Chapitre 4
On ne saurait imaginer rien de plus bizarre et de plus merveilleux que ce qui arriva à mon pauvre ami, le jeune étudiant Nathanaël, et que j’entreprends aujourd’hui de raconter. Qui n’a, un jour, senti sa poitrine se remplir de pensées étranges ? qui n’a éprouvé un bouillonnement intérieur qui faisait affluer son sang avec violence dans ses veines, et colorait ses joues d’un sombre incarnat ? Vos regards semblent alors chercher des images fantasques dans l’espace, et vos paroles s’exhalent en sons entrecoupés. En vain vos amis vous entourent et vous interrogent sur la cause de votre délire. On veut peindre avec leurs brillantes couleurs, leurs ombres et leurs vives lumières, les figures vaporeuses que l’on aperçoit, et l’on s’efforce inutilement de trouver des paroles pour rendre sa pensée. On voudrait reproduire au premier mot, tout ce que ces apparitions offrent de merveilles, de magnificences, de sombres horreurs, de gaietés inouïes, afin de frapper ses auditeurs comme par un coup électrique ; mais chaque lettre vous semble glaciale, décolorée, sans vie. On cherche et l’on cherche encore, on balbutie et l’on murmure, et les questions timides de vos amis viennent frapper, comme le souffle des vents de la nuit, votre imagination brûlante qu’elles ne tardent pas à tarir et à éteindre. Mais, si, en peintre habile et hardi, on a jeté en traits rapides une esquisse de ces images intérieures, il est facile d’en ranimer peu à peu le coloris fugitif, et de transporter ses auditeurs au milieu de ce monde que notre âme a créé. Pour moi, personne, je dois l’avouer, ne m’a jamais interrogé sur l’histoire du jeune Nathanaël ; mais on sait que je suis un de ces auteurs qui, dès qu’ils se trouvent dans l’état que je viens de décrire, se figurent que ceux qui les entourent et même le monde entier, brûlent du désir de connaître ce qu’ils ont en l’âme. La singularité de l’aventure m’avait frappé, c’est pourquoi je me tourmentais pour en commencer le récit d’une manière séduisante et originale. « Il était une fois ! » beau commencement pour assoupir dès le début. « Dans la petite ville de S ***, vivait… » ou bien d’entrer aussitôt medias in res, comme : « Qu’il aille au diable ! s’écriait, la fureur et l’effroi peints dans ses yeux égarés, l’étudiant Nathanaël, lorsque le marchand de baromètres, Giuseppe Coppola… » J’avais en effet commencé d’écrire de la sorte, lorsque je crus voir quelque chose de bouffon dans les yeux égarés de l’étudiant Nathanaël ; et vraiment l’histoire n’est nullement facétieuse. Il ne me vint sous ma plume aucune phrase qui reflétât le moins du monde l’éclat du coloris de mon image intérieure. Je résolus alors de ne pas commencer du tout. On voudra donc bien prendre les trois lettres que mon ami Lothaire a eu la bonté de me communiquer, pour l’esquisse de mon tableau que je m’efforcerai, durant le cours de mon récit, d’animer de mon mieux. Peut-être réussirai-je, comme les bons peintres de portrait, à marquer maint personnage d’une touche expressive, de manière à le faire trouver ressemblant sans qu’on ait vu l’original, à éveiller le souvenir d’un objet encore inconnu ; peut-être aussi parviendrai-je à persuader à mon lecteur que rien n’est plus fantastique et plus fou que la vie réelle, et que le poète se borne à en recueillir un reflet confus, comme dans un miroir mal poli. Et afin que l’on sache dès le commencement ce qu’il est nécessaire de savoir, je dois ajouter, comme éclaircissement à ces lettres, que, bientôt après la mort du père de Nathanaël, Clara et Lothaire, enfants d’un parent éloigné, mort aussi depuis peu, furent recueillis par la mère de Nathanaël, dans sa famille. Clara et Nathanaël se sentirent un vif penchant l’un pour l’autre, contre lequel personne sur la terre n’eut rien à opposer. Ils étaient donc fiancés l’un à l’autre, lorsque Nathanaël quitta sa ville natale pour aller terminer ses études à Goettingue. Il se trouve là dans sa dernière lettre, et il suit des cours chez le célèbre professeur de physique Spalanzani. Maintenant, je pourrais continuer bravement mon récit, mais l’image de Clara se présente si vivement à mon esprit que je ne saurais en détourner les yeux. Ainsi m’arrivait-il toujours lorsqu’elle me regardait avec un doux sourire. – Clara ne pouvait point passer pour belle ; c’est ce que prétendaient tous ceux qui s’entendent d’office à juger de la beauté. Cependant les architectes louaient la pureté des lignes de sa taille, les peintres trouvaient son dos, ses épaules et son sein formés d’une façon peut-être trop chaste ; mais tous, ils étaient épris de sa ravissante chevelure, qui rappelait celle de la Madeleine de Corregio, et ne tarissaient point sur la richesse de son teint, digne de Battoni. L’un d’eux, en véritable fantasque, comparait ses yeux à un lac de Ruisdael, où se mirent l’azur du ciel, l’émail des fleurs et les feux animés du jour. Les poètes et les virtuoses allaient plus loin. Que me parlez-vous de lac, de miroir ! disaient-ils. Pouvons-nous contempler cette jeune fille sans que son regard fasse jaillir de notre âme des chants et des harmonies célestes ! Clara avait l’imagination vive et animée d’un enfant joyeux et innocent, un cœur de femme tendre et délicat, une intelligence pénétrante et lucide. Les esprits légers et présomptueux ne réussissaient point auprès d’elle ; car, tout en conservant sa nature silencieuse et modeste, le regard pétillant de la jeune fille et son sourire ironique semblaient leur dire : Pauvres ombres que vous êtes, espérez-vous passer à mes yeux pour des figures nobles, pleines de vie et de sève ? – Aussi accusait-on Clara d’être froide, prosaïque et insensible ; mais d’autres, qui voyaient mieux la vie, aimaient inexprimablement cette charmante fille. Toutefois, nul ne l’aimait plus que Nathanaël, qui cultivait les sciences et les arts avec goût et énergie. Clara chérissait Nathanaël de toutes les forces de son âme ; leur séparation lui causa ses premiers chagrins. Avec quelle joie elle se jeta dans ses bras lorsqu’il revint à la maison paternelle, comme il l’avait annoncé dans sa lettre à Lothaire. Ce que Nathanaël avait espéré arriva. Dès qu’il vit sa fiancée, il oublia et l’avocat Coppelius, et la lettre métaphysique de Clara, qui l’avait choqué ; tous ses soucis se trouvèrent effacés. Mais, cependant, Nathanaël avait dit vrai en écrivant à son ami Lothaire : la figure du repoussant Coppola avait exercé une funeste influence sur son âme. Dès les premiers jours de son arrivée, on s’aperçut que Nathanaël avait entièrement changé d’allure. Il s’abandonnait à de sombres rêveries, et se conduisait d’une façon singulière. La vie pour lui n’était plus que rêves et pressentiments ; il parlait toujours de la destinée des hommes qui, se croyant libres, sont ballottés par les puissances invisibles et leur servent de jouet, sans pouvoir leur échapper. Il alla même plus loin, il prétendit que c’était folie que de croire à des progrès dans les arts et dans les sciences, fondés sur nos forces morales, car l’exaltation, sans laquelle on est incapable de produire, ne vient pas de notre âme, mais d’un principe extérieur, dont nous ne sommes pas les maîtres. Clara éprouvait un éloignement profond pour ces idées mystiques, mais elle s’efforçait vainement de les réfuter. Seulement, lorsque Nathanaël démontrait que Coppelius était le mauvais principe qui s’était attaché à lui depuis le moment où il s’était caché derrière un rideau pour l’observer, et que ce démon ennemi troublerait leurs heureuses amours d’une manière cruelle, Clara devenait tout à coup sérieuse, et disait : Oui, Nathanaël, Coppelius est un principe ennemi qui troublera notre bonheur, si tu ne le bannis de ta pensée : sa puissance est dans ta crédulité.
Nathanaël, irrité de voir Clara rejeter l’existence du démon, et l’attribuer à la seule faiblesse d’âme, voulut procéder à ses preuves par toutes les doctrines mystiques de la Daemonologie ; mais Clara rompit la discussion avec humeur en l’interrompant par une phrase indifférente, au grand chagrin de Nathanaël. Celui-ci pensa alors que les âmes froides renfermaient ces mystères à leur propre insu, et que Clara appartenait à cette nature secondaire ; aussi se promit-il de ne rien négliger pour l’initier à ces secrets. Le lendemain matin, tandis que Clara préparait le déjeuner, il vint se placer près d’elle et se mit à lui lire divers passages de ses livres mystiques. – Mais, mon cher Nathanaël, dit Clara après quelques instants d’attention, que dirais-tu si je te regardais comme le mauvais principe qui influe sur mon café ? Car, si je passais mon temps à t’écouter lire et à te regarder dans les yeux, comme tu l’exiges, mon café bouillonnerait déjà sur les cendres, et vous n’auriez tous rien à déjeuner.
Nathanaël referma le livre avec violence, et parcourut la chambre d’un air irrité. Jadis, il excellait à composer des histoires agréables et animées qu’il écrivait avec art, et Clara trouvait un plaisir excessif à les entendre ; mais depuis, ses compositions étaient devenues sombres, vagues, inintelligibles, et il était facile de voir au silence de Clara qu’elle les trouvait peu agréables. Rien n’était plus mortel pour Clara, que l’ennui ; dans ses regards et dans ses discours, se trahissaient aussitôt un sommeil et un engourdissement insurmontables ; et les compositions de Nathanaël étaient devenues véritablement fort ennuyeuses. Son humeur contre la disposition froide et positive de sa fiancée s’accroissait chaque jour, et Clara ne pouvait cacher le mécontentement que lui faisait éprouver le sombre et fastidieux mysticisme de son ami ; c’est ainsi qu’insensiblement leurs âmes s’éloignaient de plus en plus l’une de l’autre. Enfin, Nathanaël nourrissant toujours la pensée que Coppelius devait troubler sa vie, en vint à le prendre pour le sujet d’une de ses poésies. Il se représenta avec Clara, liés d’un amour tendre et fidèle ; mais au milieu de leur bonheur, une main noire s’étendait de temps en temps sur eux, et leur ravissait quelqu’une de leurs joies. Enfin, au moment où ils se trouvaient devant l’autel où ils devaient être unis, l’horrible Coppelius apparaissait et touchait les yeux charmants de Clara qui s’élançaient aussitôt dans le sein de Nathanaël, où ils pénétraient avec l’ardeur de deux charbons ardents. Coppelius s’emparait de lui et le jetait dans un cercle de feu qui tournait avec la rapidité de la tempête, et l’entraînait au milieu de sourds et bruyants murmures. C’était un déchaînement, comme lorsque l’ouragan fouette avec colère les vagues écumantes qui grandissent et s’abaissent dans leur lutte furieuse, ainsi que des noirs géants à têtes blanchies. Du fond de ces gémissements, de ces cris, de ces bruissements sauvages, s’élevait la voix de Clara : « Ne peux-tu donc pas me regarder ? » disait-elle. « Coppelius t’a abusé, ce n’étaient pas mes yeux qui brûlaient dans ton sein, c’étaient les gouttes bouillantes de ton propre sang pris au cœur. J’ai mes yeux, regarde-moi ! » Tout à coup le cercle de feu cessa de tourner, les mugissements s’apaisèrent, Nathanaël vit sa fiancée ; mais c’était la mort décharnée qui le regardait d’un air amical avec les yeux de Clara.
En composant ce morceau, Nathanaël resta fort calme et réfléchi ; il lima et améliora chaque vers, et comme il s’était soumis à la gêne des formes métriques, il n’eut pas de relâche jusqu’à ce que le tout fût bien pur et harmonieux. Mais lorsqu’il eut enfin achevé sa tâche, et qu’il relut ses stances, une horreur muette s’empara de lui, et il s’écria avec effroi : Quelle voix épouvantable se fait entendre ! – Ensuite il reconnut qu’il avait réussi à composer des vers remarquables, et il lui sembla que l’esprit glacial de Clara devait s’enflammer à leur lecture, quoiqu’il ne se rendît pas bien compte de la nécessité d’enflammer l’esprit de Clara, et du désir qu’il avait de remplir son âme d’images horribles et de pressentiments funestes à leur amour. – Nathanaël et Clara se trouvaient dans le petit jardin de la maison. Clara était très gaie, parce que, depuis trois jours que Nathanaël était occupé de ses vers, il ne l’avait pas tourmentée de ses prévisions et de ses rêves. De son côté, Nathanaël parlait avec plus de vivacité et semblait plus joyeux que de coutume. Clara lui dit : Enfin, je t’ai retrouvé tout entier ; tu vois bien que nous avons tout à fait banni le hideux Coppelius ? – Nathanaël se souvint alors qu’il avait ses vers dans sa poche. Il tira aussitôt le cahier où ils se trouvaient, et se mit à les lire. Clara, s’attendant à quelque chose d’ennuyeux, comme de coutume, et se résignant, se mit à tricoter paisiblement. Mais les nuages noirs s’amoncelant de plus en plus devant elle, elle laissa tomber son ouvrage et regarda fixement Nathanaël. Celui-ci continua sans s’arrêter, ses joues se colorèrent, des larmes coulèrent de ses yeux ; enfin, en achevant, sa voix s’éteignit, et il tomba dans un abattement profond. – Il prit la main de Clara, et prononça plusieurs fois son nom en soupirant. Clara le pressa doucement contre son sein, et lui dit d’une voix grave : Nathanaël, mon bien-aimé Nathanaël ! jette au feu cette folle et absurde histoire !
Nathanaël se leva aussitôt, et s’écria en repoussant Clara : – Loin de moi, stupide automate ! et il s’échappa. Clara répandit un torrent de larmes. – Ah ! s’écria-t-elle, il ne m’a jamais aimée, car il ne me comprend pas. Et elle se mit à gémir. – Lothaire entra dans le bosquet. Clara fut obligée de lui conter ce qui venait de se passer. Il aimait sa sœur de toute son âme, chacune de ses paroles excita sa fureur, et le mécontentement qu’il nourrissait contre Nathanaël et ses rêveries fit place à une indignation profonde. Il courut le trouver, et lui reprocha si durement l’insolence de sa conduite envers Clara, que le fougueux Nathanaël ne put se contenir plus longtemps. Les mots de fat, d’insensé et de fantasque furent échangés contre ceux d’âme matérielle et vulgaire. Le combat devint dès lors inévitable. Ils résolurent de se rendre le lendemain matin derrière le jardin, et de s’attaquer, selon les usages académiques, avec de courtes rapières. Ils se séparèrent d’un air sombre. Clara avait entendu une partie de ce débat ; elle prévit ce qui devait se passer. – Arrivés sur le lieu du combat, Lothaire et Nathanaël venaient de se dépouiller silencieusement de leurs habits, et ils s’étaient placés vis-à-vis l’un de l’autre, les yeux étincelants d’une ardeur meurtrière, lorsque Clara ouvrit précipitamment la porte du jardin, et se jeta entre eux. – Vous me tuerez avant que de vous battre, forcenés que vous êtes ! Tuez-moi ! oh ! tuez-moi ! Voudriez-vous que je survécusse à la mort de mon frère ou à celle de mon amant ! Lothaire laissa tomber son arme, et baissa les yeux en silence ; mais Nathanaël sentit renaître en lui tous les feux de l’amour ; il revit Clara telle qu’il la voyait autrefois ; son épée s’échappa de sa main, et il se jeta aux pieds de Clara. – Pourras-tu jamais me pardonner, ô ma Clara, ma chérie, mon unique amour ! Mon frère Lothaire, oublieras-tu mes torts ?
Lothaire s’élança dans ses bras ; ils s’embrassèrent tous les trois en pleurant, et se jurèrent de rester éternellement unis par l’amour et par l’amitié. Pour Nathanaël, il lui semblait qu’il fût déchargé d’un poids immense qui l’accablait, et qu’il eût trouvé assistance contre les influences funestes qui avaient terni son existence. Après trois jours de bonheur, passés avec ses amis, il repartit pour Goettingen, où il devait séjourner un an, puis revenir pour toujours dans sa ville natale. On cacha à la mère de Nathanaël tout ce qui avait trait à Coppelius ; car on savait qu’elle ne pouvait songer sans effroi à cet homme à qui elle attribuait la mort de son mari.
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