‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 10 sur 26 · Chapitre 4

Chapitre 4

Plusieurs mois s’étaient écoulés, lorsque le hasard voulut que mademoiselle de Scudéry passât sur le Pont-Neuf dans le carrosse à glaces de la duchesse de Montausier. L’invention des élégants carrosses à glaces était encore si nouvelle, qu’un peuple de curieux se pressait dans les rues dès qu’une voiture de ce genre y paraissait. Aussi, une multitude de badauds s’assembla sur le Pont-Neuf, et, environna le carrosse de madame de Montausier, de manière à empêcher les chevaux d’avancer. Tout à coup mademoiselle de Scudéry entendit un grand bruit, des malédictions et des jurements, et elle aperçut un homme qui se frayait de force un chemin à travers les rangs épais de la foule. Il s’approcha du carrosse, et les regards de mademoiselle de Scudéry rencontrèrent ceux d’un jeune homme pâle et défait, dont les yeux étaient étincelants. Il ne cessa pas de la regarder, tout en se défendant contre les curieux qui voulaient le repousser ; enfin il atteignit au marchepied du carrosse, s’y élança avec impétuosité, jeta un billet sur le sein de mademoiselle de Scudéry, et disparut comme il était venu, en frappant indistinctement autour de lui pour se frayer un passage. La Martinière, qui se trouvait auprès de sa maîtresse, avait poussé un cri d’effroi dès que cet homme avait paru à la portière, et s’était laissée aller évanouie au fond du carrosse. En vain mademoiselle de Scudéry tira le cordon du cocher ; celui-ci, comme pressé par un malin esprit, fouettait à outrance les chevaux, qui, faisant jaillir l’écume autour d’eux, piétinèrent avec bruit, se dressèrent, et franchirent enfin d’un galop rapide le pont qui retentissait sourdement sous leurs pas. Mademoiselle de Scudéry versa toutes ses eaux de senteur sur la pauvre femme de chambre, qui ouvrit enfin les yeux, et murmura péniblement, la pâleur et l’effroi sur son visage : Au nom le la bienheureuse Vierge Marie, que nous voulait cet homme terrible ? – Ah ! c’était bien lui, c’était le même qui vous apporta la cassette dans cette épouvantable nuit ! – Mademoiselle de Scudéry la tranquillisa en lui représentant qu’il n’était rien arrivé de fâcheux, et qu’il ne s’agissait que de lire un billet. Elle ouvrit le papier et y trouva ces mots :

« Un destin funeste, que vous pouvez détourner, me précipite dans l’abîme ! – Je vous supplie, comme un fils supplierait sa mère, avec toute l’ardeur d’un amour filial, de faire porter chez maître René Cardillac (que ce soit par quelque prétexte qu’il vous plaise d’imaginer, comme pour y faire un changement ou une réparation), le collier et les bracelets que vous avez reçus de moi ; votre bien-être, votre vie en dépendent. Si vous ne le faites, d’ici à après-demain, je pénètre dans votre maison, et je me tue à vos yeux. »

— Il est bien certain, dit mademoiselle de Scudéry après la lecture du billet, il est bien certain que l’homme mystérieux, fût-il de la bande des assassins, ne médite rien contre moi. S’il était parvenu à me parler dans la nuit, qui sait s’il ne m’aurait pas révélé maintes choses que je m’efforce vainement d’expliquer. Mais, quoi qu’il en soit, je ferai ce qu’on me demande dans cette lettre, ne fût-ce que pour être délivrée de ces malheureux diamants qui me semblent un talisman infernal. Cardillac, fidèle à ses vieilles habitudes, ne les laissera plus si facilement sortir de ses mains.

Le lendemain déjà mademoiselle de Scudéry s’occupait à se rendre avec la parure chez l’orfèvre ; mais, comme si tous les beaux esprits de Paris se fussent donné rendez-vous chez elle, elle fut assiégée, durant toute la matinée, de vers, de comédies et d’anecdotes. À peine Chapelle avait-il achevé la lecture d’une scène de tragédie, en assurant malignement qu’il avait bien le projet de battre complètement Racine, que celui-ci entra et le réduisit au silence par une tirade pathétique, jusqu’à ce que Boileau vînt à son tour éclaircir le noir horizon tragique par les étincelles jaillissantes de son humeur caustique, et faire cesser les longs récits sur la colonnade du Louvre, qu’avait entamés le médecin-architecte Perrault.

La matinée était avancée, mademoiselle de Scudéry fut forcée de se rendre chez madame de Montausier ; il fallut bien remettre au lendemain le visite chez maître René Cardillac. Mademoiselle de Scudéry se sentait tourmentée d’une inquiétude extrême. Le jeune homme qu’elle avait vu était sans cesse devant ses yeux, et un souvenir confus, qui s’élevait du fond de son cœur, lui disait que ce n’était pas la première fois qu’elle avait contemplé ses traits. Elle ne put prendre le moindre repos ; il lui semblait qu’elle avait agi avec légèreté, et qu’elle était coupable de n’avoir pas offert une main secourable au malheureux qui lui tendait la sienne du bord de l’abîme ; elle se reprochait déjà de n’avoir pas prévenu un événement funeste, un crime horrible peut-être ! Dès le matin, elle se fit habiller, et, munie de l’écrin, elle se fit conduire en voiture chez l’orfèvre. Vers la rue Saint-Nicaise, où demeurait Cardillac, s’était assemblée une grande multitude ; on se pressait, même devant sa porte. On criait, on menaçait, on tempêtait. On voulait briser la porte, et la maréchaussée, qui cernait la maison, avait peine à contenir le peuple. Au milieu du tumulte et du bruit, des voix furieuses s’écriaient : – Déchirez, coupez en quartiers ce maudit assassin ! Enfin Desgrais parut avec une troupe nombreuse qui perça une avenue à travers la foule. La porte de la maison s’ouvrit, et un homme chargé de fers fut amené et entraîné au milieu des malédictions du peuple en furie. Au même instant, mademoiselle de Scudéry, presque évanouie de terreur, et saisie d’un affreux pressentiment entendit un cri perçant. – Avancez ! avancez toujours ! cria-t-elle au cocher, qui, tournant subitement et avec adresse, dispersa la foule et arrêta ses chevaux tout proche de la porte de Cardillac. Mademoiselle de Scudéry aperçut alors Desgrais, et à ses pieds, une jeune fille, belle comme le jour, les cheveux épars, demi-vêtue, le désespoir dans les traits ; elle tenait les genoux de Desgrais embrassés, et s’écriait avec l’accent d’une douleur mortelle : – Il est innocent ! il est innocent ! En vain Desgrais et ses soldats s’efforçaient-ils de l’éloigner et de la faire relever. Enfin un homme vigoureux et rustique la saisit de ses lourdes mains, l’arracha avec force des genoux de Desgrais ; mais, ébranlé lui-même par cet effort, il la laissa échapper le long des marches du perron, au pied duquel elle tomba sur le pavé, sans voix et sans mouvement. Mademoiselle de Scudéry ne put se contenir plus longtemps.

— Au nom de Jésus-Christ, qu’est-il arrivé ? que se passe-t-il ici ? s’écrie-t-elle en ouvrant vivement la portière et en descendant.

Le peuple s’écarta respectueusement devant la vénérable dame, qui, voyant quelques femmes compatissantes relever la jeune fille, la placer sur les marches et lui frotter le front avec une eau spiritueuse, s’approcha de Desgrais, et lui renouvela avec vivacité sa demande.

— Il est arrivé quelque chose d’épouvantable, répondit Desgrais. René Cardillac a été trouvé assassiné ce matin d’un coup de poignard. Le meurtrier est son apprenti, Olivier Brusson. On vient de l’emmener en prison.

— Et cette jeune fille, s’écria mademoiselle de Scudéry.

— C’est Madelon, la fille de Cardillac. À présent elle pleure et elle gémit, et elle crie qu’Olivier est innocent, entièrement innocent. Après tout, elle a peut-être pris part à cette affaire, et il faudra que je la fasse aussi conduire à la Conciergerie. En parlant ainsi, Desgrais jeta sur la jeune fille un regard qui fit frémir mademoiselle de Scudéry.

La jeune fille commençait à respirer ; mais hors d’état de prononcer une parole, de faire un mouvement, les yeux fermés, elle restait sans vie, et on ne savait s’il fallait la transporter dans la maison ou continuer de lui prodiguer des soins. Mademoiselle de Scudéry contemplait avec émotion ce visage innocent ; tout à coup un bruit sourd retentit sur les marches, on apportait le cadavre de Cardillac. Mademoiselle de Scudéry prit aussitôt sa résolution : – J’emmène cette jeune fille avec moi, dit-elle. Desgrais, chargez-vous du reste ! Un sourd murmure de satisfaction se prolongea parmi le peuple. Les femmes relevèrent la jeune fille, mille bras s’efforcèrent de la soutenir, et elle fut portée dans le carrosse, comme à travers les airs, au milieu des bénédictions qui s’échappaient de toutes les bouches en faveur de mademoiselle de Scudéry, dont la générosité arrachait cet enfant au tribunal de sang.

Grâce aux soins de Séron, le plus célèbre médecin de Paris, Madelon, qui était restée quelque temps dans un état d’insensibilité complète, fut enfin rappelée à elle-même. Mademoiselle de Scudéry acheva ce que le médecin avait commencé, en répandant de douces consolations dans l’âme de la jeune fille, jusqu’à ce qu’enfin un violent torrent de larmes s’échappât de ses yeux et soulageât son cœur. Elle essayait quelquefois de raconter ce qui s’était passé, mais toujours la douleur étouffait ses paroles.

À minuit, elle avait été réveillée par plusieurs légers coups frappés à la porte de sa chambre, et elle avait entendu la voix d’Olivier qui la conjurait de se lever sur-le-champ, parce que son père était sur le point de mourir. Elle s’était élancée de son lit avec épouvante, et avait ouvert la porte. Olivier, pâle, tremblant, baigné de sueur, s’était dirigé d’un pas vacillant, une lumière à la main, vers l’atelier ; elle l’avait suivi. Là, elle avait trouvé son père, les yeux fixés, râlant péniblement et se débattant avec la mort. Elle s’était jetée sur lui en gémissant, et alors seulement elle avait aperçu sa chemise souillée de sang. Olivier l’avait doucement éloignée, et s’était alors occupé de laver avec du baume vulnéraire et de panser une blessure que portait son père au côté gauche du sein. Pendant ce temps, son père avait repris l’usage de ses sens, ses râlements avaient cessé ; il avait jeté alors des regards attendris sur elle, puis sur Olivier, et prenant la main de sa fille, il l’avait placée dans celle de son apprenti, en les serrant toutes deux avec force. Tous deux, Olivier et elle, s’étaient agenouillés devant le lit où se trouvait Cardillac, il s’était relevé en poussant un cri perçant, mais il était retombé aussitôt, et il avait rendu l’âme avec un profond soupir. Ils s’étaient mis alors à pleurer ensemble et à gémir. Olivier lui avait raconté comment maître René avait été assassiné en sa présence, dans une course où il l’avait accompagné pendant la nuit par son ordre, et comme il avait porté jusqu’au logis, avec la plus grande fatigue, son maître, qui était fort grand et fort lourd, et qu’il ne croyait pas mortellement blessé. Dès le point du jour, les gens de la maison étaient montés et les avaient trouvés encore à genoux devant le corps de Cardillac, et dans une désolation profonde. Un grand bruit s’était fait entendre, c’était la maréchaussée qui arrivait. Elle avait arrêté Olivier, que l’on accusait de la mort de son maître. Madelon ajouta le tableau le plus touchant de la vertu, de la piété et de la fidélité de son cher Olivier ; elle dit comme il avait honoré son maître de même que s’il eût été son père, comme celui-ci lui rendait sa tendresse avec usure, et comme il l’avait choisi pour son gendre, malgré sa pauvreté, parce que son habileté égalait sa fidélité et ses nobles sentiments. Madelon raconta tout cela du plus profond de son cœur, et conclut en disant que si Olivier avait enfoncé, en sa présence, un poignard dans le sein de son père, elle regarderait cet événement comme un prestige du diable, plutôt que de croire Olivier capable d’un crime aussi inouï et aussi horrible.

Mademoiselle de Scudéry, profondément touchée des peines de Madelon, et entièrement portée à croire à l’innocence du pauvre Olivier, prit des informations qui confirmèrent tout ce que Madelon lui avait dit au sujet des relations du maître avec son apprenti. Les gens de la maison, les voisins vantaient tout d’une voix Olivier comme un modèle de bonnes mœurs, de dévotion et d’assiduité ; et cependant, était-il question du crime, chacun haussait les épaules et disait qu’il y avait là-dedans quelque chose d’inconcevable.

Amené devant la chambre ardente, Olivier nia tout avec la plus grande fermeté, avec l’indépendance d’un innocent, et assura que son maître avait été attaqué dans la rue en sa présence et assassiné, et qu’il l’avait emporté dans sa maison, où il avait bientôt expiré. Cette déclaration s’accordait avec celle de Madelon.

Mademoiselle de Scudéry se faisait sans cesse raconter les plus petites circonstances de cet horrible événement. Elle s’informa exactement si jamais une querelle s’était élevée entre le maître et le compagnon, si peut-être Olivier n’était pas entièrement maître de ces emportements qui s’emparent souvent des hommes les plus doux et les entraînent à des actes que leur volonté semble repousser ; mais plus elle répétait ses demandes, plus Madelon lui parlait avec enthousiasme du tranquille bonheur domestique où vivaient trois personnes liées par la tendresse la plus vive, et plus s’évanouissait l’ombre du soupçon d’un meurtre commis par Olivier. En examinant tout avec attention, en admettant qu’en dépit de tout ce qui attestait l’innocence d’Olivier, il fût néanmoins coupable du meurtre de Cardillac, mademoiselle de Scudéry ne pouvait trouver dans toutes ses dépositions aucun motif qui eût pu entraîner ce jeune homme à un crime dont le premier résultat était de troubler tout son bonheur. – Il est pauvre ; mais habile, il pouvait gagner l’amitié du maître le plus célèbre ; il aime sa fille, le maître favorise son amour ! le bonheur, l’aisance lui sont assurés pour le reste de ses jours ! – Mais soit qu’Olivier, irrité, Dieu sait pour quels motifs, ait attaqué traîtreusement son bienfaiteur, son père, quelle dissimulation maudite l’a porté à se conduire après le crime comme il l’a fait ! –  Fermement convaincue de l’innocence d’Olivier, mademoiselle de Scudéry prit la résolution de sauver ce jeune homme à quelque prix que ce fût. Il lui sembla prudent, avant que de recourir à la clémence du roi lui-même, de s’adresser au président La Reynie, d’éveiller son attention sur toutes les circonstances qui parlaient en faveur d’Olivier, et de faire naître, s’il était possible, dans l’âme du président, une conviction intérieure qui devait se communiquer aux autres juges. Le Reynie reçut mademoiselle de Scudéry avec tout le respect auquel la digne dame, honorée de la bienveillance du roi, avait droit de prétendre. Il écouta avec calme ce qu’elle lui rapporta au sujet du crime, des rapports d’Olivier avec son maître et de son caractère. Mademoiselle de Scudéry lui répéta, plusieurs fois interrompue par ses larmes, que, loin d’être l’ennemi des accusés, un juge devait écouter tout ce qui était en leur faveur ; et un sourire fin, presque ironique, témoigna seul qu’elle n’adressait pas ce discours à des oreilles complètement sourdes. Lorsqu’elle eut enfin tout dit, et qu’elle eut essuyé ses larmes, La Reynie répondit : – Il est digne de votre excellent cœur de vous laisser abuser par les larmes d’une jeune fille amoureuse, mademoiselle ; et il est tout naturel que vous ne puissiez admettre la pensée d’un semblable crime ; mais il en est autrement d’un juge qui est habitué à arracher le masque aux scélérats. Mon emploi ne m’oblige pas à dévoiler, à quiconque m’interroge, la marche d’un procès criminel. Mademoiselle, je fais mon devoir, peu m’importe le jugement du monde ! Les criminels doivent trembler devant la chambre ardente, qui ne connaît d’autres peines que le feu et le sang. Mais devant vous, ma digne demoiselle, je ne voudrais pas passer pour un monstre de dureté et de cruauté ; permettez donc que je montre clairement à vos yeux, en peu de mots, l’action sanguinaire de l’assassin, qui, grâce au ciel, expiera son crime. Votre esprit pénétrant rejettera alors cette bienveillance qui vous fait honneur, mais qui ne me siérait pas. – Un matin, on trouve René Cardillac assassiné d’un coup de poignard. Personne n’est auprès de lui que son apprenti Olivier Brusson et sa fille. Entre autres choses, on trouve dans la chambre d’Olivier un poignard fraîchement teint de sang qui s’ajuste parfaitement à la blessure. – Cardillac, dit Olivier, a été assassiné dans la nuit, devant mes yeux. – Voulait-on le voler ? – Je l’ignore. – Tu étais avec lui, et tu n’as pas pu t’opposer à l’assassin… le retenir, appeler du secours ? – Le maître marchait à quinze ou vingt pas devant moi, je le suivais. – Mais, au nom du ciel, pourquoi te tenir si éloigné ? – Le maître le voulait ainsi. – Qu’avait donc à faire maître Cardillac si tard dans les rues ? – Je ne puis le dire. D’ordinaire, il ne sortait jamais de la maison après neuf heures. Ici, Olivier s’embarrasse, il est confondu, il soupire, il répand des larmes, il jure par tout ce qu’il y a de plus sacré que Cardillac est réellement sorti dans la nuit et qu’il a trouvé la mort. Mais remarquez bien ceci, mademoiselle. Il est prouvé jusqu’à l’évidence la plus complète que Cardillac n’a point quitté sa maison cette nuit-là : ainsi l’assertion d’Olivier, qui prétend être sorti avec lui, n’est qu’un audacieux mensonge. La porte de la maison est pourvue d’une lourde serrure qui fait un bruit aigu lorsqu’on l’ouvre et lorsqu’on la ferme ; puis les battants de la porte roulent sur leurs gonds en criant et en gémissant, ainsi que des essais réitérés l’ont prouvé, de sorte que ce bruit retentit jusqu’à l’étage le plus élevé de la maison. Or, à l’étage le plus bas, ainsi tout près de la porte, demeure le vieux maître Claude Patru avec sa gouvernante, personne âgée d’environ quatre-vingts ans, mais encore vive et alerte. Ces deux personnes ont entendu Cardillac descendre l’escalier à neuf heures précises, selon sa coutume, fermer la porte à grand bruit, remonter, lire à haute voix la prière du soir, et puis se retirer dans sa chambre à coucher, comme on a pu l’entendre au craquement de la porte. Maître Claude est affligé d’insomnie comme il arrive aux vieilles gens. Il était à peu près dix heures lorsque sa gouvernante traversa le vestibule pour aller prendre de la lumière dans la cuisine ; elle revint s’asseoir auprès de maître Claude et lui lut une ancienne chronique, tandis que le vieillard se livrant à ses pensées, tantôt se jetait dans un fauteuil, tantôt se relevait et se promenait lentement dans la chambre, pour gagner de la fatigue et du sommeil. Tout resta paisible et silencieux jusqu’après minuit. Ils entendirent alors au-dessus de leur tête des pas pesants, une chute lourde comme si un fardeau fût tombé sur le plancher, et aussitôt après de sourds gémissements. Ils furent tous deux saisis d’un effroi et d’une stupeur sans égales. L’idée d’un crime qui se commettait en cet instant passa dans leur esprit, puis le matin éclaircit ce qui avait eu lieu dans les ténèbres.

— Mais, au nom du ciel, dit mademoiselle de Scudéry, après tout ce que je vous ai raconté fort à la hâte, pouvez-vous imaginer le motif qui a donné lieu à ce crime infernal ?

— Hem ! répondit La Reynie, Cardillac n’était pas pauvre. – Il possédait des pierreries admirables.

— Sa fille, reprit mademoiselle de Scudéry, ne devait-elle pas hériter de tout cela ? Vous oubliez qu’Olivier allait devenir le gendre de Cardillac ?

— Il devait peut-être partager, ou même assassiner pour d’autres, dit La Reynie.

— Partager, assassiner pour d’autres ! s’écria mademoiselle de Scudéry, frappée d’étonnement.

— Savez-vous, mademoiselle, continua le président, qu’Olivier aurait déjà versé son sang sur la place de Grève, si son attentat n’était point lié au mystère profond qui plane depuis si longtemps sur Paris ! Olivier appartient indubitablement à la bande d’assassins qui, se jouant de toute la vigilance, de tous les efforts, de toutes les recherches des cours de justice, sait porter ses coups en sûreté et avec impunité. Par lui tout s’éclaircira, tout doit s’éclaircir. La blessure de Cardillac est entièrement semblable à celle que portaient toutes les personnes qui ont été assassinées dans les rues et dans les maisons. Mais ce qui est plus décisif encore, depuis qu’Olivier Brusson est arrêté, tous les meurtres, tous les brigandages ont cessé ; les rues sont sûres la nuit comme le jour : preuve suffisante qu’Olivier était à la tête des bandits. Il ne veut encore rien avouer, mais il est des moyens de le faire parler malgré lui.

— Et Madelon, s’écria mademoiselle de Scudéry, la fidèle, l’innocente colombe !

— Eh ! qui me répond qu’elle n’a pas trempé dans ce complot ! dit La Reynie en souriant méchamment ; que lui importe son père ! elle n’a de larmes que pour cet assassin.

— Que dites-vous ! il n’est pas possible ! son père ! une fille ! ! !

— Oh ! continua La Reynie, songez seulement à la Brinvilliers ! Vous me pardonnerez, si je me vois peut-être bientôt forcé de vous arracher votre protégée et de la faire jeter à la Conciergerie.

Un frisson glaça le sang de mademoiselle de Scudéry à ce soupçon. Elle vit que devant cet homme terrible il n’était pas de loyauté, pas de vertu ; il cherchait le meurtre et les crimes au fond de tous les cœurs. Elle se leva. – Soyez humain ! c’est là tout ce qu’elle put dire. Au moment de descendre les degrés jusqu’où le président l’avait reconduite avec une cérémonieuse politesse, il lui vint, sans qu’elle pût s’en rendre compte, une pensée singulière.

— Me sera-t-il permis de voir le malheureux Olivier Brusson ? demanda-t-elle au président en se retournant vivement vers lui.

Celui-ci l’examina d’un air pensif, et sa figure prit ce sourire repoussant qui lui était propre. – Vous voulez sans doute, vous fiant plus à vos sensations et à une voix intérieure qu’à nos yeux, sonder vous-même la culpabilité ou l’innocence d’Olivier. Si le séjour du crime ne vous épouvante pas, si le tableau de l’abjection dans ses derniers degrés ne vous cause pas d’horreur, dans deux heures la Conciergerie vous sera ouverte. On vous montrera cet Olivier dont le destin excite votre compassion.

En effet, mademoiselle de Scudéry ne pouvait admettre que ce jeune homme fût coupable. Tout parlait contre lui, aucun juge n’eût agi autrement que l’avait fait La Reynie, mais le tableau du bonheur domestique présenté par Madelon sous des couleurs si vives effaçait tous les soupçons de mademoiselle de Scudéry ; elle aima mieux adopter une opinion inexplicable que d’admettre une pensée contre laquelle toute son âme se révoltait.

Elle résolut de se faire encore raconter par Olivier tout ce qui s’était passé dans la fameuse nuit, et de pénétrer autant qu’il serait possible un secret qui n’avait pas été révélé aux juges, uniquement peut-être parce qu’ils avaient négligé de le sonder.

Arrivée à la Conciergerie, on conduisit mademoiselle de Scudéry dans une grande chambre fort claire. Peu de moments après, elle entendit un bruit de chaînes. On amenait Olivier Brusson. Mais dès qu’il eut passé la porte, mademoiselle de Scudéry tomba évanouie. Lorsqu’elle revint à elle, Olivier avait disparu. Elle demanda avec violence qu’on la reconduisît à sa voiture, et elle voulut quitter aussitôt ce repaire de scélérats. Hélas ! elle avait reconnu, au premier coup d’œil, dans Olivier Brusson le jeune homme qui, sur le Pont-Neuf, avait jeté un billet dans sa voiture, celui qui lui avait apporté la cassette de pierreries.

q