‹ Contes extraordinairesChapitre 6 sur 53 · V

V

Il partit à pied. Trois jours après, il était à Lorient. Pour se consoler lui-même de la dépense possible, probable même qu’il allait faire, il se disait chemin faisant:--Si j’avais fait comme les autres, si j’avais placé mon or, que d’accidents possibles! J’aurais pu faire de mauvaises spéculations. J’aurais pu perdre plus que la valeur du coffre-fort et je n’aurais pas le coffre-fort.

Alors, comme un enfant qui se raconte une histoire effrayante, il se fit à lui-même le récit d’une spéculation qu’il aurait pu faire. Il se rappela un de ses amis, ruiné par un jeu de bourse. Le même malheur aurait pu lui arriver, et il se figura à demi que le même malheur lui était arrivé. Il se raconta le roman de sa ruine avec une vraisemblance parfaite et des détails merveilleux. Il fit exprès un rêve épouvantable dans l’intention de jouir du réveil prévu. Et il se dit au réveil:--Je ne perds que le prix de mon coffre-fort, et j’assure au trésor complet une sécurité éternelle. Non, non, je n’ai pas joué à la Bourse, non non, je ne jouerai pas. Non, je suis prudent, et je mets fin pour toujours aux possibilités renaissantes d’une inquiétude qui ruine ma vie. A Lorient il se fortifia par ces pensées. En face du marchand, il se fit un visage impassible, pour n’éveiller aucun soupçon.

--Montrez-moi, dit-il, plusieurs coffres-forts.

On lui en montra de plus ou moins solides. Les plus solides étaient nécessairement les plus chers, et un combat, prévu par lui, se livra dans son âme.

Habituellement il sacrifiait tout à l’or; mais ici, pour la première fois, il fallait sacrifier l’or à lui-même. Il avait immolé les autres choses de sa vie, y compris toutes les passions, à l’avarice; mais voici que l’avarice entrait en lutte contre elle-même.

Un coffre-fort moins cher, mais un coffre-fort moins solide! Ou bien un coffre-fort plus cher, mais un coffre-fort plus solide!

Moins d’or à donner aujourd’hui, mais moins de sécurité pour le trésor complet! Plus d’or à donner aujourd’hui, mais plus de sécurité pour le trésor complet!

Un déchirement moins grand, mais suivi d’une inquiétude éternelle, et peut-être d’un regret affreux. Un déchirement plus grand, mais suivi d’une tranquillité magnifique et merveilleuse.

Des images contradictoires tournoyaient devant ses yeux, et faisaient pencher son âme vers des résolutions contradictoires. Tantôt il se voyait payant, versant l’or, et le moins cher des coffres était encore trop cher; il ne voulait plus rien. Le bois suffisait. Il adorait le bois, il détestait son voyage.

Tantôt il se figurait le voleur et son invasion victorieuse, et son œil injecté de sang se posait avec amour sur le coffre le plus invincible. Cette dernière image entraîna sa résolution suprême. Mais quand il voulut parler, les battements de son cœur lui coupèrent la respiration. Il s’arrêtait à chaque syllabe; craignant d’être trahi par son balbutiement, et désigné comme le riche achetant pour son compte, il fit semblant de mal savoir le français. Alors le vendeur parla breton pour le mettre à l’aise. Ludovic, ne comprenant pas, sentit grandir son trouble. Pâle comme un mort, il désigna du doigt le coffre le plus solide. Peut-être puisa-t-il dans l’accès même de son trouble la force de faire ce choix. Car, ayant à peu près perdu conscience de lui-même, il ne vit pas d’un coup d’œil le sacrifice tout entier. Il y a des grâces d’état. L’obscurcissement de sa vue lui donna la force de payer. La douleur physique de lâcher l’or vint au secours de son âme brisée. Le trouble de son sang, quand ses doigts lâchèrent l’or, mit un nuage devant ses yeux. Il agissait dans un demi-évanouissement, et la douleur physique, amortissant la douleur morale, fit pour lui, pendant l’achat, l’effet du chloroforme dans une opération. Le coffre n’était pas facile à ouvrir, la clef ne suffisait pas.

Il fallait écrire des mots avec des lettres mobiles et tournantes sur les cercles métalliques et tournants qui pivotaient autour de la serrure. Cette précaution luxueuse, qui donne aux coffres-forts un air de magie, rappelle le: Sésame, ouvre-toi. La clef seule ne servait à rien. Celui-là seul pouvait ouvrir qui savait le mot fatal, et pouvait faire tourner les cercles de façon à l’écrire.

Je renvoie le lecteur, pour plus de détails, à l’examen mécanique des coffres-forts perfectionnés.

Pendant l’explication, Ludovic pâlit plusieurs fois. Le marchand se disait: En voilà un qui a l’air échappé du bagne. Mais cela ne me regarde pas. Il a payé: qu’il aille se faire pendre ailleurs!

Pour le retour, Ludovic acheta une barrique, y introduisit le coffre-fort, et, vêtu en charretier, conduisit la charrette qui portait le trésor.

--Au moins, se disait-il, à présent je suis en sûreté. Il n’y a plus rien à craindre. Je réponds de mon avenir. Ainsi parlent les gens qui viennent de signer leur arrêt de mort.

De Lorient à Hennebont, la route est pleine de côtes. Le regard de Ludovic, plongeant dans les vastes horizons des montagnes, s’assurait à toute distance, devant lui, derrière lui, qu’aucun ennemi n’était là.

Pendant une côte, comme il était descendu, pour diminuer la fatigue de ses chevaux, il vit un voyageur qui suivait la route pédestrement. Le voyageur, dont l’âme s’exaltait en face des chaînes de montagnes, et dont la pensée grandissait avec l’horizon, était un jeune homme pauvre. Voyant un malheureux roulier dont la tenue et la figure exprimaient une misère inexprimable, il se trompa sur la nature de cette misère et croyant rencontrer un homme à jeun depuis plusieurs jours, il s’approcha discrètement de lui, et presque rougissant, lui mit cinq francs dans la main.

Ludovic fit un mouvement où l’étonnement qui allait naître, mourut avant de naître et mourut dans la joie. Il accepta, baissant la tête.

--Je ne me trompais pas, répondit le jeune voyageur qui avait autrefois demandé Anna en mariage et qui passait, sans le reconnaître, auprès du père d’Anna. Mais comme la misère rend sauvage!

Cependant, me direz-vous, la famille ne mourait pas de faim. L’argent sortait donc quelquefois de la maison. Non! Une ferme qui était la propriété personnelle et inaliénable d’Amélie fournissait en nature le strict nécessaire.

Quand le strict nécessaire était dépassé, Ludovic vendait le surplus. Et la chose transformée en argent ne bougeait plus désormais. Il se passait ainsi un phénomène directement contraire à la nature des choses. La nature des choses veut que l’argent, c’est-à-dire l’espèce, se transforme en substance. La pièce de cinq francs peut devenir poulet ou livre, nourrir le corps ou l’esprit, faire du sang ou des idées. Dans la maison de Ludovic le contraire arrivait. Les choses naturelles se changeaient en argent, non pas pour redevenir ensuite choses naturelles, et rentrer dans le jeu de la vie, mais pour rester métal à jamais. Ce n’était pas l’espèce qui devenait substance, c’était la substance qui devenait espèce. La nature devenait métal. L’objet sortait alors de la circulation, dépouillait sa forme périssable, et entrait dans son immortalité.

Quand la barrique entra dans la cave, ce fut pour Ludovic un moment solennel. Personne n’avait un soupçon, le voyage s’était fait avec une tranquillité relative. Il remit au lendemain l’encaissement du coffre. A la première visite que Ludovic fit à son trésor, il compta avec une certaine anxiété. La pièce qui avait manqué ne manquait plus. Cette circonstance l’épouvanta. Un voleur était-il donc venu prendre d’abord et ensuite restituer? Est-ce que sa femme, est-ce que sa fille auraient deviné? Est-ce que, tentées par l’or, poussées par la misère, repoussées ensuite par le repentir ou par la peur, elles auraient pris et rendu?--Quoi qu’il en soit, se dit Ludovic, je vais en finir avec ces terreurs. Désormais je n’ai plus rien à craindre.

Quand un homme se dit: Désormais je n’ai plus rien à craindre, habituellement son dernier jour approche.

La prétention au définitif est un défi porté à la force des choses, qui s’irrite de votre sécurité, et se charge de vous prouver que le provisoire est votre condition.

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