Chapitre 7
Le lendemain, la fête de Spalanzani fut l’objet de toutes les conversations. Bien que le professeur eût fait tous ses efforts pour se montrer d’une façon splendide, on trouva toutefois mille choses à critiquer, et l’on s’attacha surtout à déprécier la raide et muette Olimpia, que l’on accusa de stupidité complète ; on s’expliqua par ce défaut le motif qui avait porté Spalanzani à la tenir cachée jusqu’alors. Nathanaël n’entendit pas ces propos sans colère ; mais il garda le silence, car il pensait que ces misérables ne méritaient pas qu’on leur démontrât que leur propre stupidité les empêchait de connaître la beauté de l’âme d’Olimpia. – Fais-moi un plaisir, frère, lui dit un jour Sigismond, dis-moi comment il se fait qu’un homme sensé comme toi, se soit épris de cette automate, de cette figure de cire ?
Nathanaël allait éclater, mais il se remit promptement, et il répondit : – Dis-moi, Sigismond, comment il se fait que les charmes célestes d’Olimpia aient échappé à tes yeux clairvoyants ; à ton âme ouverte à toutes les impressions du beau ! Mais je rends grâce au sort de ne t’avoir point pour rival, car il faudrait alors que l’un de nous tombât sanglant aux pieds de l’autre !
Sigismond vit bien où en était son ami ; il détourna adroitement le propos, et ajouta, après avoir dit qu’en amour on ne pouvait juger d’aucun objet : – Il est cependant singulier qu’un grand nombre de nous aient porté le même jugement sur Olimpia. Elle nous a semblé… – ne te fâche point, frère, – elle nous a semblé à tous sans vie et sans âme. Sa taille est régulière, ainsi que son visage, il est vrai, et elle pourrait passer pour belle, si ses yeux lui servaient à quelque chose. Sa marche est bizarrement cadencée, et chacun de ses mouvements lui semble imprimé par des rouages qu’on fait successivement agir. Son jeu, son chant, ont cette mesure régulière et désagréable, qui rappelle le jeu de la machine ; il en est de même de sa danse. Cette Olimpia est devenue pour nous un objet de répulsion, et nous ne voudrions rien avoir de commun avec elle ; car il nous semble qu’elle appartient à un ordre d’êtres inanimés, et qu’elle fait semblant de vivre. Nathanaël ne s’abandonna pas aux sentiments d’amertume que firent naître en lui ces paroles de Sigismond. Il répondit simplement et avec gravité : – Pour vous autres, âmes prosaïques, il se peut qu’Olimpia vous soit un être étrange. Une organisation semblable ne se révèle qu’à l’âme d’un poète ! Ce n’est qu’à moi que s’est adressé le feu de son regard d’amour ; ce n’est que dans Olimpia que j’ai retrouvé mon être. Elle ne se livre pas, comme les esprits superficiels, à des conversations vulgaires ; elle prononce peu de mots, il est vrai ; mais ce peu de mots, c’est comme l’hiéroglyphe du monde invisible, monde plein d’amour et de connaissance de la vie intellectuelle en contemplation de l’éternité. Tout cela aussi n’a pas de sens pour vous, et ce sont autant de paroles perdues ! – Dieu te garde, mon cher camarade ! dit Sigismond avec douceur et d’un ton presque douloureux ; mais il me semble que tu es en mauvais chemin. Compte sur moi, si tout… non, je ne veux pas t’en dire davantage.
Nathanaël crut voir tout à coup que le froid et prosaïque Sigismond lui avait voué une amitié loyale, et il lui serra cordialement la main. Nathanaël avait complètement oublié qu’il y avait dans le monde une Clara qu’il avait aimée autrefois. Sa mère, Lothaire, tous ces êtres étaient sortis de sa mémoire ; il ne vivait plus que pour Olimpia, auprès de laquelle il se rendait sans cesse pour lui parler de son amour, de la sympathie des âmes, des affinités psychiques, toutes choses qu’Olimpia écoutait d’un air fort édifié. Nathanaël tira des profondeurs de son pupitre tout ce qu’il avait écrit autrefois, poésies, fantaisies, visions, romans, nouvelles ; ces élucubrations s’augmentaient chaque jour de sonnets et de stances recueillies dans l’air bleu ou au clair de la lune, et il lisait toutes ces choses à Olimpia, sans se fatiguer. Mais aussi il n’avait jamais trouvé un auditeur aussi admirable. Elle brodait et ne tricotait pas, elle ne regardait pas la fenêtre, elle ne nourrissait pas d’oiseau, elle ne jouait pas avec un petit chien, avec un chat favori, elle ne contournait pas un morceau de papier dans ses doigts, elle n’essayait pas de calmer un bâillement par une petite toux forcée ; bref, elle le regardait durant des heures entières, sans se reculer et sans se remuer, et son regard devenait de plus en plus brillant et animé ; seulement, lorsque Nathanaël se levait enfin, et prenait sa main pour la porter à ses lèvres, elle disait : Ah ! ah ! puis : Bonne nuit, mon ami. – Âme sensible et profonde ! s’écriait Nathanaël en rentrant dans sa chambre, toi seule, toi seule au monde tu sais me comprendre ! – Il frémissait de bonheur, en songeant aux rapports intellectuels qui existaient entre lui et Olimpia, et qui s’augmentaient chaque jour, et il lui semblait qu’une voix intérieure lui eût exprimé les sentiments de la charmante fille du professeur. Il fallait bien qu’il en eût été ainsi ; car Olimpia ne prononçait jamais d’autres mots que ceux que j’ai cités. Mais lorsque Nathanaël se souvenait dans ses moments lucides (comme le matin en se réveillant, lorsque l’âme est à jeûnd’impressions), du mutisme et de l’inertie d’Olimpia, il se consolait en disant : Que sont les mots ? – Rien que des mots ! Son regard céleste en dit plus que tous les langages. Son cœur est-il donc forcé de se resserrer dans le cercle étroit de nos besoins, et d’imiter nos cris plaintifs et misérables, pour exprimer sa pensée ? Le professeur Spalanzani parut enchanté des liaisons de sa fille avec Nathanaël, et il en témoigna sa satisfaction d’une manière non équivoque, en disant qu’il laisserait sa fille choisir librement son époux. – Encouragé par ces paroles, le cœur brûlant de désirs, Nathanaël résolut de supplier, le lendemain, Olimpia de lui dire en paroles expresses, ce que ses regards lui donnaient à entendre depuis si longtemps. Il chercha l’anneau que sa mère lui avait donné en le quittant, car il voulait le mettre au doigt d’Olimpia, en signe d’union éternelle. Tandis qu’il se livrait à cette recherche, les lettres de Lothaire et de Clara tombèrent sous ses mains ; il les rejeta avec indifférence, trouva l’anneau, le passa à son doigt, et courut auprès d’Olimpia. Il montait déjà les degrés, et il se trouvait sous le vestibule, lorsqu’il entendit un singulier fracas. Le bruit semblait venir de la chambre d’étude de Spalanzani : un trépignement, des craquements, des coups sourds, frappés contre une porte, et entremêlés de malédictions et de jurements. – Lâcheras-tu ! lâcheras-tu ! infâme ! misérable ! Après y avoir sacrifié mon corps et ma vie ! – Ah ! ah ! ah ! ah ! Ce n’était pas là notre marché. Moi, j’ai fait les yeux !
— Moi, les rouages !
— Imbécile, avec tes rouages !
— Maudit chien !
— Misérable horloger !
— Éloigne-toi, satan !
— Arrête, vil manœuvre !
— Bête infernale ! t’en iras-tu ?
— Lâcheras-tu ?
C’était la voix dé Spalanzani et celle de l’horrible Coppelius, qui se mêlaient et tonnaient ensemble. Nathanaël, saisi d’effroi, se précipita dans le cabinet. Le professeur avait pris un corps de femme par les épaules, l’italien Coppola le tenait par les pieds, et ils se l’arrachaient, et ils le tiraient d’un côté et de l’autre, luttant avec fureur pour le posséder. Nathanaël recula tremblant d’horreur, en reconnaissant cette figure pour celle d’Olimpia ; enflammé de colère, il s’élança sur ces deux furieux, pour leur enlever sa bien-aimée ; mais, au même instant, Coppola arracha avec vigueur le corps d’Olimpia des mains du professeur, et le soulevant, il l’en frappa si violemment, qu’il tomba à la renverse par-dessus la table, au milieu des fioles, des cornées et des cylindres qui se brisèrent en mille éclats. Coppola mit alors le corps sur ses épaules et descendit rapidement l’escalier, en riant aux éclats. On entendait les pieds d’Olimpia qui pendaient sur son dos, frapper les degrés de bois et retentir comme une matière dure. Nathanaël resta immobile. Il n’avait vu que trop distinctement que la figure de cire d’Olimpia n’avait pas d’yeux, et que de noires cavités lui en tenaient lieu. C’était un automate sans vie. Spalanzani se débattait sur le parquet ; des éclats de verre l’avaient blessé à la tête, à la poitrine et aux bras, et son sang jaillissait avec abondance ; mais il ne tarda pas à recueillir ses forces. – Poursuis-le ! poursuis-le !… que tardes-tu. – Coppelius, le misérable Coppelius m’a ravi mon meilleur automate. J’y ai travaillé vingt ans… J’y ai sacrifié mon corps et ma vie !… les rouages, la parole, tout, tout était de moi. Les yeux… il te les avait volés. Le scélérat !… Cours après lui… rapporte-moi mon Olimpia…. en voilà les yeux…
Nathanaël aperçut alors sur le parquet une paire d’yeux sanglants qui le regardaient fixement. Spalanzani les saisit et les lui lança si vivement qu’ils vinrent frapper sa poitrine. Le délire le saisit alors et confondit toutes ses pensées. – Hui, hui, hui !… s’écria-t-il en pirouettant. Tourne, tourne, cercle de feu !… tourne, belle poupée de bois… allons, valsons gaiement !… gaiement belle poupée !…
À ces mots, il se jeta sur le professeur et lui tordit le col. Il l’eût infailliblement étranglé, si quelques personnes attirées par le bruit, n’étaient accourues et n’avaient délivré des mains du furieux Nathanaël le professeur, dont on pansa aussitôt les blessures. Sigismond eut peine à se rendre maître de son camarade, qui ne cessait de crier d’une voix terrible : « Allons, valsons gaiement ! gaiement belle poupée ! » et qui frappait autour de lui à coups redoublés. Enfin, on parvint à le renverser et à le garrotter. Sa parole s’affaiblit et dégénéra en un rugissement sauvage. Le malheureux Nathanaël resta en proie au plus affreux délire. On le transporta dans l’hospice des fous.
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