Chapitre 5
Tous les doutes de mademoiselle de Scudéry étaient dissipés ; les terribles soupçons de La Reynie se trouvaient confirmés. Olivier Brusson appartenait à cette terrible bande d’assassins ; il avait certainement égorgé son maître ! – Et Madelon ?… Jamais mademoiselle de Scudéry n’avait été plus amèrement trompée dans ses sentiments intimes ; mortellement atteinte sur la terre par les puissances infernales dont elle avait nié l’existence, elle doutait alors de toutes les vérités. Elle ouvrit son âme aux plus affreux soupçons ; elle crut même que Madelon pouvait avoir trempé dans ce crime et avoir pris part au meurtre ; et comme il arrive toujours à l’esprit humain, qui, dès qu’il réveille une image, cherche avidement des couleurs pour en charger les traits, mademoiselle de Scudéry trouva dans la conduite de Madelon mille circonstances qui devaient nourrir ses soupçons. Ainsi, maintes choses qui avaient passé à ses yeux jusqu’alors comme un témoignage d’innocence et de pureté lui devinrent un indice certain d’audace et de méchanceté. Ces gémissements, ces larmes de sang pouvaient lui avoir été arrachées par l’effroi mortel de voir son amant périr sur l’échafaud, par la crainte même de tomber à son tour sous la main du bourreau. Arracher de son sein la vipère qu’elle y avait recueillie, ce fut la pensée qui occupa mademoiselle de Scudéry en sortant de sa voiture. Quand elle rentra dans sa chambre, Madelon accourut se jeter à ses pieds, les yeux levés vers elle ; ceux des anges de Dieu ne sont pas plus purs ; les mains jointes, elle lui demandait du secours et des consolations. Mademoiselle de Scudéry, se contenant avec peine et cherchant à donner à sa voix le plus de gravité et de calme possible, lui répondit : – Va ! va ! console-toi de la mort d’un assassin qui va recevoir le prix de ses crimes. Que la Sainte Vierge te garde, et te préserve toi-même d’être convaincue d’un horrible crime !
— Ah ! maintenant tout est perdu ! Madelon poussa alors un cri perçant et tomba sans mouvement sur le plancher. Mademoiselle de Scudéry abandonna la jeune fille aux soins de la Martinière, et se retira dans une autre chambre.
Le cœur déchiré, arrachée à toutes les illusions de la terre, mademoiselle de Scudéry souhaitait de quitter la vie, de ne plus rester dans un monde trompeur et perverti. Elle se plaignait du sort dont la faveur amère lui avait accordé tant d’années pour se fortifier dans sa croyance en la loyauté et en la vertu, et qui anéantissait, dans ses derniers jours, cette belle illusion qui avait répandu tant de charme sur sa vie.
Elle entendit la Martinière rassurer Madelon, qui soupirait doucement et gémissait. – Ah ! disait-elle, elle aussi ! – Elle aussi ! les cruels l’on trompée. Malheureuse que je suis ! – Pauvre, pauvre Olivier ! Ces accents pénétrèrent jusqu’au fond du cœur de mademoiselle de Scudéry, et il s’y éleva de nouveau le pressentiment d’un mystère, la foi en l’innocence d’Olivier. Assiégée par les sentiments les plus contradictoires, hors d’elle-même, mademoiselle de Scudéry s’écria : Quel génie infernal m’a donc enveloppée dans cette horrible intrigue qui me coûtera la vie !
En ce moment, Baptiste entra, pâle et effrayé, disant que Desgrais était là dehors. Depuis l’épouvantable procès de la Voisin, l’apparition de Desgrais dans une maison était un indice certain d’une accusation criminelle : de là la terreur de Baptiste. Aussi, sa maîtresse lui demanda en souriant : – Qu’as-tu, Baptiste ? allons, dis-moi-le ? le nom de Scudéry s’est aussi trouvé sur la liste de la Voisin ?
— Jésus ! s’écria Baptiste, tremblant de tous ses membres, comment pouvez-vous dire des choses semblables ? Mais Desgrais m’a paru si mystérieux ; il semble ne pouvoir prendre patience jusqu’au moment de vous parler.
— Eh bien, Baptiste, dit mademoiselle de Scudéry, fais donc entrer tout de suite cet homme qui est si terrible pour vous, et qui, pour moi, ne saurait me causer d’inquiétude.
— Le président La Reynie, dit Desgrais en entrant, m’envoie vers vous, mademoiselle, avec une prière à laquelle il n’espérerait pas vous voir accéder, s’il ne connaissait votre vertu et votre courage, si ce dernier moyen qui lui reste de dévoiler un crime n’était dans vos mains, et si vous n’aviez pas déjà pris part à ce procès qui nous tient tous en haleine, nous et la chambre ardente. Olivier Brusson, depuis qu’il vous a vue, est presque fou. Autant il semblait disposé à un aveu, autant il montre de résistance maintenant ; il jure de nouveau, par Jésus-Christ et par tous les saints, qu’il est entièrement innocent du meurtre de Cardillac, bien qu’il soit prêt à subir la mort qu’il a méritée. Remarquez, mademoiselle, que ces derniers mots se rapportent évidemment à d’autres crimes qui pèsent sur lui. Mais tous les efforts pour tirer de lui un mot de plus sont inutiles ; la menace même de la torture n’a produit aucun résultat. Il nous supplie, il nous conjure de lui procurer un entretien avec vous ; à vous, à vous seule, il veut tout avouer. Daignez, mademoiselle, recevoir les aveux de Brusson.
— Quoi ! s’écria mademoiselle de Scudéry, outrée d’indignation, dois-je servir d’organe à un tribunal de sang ! dois-je abuser de la confiance d’un malheureux pour le conduire à l’échafaud !
— Non, Desgrais ; quelque infâme que soit un assassin, il ne me sera jamais possible de le tromper avec tant de scélératesse. Je ne veux rien savoir de ses secrets qui resteraient renfermés dans mon sein comme une sainte confession.
— Peut-être, mademoiselle, répliqua Desgrais en souriant finement, peut-être vos dispositions changeraient-elles, si vous aviez entendu Brusson. N’avez-vous pas prié vous-même le président d’être humain ? Il se montre tel, en cédant à la folle exigence de Brusson, et en essayant d’un dernier moyen, avant de lui faire donner la question pour laquelle il est mûr depuis longtemps.
Mademoiselle de Scudéry frissonna.
— Ne craignez pas, ma digne demoiselle, qu’on exige que vous entriez encore une fois dans ces sombres cachots qui vous remplissent d’horreur et d’épouvante. Olivier sera conduit chez vous comme s’il était en liberté, dans le silence de la nuit, sans aucun appareil. Bien gardé, mais sans qu’on l’écoute, il pourra tout vous avouer sans contrainte. Je vous réponds sur ma vie que vous n’avez rien à craindre pour vous-même de ce misérable. Il parle de vous avec un respect profond et sincère. Il jure que le destin, qui l’a empêché de vous voir plus tôt, a seul causé sa mort. Et d’ailleurs, il vous sera permis de taire ce que Brusson vous aura révélé. Peut-on moins vous contraindre ?
Mademoiselle de Scudéry resta quelques moments pensive et les yeux baissés. Il lui semblait qu’elle dût obéir à la Providence, qui la choisissait pour découvrir un secret horrible, et elle voyait bien qu’elle ne pouvait se dégager des liens merveilleux dans lesquels elle s’était involontairement enlacée. Tout à coup elle parut résolue, et elle dit avec dignité : – Dieu me donnera de la force et du courage ; amenez ici Brusson, je veux le voir.
Comme au temps où Brusson lui avait apporté la cassette, on frappa à la porte de la maison vers minuit. Baptiste, informé de la visite nocturne, ouvrit. Un frisson glacial s’empara de mademoiselle de Scudéry lorsqu’aux pas répétés, au bruit sourd qu’elle entendit, elle s’aperçut que les gardes qui avaient amené Brusson se répandaient dans tous les corridors de la maison.
Enfin la porte de la chambre s’ouvrit doucement. Desgrais entra ; derrière lui, Olivier Brusson, sans chaînes, bien vêtu. – Mademoiselle, voici Brusson, dit Desgrais en s’inclinant respectueusement ; et il sortit de la chambre.
Brusson tomba sur ses deux genoux devant mademoiselle de Scudéry, élevant vers elle ses mains jointes, et les yeux inondés de larmes.
Mademoiselle de Scudéry pâlit, le regarda et ne put proférer une parole. Même dans ces traits dévorés par le chagrin, par le désespoir, perçait l’expression d’une loyauté et d’une pureté extrêmes. Plus mademoiselle de Scudéry laissait reposer ses regards sur la figure de Brusson, plus le souvenir de quelque personne aimée dont elle ne pouvait se souvenir que confusément se présentait vivement à sa mémoire. Toutes ses terreurs s’évanouirent, elle oublia que l’assassin de Cardillac était à genoux devant elle, et elle lui parla avec le ton d’aménité, de bienveillance parfaite qui lui était propre.
— Eh bien, Brusson, qu’avez-vous à me dire ?
Celui-ci, toujours à genoux, soupira plus douloureusement encore et répondit : Ô ma digne et vénérable demoiselle, toute trace de souvenir est-elle donc effacée !
Mademoiselle de Scudéry, le regardant plus attentivement, répondit qu’elle trouvait en effet en lui de la ressemblance avec une personne qu’elle avait chérie, et que c’était à cette ressemblance seule qu’elle devait la force qu’elle avait eue de vaincre l’horreur profonde que lui inspirait un assassin ; elle ajouta qu’elle était prête à l’écouter. Profondément blessé par ces paroles, Brusson se leva vivement, et recula d’un pas, le regard sombre et baissé vers la terre ; puis il dit d’une voix sourde : Avez-vous donc entièrement oublié Anne Guiot ? – Votre fils Olivier, l’enfant que vous berciez souvent sur vos genoux ; c’est lui, il est devant vous.
— Au nom de tous les saints ! s’écria mademoiselle de Scudéry en se couvrant le visage de ses deux mains et retombant sur les coussins de son fauteuil. La pauvre demoiselle n’avait que trop de raisons de s’étonner ainsi. Anne Guiot, fille d’un bourgeois appauvri, avait été laissée dès son enfance chez mademoiselle de Scudéry, qui l’avait élevée avec la sollicitude et les soins d’une mère tendre. Lorsqu’elle fut devenue grande, il se trouva un beau garçon, de bonnes mœurs, nommé Claude Brusson, qui la demanda en mariage. Comme c’était un très habile horloger qui ne pouvait manquer de gagner facilement sa vie à Paris, et comme, de son côté, Anne avait pris de l’affection pour lui, mademoiselle de Scudéry n’hésita pas à consentir au mariage de sa fille d’adoption. Les jeunes gens s’établirent, vécurent dans les douceurs et dans le calme du bonheur domestique, et la naissance d’un enfant merveilleusement beau, l’image fidèle de sa mère, resserra leurs nœuds.
Mademoiselle de Scudéry fit du petit Olivier son idole ; elle l’enlevait à sa mère durant des heures, des jours entiers, pour le caresser. L’enfant s’accoutumait à la voir, et il restait auprès de mademoiselle de Scudéry comme auprès de sa mère. – Trois ans s’étaient écoulés lorsque la jalousie des confrères de Brusson vint lui nuire ; chaque jour son travail diminua, et il eut enfin beaucoup de peine à pourvoir à sa subsistance. Le désir de revoir sa belle ville natale de Genève s’empara alors de lui, et la petite famille partit pour la Suisse, malgré les instances de mademoiselle de Scudéry, qui avait promis de la soutenir. Anne écrivit plusieurs fois à sa mère adoptive, puis elle cessa d’écrire, et mademoiselle, de Scudéry pensa qu’ils étaient heureux et qu’ils ne voulaient pas troubler leur bonheur par le souvenir de leurs jours de souffrance.
Vingt-trois ans accomplis s’étaient écoulés depuis que Brusson avait quitté Paris avec sa femme et son enfant pour se retirer à Genève.
— Ô pensée épouvantable ! s’écria mademoiselle de Scudéry lorsqu’elle retrouva la force de parler. Tu es Olivier, le fils de ma Guiot ! et aujourd’hui !…
— Sans doute, répondit Olivier avec calme, sans doute, mademoiselle ; vous n’avez jamais pensé que l’enfant à qui vous donniez les noms les plus doux, que vous balanciez sur vos genoux, se présenterait un jour chez vous, accusé d’un assassinat horrible. Je ne suis pas exempt de reproches, la chambre ardente a le droit de m’accuser d’un crime ; mais aussi vrai que je veux mourir sauvé, fût-ce de la main du bourreau, je suis pur de ce sang ; ce n’est pas par moi, ce n’est pas par ma faute, que celui du malheureux Cardillac a été versé !
À ces mots, un tremblement universel fit chanceler Olivier, mademoiselle de Scudéry lui indiqua en silence un tabouret. Il y prit place lentement.
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