Chapitre 8
Avant que de m’occuper de l’infortuné Nathanaël, je dirai d’abord à ceux qui ont pris quelque intérêt à l’habile mécanicien et fabricant d’automates, Spalanzani, qu’il fut complètement guéri de ses blessures. Il se vit toutefois forcé de quitter l’université, parce que l’histoire de Nathanaël avait produit une grande sensation, et qu’on regarda comme une insolente tromperie la conduite qu’il avait tenue en menant sa poupée de bois dans les cercles de la ville où elle avait eu quelque succès. Les juristes trouvaient cette ruse d’autant plus punissable qu’elle avait été dirigée contre le public, et avec tant de finesse, qu’à l’exception de quelques étudiants profonds, personne ne l’avait deviné, bien que, depuis, chacun se vantât d’avoir conçu quelques soupçons. Les uns prétendaient avoir remarqué qu’Olimpia éternuait plus souvent qu’elle ne bâillait, ce qui choque tous les usages. C’était, disait-on, le résultat du mécanisme intérieur qui craquait alors d’une manière distincte. À ce sujet, le professeur de poésie et d’éloquence prit une prise, frappa sur sa tabatière, et dit solennellement : Vous n’avez pas trouvé le point où gît la question, messieurs. Le tout est une allégorie, une métaphore continuée. – Me comprenez-vous ? Sapienti sat ! – Mais un grand nombre de gens ne se contenta pas de cette explication. L’histoire de l’automate avait jeté de profondes racines dans leur âme, et il se glissa en eux une affreuse méfiance envers les figures humaines. Beaucoup d’amants, afin d’être bien convaincus qu’ils n’étaient pas épris d’une automate, exigèrent que leurs maîtresses dansassent hors de mesure, et chantassent un peu faux ; ils voulurent qu’elles se missent à tricoter lorsqu’ils leur faisaient la lecture, et avant toutes choses, il exigèrent d’elles qu’elles parlassent quelquefois réellement, c’est-à-dire, que leurs paroles exprimassent quelquefois des sentiments et des pensées, ce qui fit rompre la plupart des liaisons amoureuses. Coppola avait disparu avant Spalanzani.
Nathanaël se réveilla un jour comme d’un rêve pénible et profond. Il ouvrit les yeux, et se sentit ranimé par un sentiment de bien-être infini, par une douce et céleste chaleur. Il était couché dans sa chambre, dans la maison de son père ; Clara était penchée sur son lit, auprès duquel se tenaient sa mère et Lothaire. – Enfin, enfin, mon bien-aimé Nathanaël ! – Tu nous es donc rendu !
Ainsi parlait Clara d’une voix attendrie, en serrant dans ses bras son Nathanaël, dont les larmes coulèrent en abondance. – Ma Clara ! ma Clara ! s’écria-t-il, saisi de douleur et de ravissement.
Sigismond, qui avait fidèlement veillé près de son ami, entra dans la chambre. Nathanaël lui tendit la main : – Mon camarade, mon frère, lui dit-il, tu ne m’as donc pas abandonné !
Toutes les traces de la folie avaient disparu, et bientôt les soins de sa mère, de ses amis et de sa bien-aimée lui rendirent toutes ses forces. Le bonheur avait reparu dans cette maison. Un vieil oncle auquel personne ne songeait, était mort, et avait légué à la mère de Nathanaël une propriété étendue, située dans un lieu pittoresque, à une petite distance de la ville. C’est là où ils voulaient tous se retirer, la mère, Nathanaël avec sa Clara qu’il devait épouser, et Lothaire. Nathanaël était devenu plus doux que jamais ; il avait retrouvé la naïveté de son enfance, et il appréciait bien alors l’âme pure et céleste de Clara. Personne ne lui rappelait, par le plus léger souvenir, ce qui s’était passé. Lorsque Sigismond s’éloigna, Nathanaël lui dit seulement : – Par Dieu, frère ! j’étais en mauvais chemin, mais un ange m’a ramené à temps sur la route du ciel ! cet ange, c’est Clara ! – Sigismond ne lui en laissa pas dire davantage de crainte de le ramener à des idées fâcheuses. Le temps vint où ces quatre êtres heureux devaient aller habiter leur domaine champêtre. Dans la journée, ils traversèrent ensemble les rues de la ville pour faire quelques emplettes. La haute tour de la maison de ville jetait son ombre gigantesque sur le marché. – Si nous montions là-haut pour contempler encore une fois nos belles montagnes, dit Clara. Ce qui fut dit, fut fait. Nathanaël et Clara montèrent ; la mère retourna au logis avec la servante, et Lothaire, peu désireux de gravir tant de marches, resta au bas du clocher. Bientôt les deux amants se trouvèrent près l’un de l’autre, sur la plus haute galerie de la tour, et leurs regards plongèrent dans les bois parfumés, derrière lesquels s’élevaient les montagnes bleues, comme des villes de géants. – Vois donc ce singulier bouquet d’arbres qui semble s’avancer vers nous ! dit Clara. Nathanaël fouilla machinalement dans sa poche ; il y trouva la lorgnette de Coppelius. Il la porta à ses yeux et vit l’image de Clara ! Ses artères battirent avec violence, des éclairs pétillaient de ses yeux, et il se mit à mugir comme une bête féroce ; puis il fit vingt bonds dans les airs, et s’écria en riant aux éclats : Belle poupée ! valse gaiement ! gaiement, belle poupée. – Saisissant alors Clara avec force, il voulut la précipiter du haut de la galerie ; mais, dans son désespoir, Clara s’attacha nerveusement à la balustrade. Lothaire entendit les éclats de rire du furieux Nathanaël, il entendit les cris d’effroi de Clara ; un horrible pressentiment s’empara de lui, il monta rapidement ; la porte du second escalier était fermée. – Les cris de Clara augmentaient sans cesse. Éperdu de rage et d’effroi, il poussa si violemment la porte, qu’elle céda enfin. Les cris de Clara devenaient de plus en plus faibles : « Au secours… sauvez-moi, sauvez-moi… » Ainsi se mourait sa voix dans les airs. – Elle est morte, – assassinée par ce misérable ! s’écriait Lothaire. La porte de la galerie était également fermée. Le désespoir lui donna des forces surnaturelles, il la fit sauter de ses gonds. – Dieu du ciel ! Clara était balancée dans les airs hors de la galerie par Nathanaël ; une seule de ses mains serrait encore les barreaux de fer du balcon. Rapide comme l’éclair, Lothaire s’empare de sa sœur, l’attire vers lui, et frappant d’un coup vigoureux Nathanaël au visage, il le force de se dessaisir de sa proie. Lothaire se précipita rapidement jusqu’au bas des marches, emportant dans ses bras sa sœur évanouie. – Elle était sauvée. – Nathanaël, resté seul sur la galerie, la parcourait en tous sens et bondissait dans les airs en s’écriant : Tourne, cercle de feu ! tourne ! – La foule s’était assemblée à ses cris, et, du milieu d’elle, on voyait Coppelius qui dépassait ses voisins de la hauteur des épaules. On voulut monter au clocher pour s’emparer de l’insensé ; mais Coppelius dit en riant : Ah ! ah ! attendez un peu, il descendra tout seul ! – Et il se mit à regarder comme les autres. Nathanaël s’arrêta tout à coup immobile. Il se baissa, regarda Coppelius, et s’écria d’une voix perçante : Ah ! des beaux youx ! des jolis youx ! Et il se précipita par-dessus la galerie. Dès que Nathanaël se trouva étendu sur le pavé, la tête brisée, Coppelius disparut.
On assure que, quelques années après, on vit Clara dans une contrée éloignée, assise devant une jolie maison de plaisance qu’elle habitait. Près d’elle étaient son heureux mari et trois charmants enfants. Il faudrait en conclure que Clara trouva enfin le bonheur domestique que lui promettait son âme sereine et paisible, et que n’eût jamais pu lui procurer le fougueux et exalté Nathanaël.
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