurs passées. Tu étais un enfant, mais à présent tu es homme, et tu serais sans excuse si tu retombais dans les illusions de l’enfance. Souviens-toi que tu as ouvert ton cœur mal à propos, et ferme-le désormais.»
Car il y a une amertume qui se donne pour le fruit de la sagesse, et qui est le poison même de l’illusion noire, fermant la porte à l’espérance, et corrompant les sources de la vie.
Quand le prêtre monte à l’autel, à l’introït de la messe, celui qui répond au nom du peuple chrétien, parle du Dieu qui réjouit sa jeunesse. Quel que soit l’âge de celui qui parle, et de ceux au nom de qui il porte la parole, il parle de sa jeunesse, parce que le prêtre monte à l’autel de Dieu.
L’amertume qui vient de l’ennemi, la tristesse qui décourage, les mauvais souvenirs qui flétrissent, tout cela, c’est la vieillesse, eussiez-vous vingt ans.
Mais l’oubli complet et généreux, qui est la magnificence du pardon, l’espérance alerte et allègre, qui donne des ailes à la vie, pour voler aux deux tours de la cathédrale où l’on adore, cela, c’est la jeunesse, eussiez-vous quatre-vingts ans.
Ne pas aimer, se dit en latin: ne pas voir, invidere.
La malveillance est une cécité.
Et comme la lumière produit la lumière, les ténèbres produisent les ténèbres. La lumière du regard qui voit augmente la lumière dans l’âme de celui qui est vu: les ténèbres du regard qui ne voit pas augmentent les ténèbres dans l’âme de celui qui n’est pas vu.
Celui qui n’est pas vu, c’est celui qui n’est pas aimé.
Et ainsi les deux murs de ténèbres vont s’épaississant de part et d’autre, entretenus et soignés par l’absence et le silence.
Et l’ennemi triomphe d’un triomphe d’autant plus malin et d’autant plus cruel qu’il soupçonne ceci:
Si ces deux âmes, faites l’une pour l’autre, s’aimaient, elles se verraient; si elles se voyaient, elles s’aimeraient, et de leur vue et de leur amour il naîtrait peut-être quelque chose d’admirable.
Ainsi roulaient dans l’âme de Pierre et de Jean mille pensées bonnes et mauvaises, les unes par les autres combattues.
Ils marchaient en silence, comme il arrive quand une grande émotion est dans le voisinage. On dirait que, même à votre insu, elle vous enveloppe et vous oppresse.
Ils avaient perdu de vue leur promenade, dans la distraction de leurs pensées, et, sans s’en apercevoir, ils avaient gravi la montagne qui domine la Nahe et permet d’apercevoir le Rhin à gauche, à droite le mont Taunus.
Or le soleil se couchait; le Taunus embrasé se couronnait de pourpre et d’or; dans la vallée les vitres du village étincelaient comme des diamants exposés au feu des lustres; le fleuve brillait aussi, et semblait animé par les feux du soleil couchant; l’embrasement du jour et la fraîcheur du soir se combinaient; la chaleur, tempérée par la montagne, devenait enivrante comme la lumière, tempérée par la nuit. Les splendeurs et les ombres, les montagnes et les vallées, les nuages de pourpre et les fleuves de diamants, le château du rhingrave et les ruines historiques, les forêts de sapins noirs vaguement traversées par les derniers éclairs du soleil couchant: Tout ruisselait d’or et de feu.
Ces magnificences élevèrent l’âme des deux voyageurs. Les mauvais souvenirs moururent en eux. Les splendeurs du soir allumèrent en eux l’étoile du matin. La beauté réveilla la bonté qui dormait; elle lui cria: Voici le jour; ouvre les yeux; admire!
Il y a dans l’admiration des forces inconnues, des forces qui ressemblent à des larmes, comme elles cachées, et comme elles puissantes. Ce sont des sources endormies, qui se réveillent bouillonnantes, et le bandeau tombe, et l’aveugle voit.
L’admiration secoue les longues torpeurs; elle puise d’une main avide dans les trésors longtemps cachés, et verse d’une main généreuse, sur les choses du dehors, ce qu’elle a puisé dans celles du dedans. L’admiration peut donner naissance à mille splendeurs, qui, au premier abord, ne lui ressemblent pas et ne semblent pas ses filles.
Le pardon, par exemple, que mille discours auraient peut-être été impuissants à produire, naquit de l’admiration dans Jean et dans Pierre, ou du moins ce fut elle qui fit déborder le vase contenant la liqueur précieuse. Et le pardon naquit de l’admiration, comme le fruit naît de la fleur.
Si Jean était là, pensait Pierre, je tomberais dans ses bras.
Si Pierre était là! pensait Jean.
Tout à coup le regard de l’un éclairci par la lumière qui se levait dans leur âme, tomba sur la face de l’autre, et un point d’interrogation singulière, presque terrible, s’alluma dans leurs yeux!
S’il était là?
Mais peut-être il est là?
Si c’était lui?
Mais c’est peut-être lui?
Mais il est là!
Mais c’est lui!
Jean reconnut Pierre, et Pierre reconnut Jean, leurs bras s’ouvrirent dans une étreinte puissante qui les retint un instant, puis ils demeurèrent en silence, promenant leurs regards autour d’eux sur les adieux magnifiques de la lumière, comme s’ils eussent craint de troubler par le bruit de leur voix le silence de la splendeur qui les avait réveillés de leur sommeil.