Chapitre 8 Comment femme Marthe parla avec Rosa des trois compagnons. - Querelle de Conrad avec maître Martin.
Les jeunes filles ont coutume, dès le matin, de repasser avec complaisance dans leur esprit, toutes les joies d’une fête de la veille, et le lendemain leur est souvent aussi doux que le jour même. C’est ainsi que le lendemain matin, la belle Rosa était assise dans sa chambre ; les mains jointes, la tête baissée, laissant reposer son rouet et son aiguille. Il se pouvait qu’elle entendît tantôt les chants de Frédéric et de Reinhold, tantôt qu’elle vît l’adroit Conrad terrassant ses adversaires, car elle murmurait tour à tour les paroles d’une chanson, ou bien elle disait à voix basse : Vous voulez mon bouquet ? Et alors une couleur plus vive brillait sur ses joues, ses regards étincelaient sous ses paupières abaissées, et de légers soupirs s’échappaient de son sein. Femme Marthe entra dans la chambre, et Rosa se réjouit de pouvoir raconter ce qui s’était passé dans l’église de Sainte-Catherine et sur la prairie commune. Lorsque Rosa eut achevé son récit, femme Marthe dit en souriant : – Eh bien, chère Rosa, vous pourrez donc bientôt choisir entre ces trois prétendus ? – Au nom du ciel, femme Marthe, comment l’entendez-vous ? moi ! trois prétendus ? – Ma chère Rosa, ne faites pas comme si vous ignoriez tout. Il faudrait vraiment n’avoir point d’yeux ; il faudrait être entièrement aveuglé, pour ne pas voir que nos trois compagnons Reinhold, Frédéric et Conrad, ont un violent amour pour vous. – Que vous figurez-vous donc, femme Marthe ? dit Rosa en mettant ses mains devant ses yeux. – Allons, enfant timide, dit femme Marthe en s’asseyant devant Rosa, regarde-moi bien fixement et ne cherche pas à nier que tu as remarqué depuis longtemps ce que les trois compagnons ont au fond du cœur. Le nieras-tu encore ! Tu vois bien que tu ne le peux pas. Il serait aussi bien merveilleux que les yeux d’une jeune fille ne vissent pas cela. Comme les regards se détachent de l’ouvrage, comme les chants prennent une autre mesure, comme tout s’anime, lorsque tu parais dans l’atelier ! Comme Reinhold et Frédéric commencent aussitôt leurs plus jolies chansons ; et comme le sauvage Conrad lui-même devient doux et amical ! Chacun s’empresse auprès de toi, et quel feu anime le visage de celui que tu favorises d’un regard, d’une parole ! – Ah ! ma fille, n’est-il pas bien agréable que de beaux jeunes gens rivalisent ainsi pour gagner ton cœur ? Choisiras-tu l’un de ces trois ? lequel choisiras-tu ? voilà ce que je ne saurais dire, car tu les reçois tous bien, quoique… mais silence là-dessus. Si tu venais à moi en disant : Conseillez-moi, femme Marthe, auquel de ces trois jeunes gens qui s’empressent autour de moi, dois-je donner mon cœur et ma main ? je te répondrais certainement : Si ton cœur ne te le désigne pas, renvoie-les tous les trois, au plus vite. – Mais Reinhold me plaît beaucoup, et aussi Frédéric et aussi Conrad, et puis j’ai bien quelque chose à dire contre chacun d’eux. – Oui, sans doute, chère Rosa, dirais-je, quand je vois si bien travailler les trois jeunes compagnons, je pense toujours à mon pauvre cher Valentin, et je dois dire qu’il n’aurait pas fait de meilleurs ouvrages, mais il avait un tout autre élan et une tout autre manière. On voyait qu’il y mettait toute son âme ; nos jeunes gens semblent avoir bien autre chose en tête que leur travail, et il semble qu’ils se soient imposé un fardeau qu’ils portent avec courage. C’est avec Frédéric que je m’entends le mieux ; c’est une douce et bonne âme. On dirait qu’il nous appartient davantage, à nous autres ; je comprends tout ce qu’il dit, et ce qui me plaît surtout dans ce cher garçon, c’est qu’il t’aime avec toute la timidité d’un enfant, qu’il ose à peine te regarder et qu’il rougit chaque fois que tu lui parles.
Tandis que femme Marthe parlait ainsi, une larme se montrait dans les yeux de Rosa. Elle se leva, et dit, le visage tourné vers la fenêtre : – Sans doute, j’aime aussi Frédéric, mais il ne faut pas mépriser Reinhold. – Comment pourrait-on le mépriser ? des trois compagnons, Reinhold est le plus beau. Quels yeux ! Non, quand il vous traverse de ses regards vifs et perçants, on ne peut le supporter. – Mais il y a dans toutes ses manières, quelque chose de si singulier, qui me fait vraiment peur. Je pense que maître Martin doit éprouver en voyant Reinhold travailler dans son atelier, ce que j’éprouverais, moi, si on me mettait un ustensile d’or et de diamants dans ma cuisine pour que je m’en servisse comme d’un meuble ordinaire : je n’oserais pas y toucher. Il parle, il raconte, et tout cela raisonne comme la plus douce musique, et l’on est entraîné malgré soi ; mais lorsque plus tard, je songe à ce qu’il a dit, il se trouve que je n’ai pas compris le plus petit mot. Et lorsqu’il rit et qu’il plaisante à notre manière, et qu’il est tout à fait comme nous, il prend subitement l’air si distingué qu’il m’effraie sérieusement. Cependant, je ne puis dire qu’il ait l’air de certains gentilshommes ou de nos jeunes patriciens ; non, c’est autre chose. En un mot, il me semble, Dieu sait pourquoi, comme s’il avait rapport avec des esprits, et comme s’il appartenait à un autre monde. Conrad est un compagnon sauvage et désordonné, cependant il y a aussi en lui quelque chose de distingué qui ne va pas avec le tablier ; et puis, il agit comme s’il avait le droit de commander à tous les autres. Il y a peu de temps qu’il est ici, et il a déjà réussi à faire baisser la voix de maître Martin devant la sienne. Mais néanmoins Conrad est bon et honnête ; on ne peut lui garder rancune. Je l’aime mieux même que Reinhold, car bien qu’il parle furieusement haut, on comprend fort bien tout ce qu’il dit. Je parie qu’il a été soldat ; car il s’entend très bien à manier les armes, et il a des mots de chevalier qui ne lui vont pas mal. – Eh bien ! voyons, ma chère Rosa, dites-moi sans détour, lequel des trois a su vous plaire ? – Ma bonne Marthe, ne m’interrogez pas ainsi. Tout ce que je puis vous dire, c’est que les manières de Reinhold ne me semblent pas aussi effrayantes que vous le dîtes. Il est vrai qu’il a d’autres façons que ses camarades, mais ses entretiens me causent beaucoup de charme, sa conversation est pour moi comme un beau jardin rempli de fleurs inconnues, que je me plais à contempler ; et depuis que Reinhold est venu ici, maintes choses qui me semblaient tristes et arides ont pris à mes yeux une couleur vive et un attrait puissant.
Femme Marthe se leva, et menaçant Rosa du doigt, elle s’éloigna en disant : – Ah ! ah ! Rosa. C’est donc Reinhold ! Je n’aurais jamais soupçonné cela. – Je vous en prie, femme Marthe, dit Rosa en l’accompagnant jusqu’à la porte ; ne soupçonnez rien, et laissez le temps accomplir les volontés du ciel.
Cependant l’atelier de maître Martin était fort animé. Il avait pris des ouvriers et des apprentis pour exécuter ses nouvelles commandes, et le bruit du marteau, celui du maillet, retentissait au loin. Reinhold venait de terminer le tracé de la grande tonne destinés à l’évêque de Bamberg, et il l’avait si bien entrepris, à l’aide de Frédéric et de Conrad, que la joie de maître Martin était extrême. Celui-ci s’écria à plusieurs reprises : – Voilà ce qui se nomme un beau travail ! Ce sera une tonne comme il n’en est pas encore sorti de mon atelier, à l’exception de mon chef-d’œuvre !
Les trois compagnons se mirent alors à enfoncer les cercles à grands coups de maillets, et tout l’édifice retentit de leurs frappements cadencés. Le vieux Valentin rabotait avec ardeur, et femme Marthe, ses deux plus petits enfants sur ses genoux, était assise derrière Conrad, tandis que les autres plus âgés couraient et se poursuivaient, armés de longs bâtons. C’était un joyeux tumulte, et l’on aperçut à peine maître Holzschuer qui entra gravement dans l’atelier. Maître Martin vint au-devant de lui, et s’informa poliment du motif de sa visite. – Eh ! je veux voir encore une fois mon brave Frédéric qui travaille là avec tant d’ardeur, répondit Holzschuer. Et puis, mon cher maître Martin, j’ai besoin pour ma cave d’une tonne solide, et je viens vous prier de me la faire. Voyez donc, voilà justement que vos compagnons achèvent un tonneau tel qu’il m’est nécessaire ; vous pourrez me le laisser. Dites-moi seulement le prix.
Reinhold, qui s’était assis quelques instants sur l’établi pour se reposer et prendre haleine, entendit les paroles de maître Holzschuer, et tournant vers lui la tête, il répondit : – Eh ! mon cher maître Holzschuer, renoncez à votre envie ; car cette tonne que nous travaillons là est destinée à son altesse l’évêque de Bamberg.
Maître Martin, les mains croisées sur le dos, le pied gauche en avant, sa tête rejetée en arrière, jeta un regard étincelant sur la tonne, et dit avec fierté : – Mon cher maître, seulement au choix du bois et à la propreté du travail, vous auriez pu remarquer qu’un tel chef-d’œuvre ne pouvait être destiné qu’à une cave de prince. Mon compagnon Reinhold a bien parlé. Renoncez à votre envie ; mais quand le temps des vendanges sera passé, je vous ferai faire une bonne tonne, bien solide, comme il en faut une pour votre cave.
Maître Holzschuer, irrité de l’orgueil de maître Martin, prétendit au contraire que ses pièces d’or étaient d’un aussi bon poids que celles de l’évêque de Bamberg, et que, pour son argent, il aurait quelque autre part une tonne tout aussi belle. Maître Martin, plein de colère, eut peine à se contenir pour ne pas offenser le vieux maître, honoré dans toute la bourgeoisie ; mais, en ce moment, sa fureur concentrée éclata contre Conrad, qui frappait si violemment de son maillet, qu’il semblait avoir dessein de tout briser sous ses coups. – Conrad, enragé ! coquin ! s’écria maître Martin. Veux-tu donc briser ce tonneau, en frappant dessus comme un aveugle ! – Oh ! oh ! répondit Conrad en regardant le maître d’un air ironique. Pourquoi pas, père Martin ? En parlant ainsi, il redoubla de coups sur le tonneau dont les cercles éclatèrent, et dont les douves, en se détachant, renversèrent Reinhold du banc d’échafaudage sur lequel il était monté. Hors de lui, de rage et de colère, Maître Martin arracha des mains du vieux Valentin un bâton qu’il rabotait, et s’élançant sur Conrad, il l’en frappa vigoureusement sur les épaules, en le traitant de chien maudit. Dès que Conrad se sentit frappé, il se retourna vivement et resta quelques moments immobile, comme éperdu ; mais bientôt ses yeux étincelèrent de rage, ses dents se choquèrent avec violence, et il s’écria : – Me battre ! me battre ! D’un bond, il s’élance à bas de l’échafaud, et ramassant la hache, il en porta un coup si vigoureux à maître Martin, qu’il lui eût abattu la tête, si Frédéric n’eût poussé de côté le vieux tonnelier qui reçut seulement au bras une blessure d’où l’on vit couler le sang. Lourd et peu ingambe, maître Martin perdit l’équilibre et tomba. Tout le monde se jeta devant le furieux Conrad, qui élevait en l’air sa hache sanglante, et qui criait, d’une voix épouvantable : Il faut que je l’envoie dans les enfers ! À ces mots, il repoussa avec vigueur ceux qui l’entouraient, et il se disposait à porter au maître un second coup qui eût infailliblement achevé ses jours, lorsque Rosa, pâle d’effroi, parut à la porte de l’atelier. Dès que Conrad l’aperçut, il resta immobile comme une statue, sa hache levée. Puis il la jeta loin de lui, se frappa la poitrine de ses deux mains, s’écria d’une voix sourde : Ô ciel ! qu’ai-je fait ! et s’échappa. Personne ne songea à l’arrêter.
On releva à grand-peine le pauvre maître Martin. Il se trouva que la hache n’avait touché que l’épaisse enveloppe de graisse qui recouvrait le bras, et que la blessure était légère. On retira, du milieu des cercles et des douves le vieux maître Holzschuer que Martin avait entraîné dans sa chute, et l’on s’efforça d’apaiser les enfants de Marthe, qui pleuraient et criaient d’effroi. Pour le vieux maître Martin, il était tout stupéfait, et disait que si ce compagnon endiablé ne lui avait pas gâté son plus beau tonneau, il serait satisfait et ne s’inquiéterait pas de sa blessure. On apporta une litière pour les deux vieux maîtres ; car Holzschuer avait aussi reçu quelques contusions dans sa chute. Il maudit un métier qui mettait sans cesse à la main des instruments de meurtre, et conjura Frédéric de reprendre la noble profession de modeleur, qui réjouissait la vue par de gracieuses images. Frédéric et Reinhold retournèrent tristement à la ville, lorsque la nuit fut venue. Tandis qu’ils cheminaient, ils entendirent gémir sur la route, et aperçurent la taille gigantesque de Conrad. – Ah ! mes chers amis, leur dit celui-ci, ne vous détournez pas de moi. Vous me regardez certainement comme un misérable altéré de sang, mais je ne le suis nullement. Je ne pouvais agir autrement. Je devais tuer le vieux maître, et si je faisais mon devoir, je vous suivrais et j’irais lui fendre la tête dans son logis. Mais non, non ! Tout est fini, vous ne me reverrez plus. Saluez la belle Rosa. Dites-lui que je conserverai son bouquet, toute ma vie, même si… mais vous entendrez parler de moi.
Adieu ! mes braves compagnons ! Et il s’échappa à travers la campagne. – Il y a quelque chose de singulier dans ce garçon, dit Reinhold, nous ne pouvons juger son action à la mesure ordinaire. Peut-être saurons-nous un jour ce mystère.
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