‹ Contes fantastiques Tome IIChapitre 25 sur 30 · Chapitre 5

Chapitre 5

Quel fut l’étonnement de Nathanaël, lorsque voulant entrer dans sa demeure, il vit que la maison tout entière avait brûlé, et qu’il n’en restait qu’un monceau de décombres, autour desquels s’élevaient les quatre murailles nues et noircies. Bien que le feu eût éclaté dans le laboratoire du chimiste, situé au plus bas étage, les amis de Nathanaël étaient parvenus à pénétrer courageusement dans sa chambre, et à sauver ses livres, ses manuscrits et ses instruments. Le tout avait été transporté dans une autre maison, où ils avaient loué une chambre dans laquelle Nathanaël s’installa. Il ne remarqua pas d’abord qu’il demeurait vis-à-vis du professeur Spalanzani, et il ne s’attacha pas beaucoup à contempler Olimpia, dont il pouvait distinctement apercevoir la figure, bien que ses traits restassent couverts d’un nuage causé par l’éloignement. Mais enfin il fut frappé de voir Olimpia rester durant des heures entières dans la même position, telle qu’il l’avait entrevue un jour à travers la porte de glace ; inoccupée, les mains posées sur une petite table et les yeux invariablement dirigés vers lui. Nathanaël s’avouait qu’il n’avait jamais vu une si belle taille ; mais l’image de Clara était dans son cœur, et il resta indifférent à la vue d’Olimpia ; seulement, de temps en temps, il jetait un regard furtif, par-dessus son compendium, vers la belle statue. C’était là tout. Un jour, il était occupé à écrire à Clara, lorsqu’on frappa doucement à sa porte. À son invitation, on l’ouvrit, et la figure repoussante de Coppola se montra dans la chambre. Nathanaël se sentit remué jusqu’au fond de l’âme ; mais songeant à ce que Spalanzani lui avait dit au sujet de son compatriote Coppola, et à ce qu’il avait promis à sa bien-aimée touchant l’Homme au Sable Coppelius, il eut honte de sa faiblesse enfantine, et il fit un effort sur lui-même pour parler avec douceur à cet étranger. Je n’achète point de baromètres, mon cher ami, lui dit-il. Allez, et laissez-moi seul.

Mais Coppola s’avança jusqu’au milieu de la chambre et lui dit d’une voix rauque, en contractant sa vaste bouche pour lui faire former un horrible sourire : – Vous ne voulez point de baromètres ? mais z’ai aussi à vendre des youx, des zolis youx ! – Des yeux, dis-tu ? s’écria Nathanaël hors de lui, comment peux-tu avoir des yeux ?

Mais en un instant, Coppola se fut débarrassé de ses tubes, et fouillant dans une poche immense, il en tira des lunettes qu’il déposa sur la table. – Ce sont des lunettes, des lunettes pour mettre sur le nez ! Des youx ! des bons youx, signor ! En parlant ainsi, il ne cessait de retirer des lunettes de sa poche, en si grand nombre, que la table où elles se trouvaient, frappée par un rayon du soleil, étincela tout à coup d’une mer de feux prismatiques. Des milliers d’yeux semblaient darder des regards flamboyants sur Nathanaël ; mais il ne pouvait détourner les siens de la table ; Coppola ne cessait d’y amonceler des lunettes, et ces regards devenant de plus en plus innombrables, étincelaient toujours davantage et formaient comme un faisceau de rayons sanglants qui venaient se perdre sur la poitrine de Nathanaël. Frappé d’un effroi sans nom, il s’élança sur Coppola, et arrêta son bras au moment où il plongeait encore une fois sa main dans sa poche pour en tirer de nouvelles lunettes, bien que toute la table en fût encombrées. – Arrête, arrête, homme terrible ! lui cria-t-il.

Coppola se débarrassa doucement de lui, en ricanant et en disant : – Allons, allons, ce n’est pas pour vous, signor ! Mais voici les lorgnettes, des zolies lorgnettes ! Et en un clin d’œil, il eut fait disparaître toutes les lunettes, et tiré d’une autre poche une multitude de lorgnettes de toutes les dimensions. Dès que les lunettes eurent disparu, Nathanaël redevint calme, et songeant à Clara, il se persuada que toutes ces apparitions naissaient de son cerveau. Coppola ne fut plus à ses yeux un magicien et un spectre effrayant, mais un honnête opticien dont les instruments n’offraient rien de surnaturel ; et pour tout réparer, il résolut de lui acheter quelque chose. Il prit donc une jolie lorgnette de poche, artistement travaillée, et pour en faire l’essai, il s’approcha de la fenêtre. Jamais il n’avait trouvé un instrument dont les verres fussent aussi exacts et aussi bien combinés pour rapprocher les objets sans nuire à la perspective, et pour les reproduire dans toute leur exactitude. Il tourna involontairement la lorgnette vers l’appartement de Spalanzani. Olimpia était assise comme de coutume, devant la petite table, les mains jointes. Nathanaël s’aperçut alors pour la première fois de la beauté des traits d’Olimpia. Les yeux seuls lui semblaient singulièrement fixes et comme morts : mais plus il regardait à travers la lunette, plus il semblait que les yeux d’Olimpia s’animassent de rayons humides. C’était comme si le point visuel se fût allumé subitement, et ses regards devenaient à chaque instant plus vivaces et plus brillants. Nathanaël, perdu dans la contemplation de la céleste Olimpia, était enchaîné près de la fenêtre, comme par un charme. Le bruit qui se fit entendre près de lui, le réveilla de son rêve. C’était Coppola qui le tirait par l’habit. – Tre Zechini, trois ducats, disait-il.

Nathanaël avait complètement oublié l’opticien ; il lui paya promptement le prix qu’il lui demandait. – N’est-ce pas, une belle lorgnette, une belle lorgnette ? dit Coppola en laissant échapper un gros rire. – Oui, oui ! répondit Nathanaël avec humeur. Adieu, mon cher ami. Allez, allez. Et Coppola quitta la chambre, non sans lancer un singulier regard à Nathanaël, qui l’entendit rire aux éclats, en descendant. – Sans doute il se moque de moi, parce que j’ai payé trop cher cette lorgnette ! se dit-il.

En ce moment, un soupir plaintif se fit entendre derrière lui. Nathanaël put à peine respirer, tant fut grand son effroi. Il écouta quelques instants. – Clara a bien raison de me traiter de visionnaire, dit-il enfin. Mais n’est-il pas singulier que l’idée d’avoir payé trop cher cette lorgnette à Coppola m’ait causé un sentiment d’épouvante ! Il se remit alors à sa table pour terminer sa lettre à Clara, mais un regard jeté vers la fenêtre, lui apprit qu’Olimpia était encore là ; et au même instant, poussé par une force irrésistible, il saisit la lorgnette de Coppola et ne se détacha des regards séducteurs de sa belle voisine qu’au moment où son camarade Sigismond vint l’appeler pour se rendre au cours du professeur Spalanzani. Le rideau de la porte de glace était soigneusement abaissé, il ne put voir Olimpia. Les deux jours suivants, elle se déroba également à ses regards, bien qu’il ne quittât pas un instant la fenêtre, la paupière collée contre le verre de sa lorgnette. Le troisième jour même, les rideaux des croisées s’abaissèrent. Plein de désespoir, brûlant d’ardeur et de désir, il courut hors de la ville. Partout l’image d’Olimpia flottait devant lui dans les airs ; elle s’élevait au-dessus de chaque touffe d’arbre, de chaque buisson, et elle le regardait avec des yeux étincelants, du fond des ondes claires de chaque ruisseau. Celle de Clara était entièrement effacée de son âme ; il ne songeait à rien qu’à Olimpia, et il s’écriait en gémissant : – Astre brillant de mon amour, ne t’es-tu donc levé que pour disparaître aussitôt, et me laisser dans une nuit profonde !

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