‹ Contes extraordinairesChapitre 48 sur 53 · VIII

VIII

Un soir, Ève, seule dans le salon d’honneur du château de Wilfrid, se sentit prise d’une ardeur étrange et agitée, comme dans cette nuit où elle était montée sur les Rochers-Rouges. Le rhingrave était absent. Elle se levait, s’asseyait, et cherchait fiévreusement un repos impossible; elle n’avait pas peur ce soir-là; les meubles de sa chambre ne lui semblaient pas trop suspects: «Je suis seule ici, se disait-elle, bien seule, trop seule même. La haute et puissante dame, épouse du rhingrave, passera seule la soirée comme sa femme de chambre. Au moins il n’est plus là, celui que je hais, celui que j’appelais Edgar, je l’ai écarté, je ne craindrai plus sa vue d’ici demain. C’est étrange! le jour où nous arrivions dans ce château, au moment où mon cheval a fait un écart et où je me suis accrochée, éperdue, au rhingrave, il m’a crié: «Tu me fais mal.» A cet instant-là, j’ai senti comment je le haïssais.»

Puis elle regarda autour d’elle avec une inquiétude mêlée d’horreur; elle fit elle-même l’inspection des meubles de sa chambre, puis sonna:

--Anna, dit-elle, changez l’oreiller de mon lit.

Ève n’avait plus de cheveux.

Habituée aux caprices de sa maîtresse, Anna obéit sans s’étonner, puis ouvrit encore la porte du salon.

--Madame n’a plus d’ordres à donner?

--Avez-vous regardé l’oreiller que vous ôtez de mon lit et celui que vous y avez placé? Les avez-vous retournés en tous sens? Vous savez les ordres que j’ai donnés une fois pour toutes?

--Oui, madame.

--Et vous n’avez rien vu, rien?...

--Non, madame.

--C’est bien. Allez. «Décidément, pensa-t-elle, je suis délivrée.»

Elle traversa le salon, regarda partout avec effroi, se rendit dans sa chambre, visita elle-même ses rideaux, son oreiller, ses draps, et ne vit rien, rien...

--A présent, cria-t-elle à haute voix, comme pour profiter de la permission, j’ai le droit de parler, je m’exaucerai moi-même, je me devrai mon bonheur.

Elle parlait encore quand elle entendit grincer les herses du pont-levis, et le son du cor annonça la venue d’un étranger. Elle fit silence et prêta l’oreille; le bruit n’approcha pas, et elle écoutait encore les mouvements lointains de ses gens, quand quelqu’un se présenta devant elle. La porte s’était ouverte d’elle-même et l’homme inconnu marchait sans bruit.

--Soyez le bienvenu, dit-elle. (Pas de réponse.)--Par malheur, mon noble époux n’est pas là pour vous recevoir.

--Je le sais, madame, répondit l’inconnu.

«C’est étrange, pensa-t-elle, la voix du rhingrave comme dans mon rêve.»--Seigneur, dit-elle à son hôte, me ferez-vous l’honneur de partager avec moi le repas du soir?

L’étranger répondit par un gracieux sourire derrière lequel perçait une inexprimable férocité.

Ève eut peur; elle aurait voulu voir entrer Anna; elle regretta presque le rhingrave.

Ève éprouvait une curiosité inexprimable; ce qui était devant elle la glaçait comme dans le rêve. La malheureuse voulut se retourner et lutter, et fuir, elle ne le put. Ses yeux s’allumèrent comme dans l’ivresse...

Elle sourit, sa vue se troubla. Elle ne distinguait plus les objets; seulement elle entendit un petit souffle...

--Ce n’est rien, dit ce qui était devant elle, j’éteins la lumière, parce que j’aime naturellement l’obscurité.

Que se passa-t-il au dernier moment? La légende est muette. J’ai interrogé en vain les échos des Rochers-Rouges. Le mieux renseigné n’a pu me dire que ces mots: Le premier qui entra dans la chambre fut le rhingrave. Il prit la fuite et depuis, n’a plus reparlé.

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