‹ Contes extraordinairesChapitre 7 sur 53 · VI

VI

Le lendemain, quand Ludovic installa le trésor dans le coffre, il sentit redoubler le respect et l’adoration dont il tremblait devant son dieu. En entrant dans le coffre, l’or lui parut encore plus vénérable. La divinité augmentait avec la sécurité. Quand l’opération fut faite, il regarda le coffre d’un œil fixe et ardent. L’or représentait tout, mais le coffre représentait l’or. Quand pour la première fois elle ferma la porte du tabernacle, la main de Ludovic tremblait. Oh! cette clef! où la placer pour être sûr de ne pas la perdre! Il eût voulu la mettre au fond de lui, dans son cœur.

Oui, mais ce n’était pas tout.

Il fallait choisir un mot qui, écrit avec les cercles secrets, était aussi nécessaire que la clef à l’ouverture du coffre. Quel mot choisir? Le mot allait devenir sacré lui-même. Le mot allait s’identifier avec l’or. Le mot allait devenir au coffre ce que le coffre était à l’or, ce que l’or était à la nature. Le mot allait devenir l’ange gardien de l’or. Plus que cela, car sans le mot tout devenait rien.

Le mot allait devenir dieu.

Il y avait quatre cercles, dont il fallait quatre lettres. Voici le grand jour, dit Ludovic, et il convint avec lui-même que le dernier mot qu’il prononcerait en présence de son or aurait quatre lettres, et que ce dernier mot serait le mot du jour, et que chaque jour le mot serait changé.

--Voici le grand jour, dit-il, et avec les cercles métalliques il écrivit: Jour.

Il trembla jusqu’au lendemain comme s’il eût craint de ne plus savoir ouvrir le coffre. Il craignait, sans savoir quoi. Il touchait la clef plusieurs fois par minute. Le lendemain, il descendit plus tôt qu’à l’ordinaire. Il essaya; tout allait bien.

Ce jour-là, il jeta un regard de convoitise sur le trésor avant de l’abandonner.

--On dirait que je désire cela, pensait-il. On peut donc désirer ce qu’on possède. Tout cela est à moi: aurum meum. Et il adopta le mot: meum. Le latin lui sembla doux à cause du secret plus grand. Un autre jour, il écrivit: amor, et le lendemain: meus. Le surlendemain, il écrivit: Dieu.

· · ·

Il s’élevait de la pratique à la théorie, et venait de déifier l’or.

Le lendemain, à l’heure de la visite, heure qui s’avançait et s’allongeait tous les jours ou plutôt toutes les nuits, le voici qui descend comme à son ordinaire au lieu ordinaire, et là, au moment de toucher le coffre, il s’arrête et demeure immobile.

Une sueur froide le couvre, ses yeux se ferment; il dit tout bas:--Non, non, je me trompe, je me trompe. Ceci n’est pas vrai; c’est un rêve.

Et il s’assit en disant:

--C’est un rêve! C’est un rêve! Ces choses-là n’arrivent pas. C’est un rêve.

Il resta assis, la tête entre les mains, et ne pouvant pas même crier. Cette impuissance le rassura, et le confirma dans l’hypothèse d’un rêve.--En rêve, se disait-il, on essaye de crier. On ne peut pas, et un instant après, on se réveille.

Et il essaya de se retourner brusquement, pour se réveiller. Il se retourna, mais s’aperçut avec désespoir qu’il ne se réveillait pas.

La sueur devint alors plus froide; il n’osait pas se parler à lui-même; il fermait les yeux sur lui-même. Il essayait de retenir la respiration, et se répétait machinalement:

--Non, non, non, cela n’est pas possible. N’est-ce pas que cela n’est pas possible? Et il semblait interroger quelqu’un qui n’était pas là, et se faisait faire des réponses rassurantes qui ne le rassuraient pas.

Cet homme, plaidant auprès de lui-même la cause du rêve, et perdant son procès, était épouvantable à regarder. La réalité s’attestait à lui.

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