‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 23 sur 26 · Chapitre 7 Comment un troisième compagnon se présenta dans la maison de maître Martin, et ce qui en advint.

Chapitre 7 Comment un troisième compagnon se présenta dans la maison de maître Martin, et ce qui en advint.

Lorsque les deux compagnons, Frédéric et Reinhold eurent travaillé quelque temps dans l’atelier de maître Martin, celui-ci remarqua que, pour ce qui concernait les proportions, les courbures et les cercles, Reinhold n’avait pas son égal ; mais il n’en était pas ainsi quand il s’agissait de travailler sur l’établi, manier la hache ou le maillet ; Reinhold se fatiguait alors presque aussitôt, tandis que Frédéric rabotait et cognait au contraire sans se lasser. Mais ce qu’ils avaient de commun l’un avec l’autre, c’était une conduite honnête, une gaieté constante et une humeur aimable. En outre, ils n’épargnaient pas leur gosier, tout en travaillant, surtout en présence de la belle Rosa ; et leurs voix, qui s’accordaient très bien ensemble, formaient des concerts fort harmonieux. Quelquefois, lorsque Frédéric jetait un regard langoureux sur Rosa, il penchait à tomber dans un mode languissant ; mais Reinhold entonnait aussitôt une chanson comique qu’il avait composée, et qui commençait ainsi :

La tonne n’est pas la lyre,

La lyre n’est pas la tonne.

Maître Martin laissait alors retomber le maillet qu’il venait de lover pour enfoncer un cercle, afin de se tenir le ventre, tant il étouffait de rire. En général, les deux compagnons, Reinhold surtout, s’étaient insinués dans les bonnes grâces de maître Martin, et il était facile de voir que Rosa cherchait maint prétexte pour se montrer plus souvent dans l’atelier et y rester plus longtemps qu’autrefois.

Un jour, maître Martin entra, tout pensif, dans son atelier de la porte des Femmes, où l’on travaillait durant l’été. Reinhold et Frédéric venaient de monter un petit tonneau. Maître Martin se plaça devant eux, les bras croisés, et dit : – Je ne saurais vous dire combien je suis content de vous, mes chers enfants, mais je me trouve dans un grand embarras. Ils écrivent du Rhin que la présente année sera encore plus bénie que toutes les autres, quant à ce qui concerne la vigne. Un savant a annoncé que la comète, qui se montre au ciel, fertilisera la terre de ses rayons merveilleux. Toute la sève qu’elle renferme, et dont l’ardeur durcit dans son sein les métaux, affluera à sa surface et se répandra dans les ceps altérés qui s’enlaceront dans leur ardeur, et engendreront des milliers de grappes pleines de ce feu liquide dont la vigne aura été arrosée. Ce n’est, ajouta-t-il, que dans trois cents ans qu’on reverra une semblable constellation. – Il y aura donc du travail par-dessus la tête. Et en outre, voilà que le très digne évêque de Bamberg m’écrit et me commande une grande tonne : nous ne suffirons jamais à tout cela, et il faut que je me pourvoie d’un vigoureux compagnon. Mais je ne voudrais pas prendre le premier qui se trouvera dans la rue, et cependant j’ai le feu sous les ongles ; si vous connaissez un brave compagnon que vous verriez avec plaisir entre vous, nommez-le moi ; je le ferai venir, dût-il m’en coûter une somme ronde.

À peine maître Martin avait-il prononcé ces paroles qu’un jeune homme d’une haute taille entra avec fracas dans l’atelier, et s’écria d’une voix forte : – Eh là ! est-ce ici l’atelier de maître Martin ? – Sans doute, répondit maître Martin en s’avançant vers le jeune homme, sans doute, c’est ici ; mais vous n’avez pas besoin de crier comme si vous vouliez tout tuer, et de frapper sur toutes mes tonnes. On ne se présente pas ainsi chez les gens. –  Ah ! ah ! ah ! dit le jeune compagnon en riant, vous êtes sans doute maître Martin lui-même, car, avec votre gros ventre, vos deux mentons, votre nez rouge et vos yeux brillants, vous voici bien comme on vous a décrit. Je vous salue, maître Martin. – Eh bien ! voyons, que voulez-vous de maître Martin ? dit celui-ci avec humeur. – Je suis un compagnon tonnelier, répondit le jeune homme, et je venais vous demander si je pourrais trouver de l’ouvrage chez vous.

Maître Martin ne revenait pas de sa surprise. Au moment même où il parlait de chercher un ouvrier, il s’en présentait un devant lui. Le vieux maître recula de deux pas, et toisa le jeune homme des talons à la tête ; et lui, le regarda les yeux étincelants. En voyant la large poitrine, les muscles vigoureux, les poings énormes du jeune ouvrier, maître Martin pensa que c’était là son homme, et il lui demanda aussitôt les certificats de sa corporation. –  Je ne les ai pas sur moi, répondit le jeune homme, mais je le recevrai dans peu de temps ; et je vous donne ma parole que je travaillerai fidèlement et avec zèle : cela doit vous suffire.

À ces mots, sans attendre la réponse de maître Martin, le jeune homme se débarrassa de sa barrette et de son sac, ôta sa casaque, attacha son tablier devant lui, et lui dit : – Voyons, maître Martin, montrez-moi tout de suite l’ouvrage que je vais faire.

Maître Martin, ébahi des manières du jeune étranger, fut obligé de réfléchir quelques instants ; il répond enfin : – Eh bien ! compagnon, prouvez d’une seule fois que vous êtes un bon ouvrier, et faites le trou de bonde à ce tonneau qu’on vient d’achever.

Le jeune homme s’en acquitta avec adresse et vigueur, et s’écria en riant bruyamment : – Eh bien, maître Martin, doutez-vous maintenant que je sois un bon tonnelier ! – Mais, ajouta-t-il, en parcourant l’atelier, et en promenant ses regards sur les pièces de bois et sur les outils, avez-vous aussi de bons ustensiles, et… qu’est-ce que c’est que ce maillet ? c’est sans doute avec cela que jouent vos enfants ? Et cette petite hachette ? C’est bon pour des apprentis ! À ces mots, il jeta en l’air et reçut, sans efforts, dans ses mains, le lourd et énorme maillet que Reinhold ne pouvait pas gouverner, et la hache que Frédéric maniait avec peine. Puis il roula comme des balles légères, deux tonnes immenses, et prenant une des plus grandes douves qui n’était pas encore travaillée, il s’écria : – Eh, maître, si c’est là du bon bois de chêne, cela doit se briser comme du verre ! Soulevant alors la douve, il en frappa une pierre, et le bois vola en mille éclats. – Mon cher ami, dit maître Martin, avez-vous dessein de jeter hors de la porte cette tonne de deux foudres, ou bien de briser tout dans l’atelier ? Vous pourriez prendre cette solive pour maillet ; et afin que vous ayez une hache, selon vos goûts, je vais envoyer chercher à la maison de ville, l’épée de Roland, qui est longue de trois aunes. – Elles me conviendrait assez bien ! répondit le jeune homme dont les yeux étincelèrent ; mais il les baissa aussitôt et dit d’une voix plus modérée : – Je pensais, maître Martin, que vous aviez besoin de vigoureux compagnons pour vos grands travaux, et peut-être que j’ai mis trop de jactance à vous montrer mes forces. Mais n’importe, donnez-moi du travail, je le ferai en conscience.

Maître Martin regarda fixement le jeune homme, et dut s’avouer que jamais des traits plus honnêtes et plus nobles ne s’étaient offerts à ses yeux. Il lui sembla même que l’aspect de cette figure lui rappelait confusément un homme qu’il aimait, mais il ne put démêler ses souvenirs ; et cependant il accéda aux désirs du nouveau venu, en lui recommandant toutefois de se procurer au plus tôt les certificats de sa corporation. Pendant ce temps, Reinhold et Frédéric avaient achevé de dresser leur tonneau, et passaient les premiers cercles. En faisant cet ouvrage, ils avaient coutume de chanter ensemble une chanson, et commencèrent une ballade à la manière d’Adam Puschmann. Mais Conrad, de l’établi où l’avait placé maître Martin, s’écria : – Eh ! qu’est-ce que c’est que ces miaulements ? on dirait que les souris sifflent dans l’atelier ! Si vous voulez chanter quelque chose, chantez de façon à ranimer l’âme et à donner du cœur au travail. À ces mots, il entonna une folle chanson de chasse, avec des cris de halloh !et de hussah !Et il imitait les aboiements des chiens lorsqu’on les découple, les fanfares et les cris perçants des chasseurs, d’une voix si éclatante que les grandes tonnes en vibraient, et que tout l’atelier retentisssait du bruit de ses accents. Maître Martin se couvrit les oreilles de ses deux mains, et les enfants de femme Marthe (la veuve de Valentin), qui jouaient dans l’atelier, allèrent timidement se cacher sous les cuves. En ce moment, Rosa entra, étonnée, effrayée de ces cris terribles qui ne ressemblaient nullement à un chant. Dès que Conrad aperçut Rosa, il se tut, et se levant, il s’approcha d’elle en la saluant avec grâce. Puis, il dit d’une voix douce, les yeux animés : – Ma belle demoiselle, quelle douce lueur s’est répandue dans cette cabane lorsque vous y avez pénétré ! Oh ! si je vous avais aperçue plutôt, je n’aurais pas meurtri vos oreilles délicates par ma chanson de chasse. – Eh ! vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers maître Martin et les deux compagnons, cessez donc de frapper d’une façon aussi abominable. Tant que la charmante demoiselle nous honore de sa présence, il faut laisser reposer le maillet et la tringle. Sa douce voix seule doit se faire entendre !

Reinhold et Frédéric se regardèrent avec surprise ; mais maître Martin se mit à rire aux éclats : – Allons, Conrad, s’écria-t-il, il est clair que vous êtes le plus grand fou qui ait jamais ceint le tablier ! Vous arrivez d’abord ici comme un héros sauvage, voulant tout ravager ; puis vous hurlez de manière à nous fendre les oreilles, et pour digne conclusion à toutes ces folies, vous traitez ma fillette Rosa comme une noble demoiselle, et vous lui parlez comme un gentilhomme amoureux. – Je connais fort bien votre charmante fille, maître Martin, dit Conrad avec abandon ; mais je vous dis que c’est la plus ravissante demoiselle qui soit sur terre, et plaise au ciel qu’elle permette au plus noble gentilhomme de la servir d’amour, et d’être son paladin !

Maître Martin se tenait les côtés, il était sur le point d’étouffer ; enfin, il parvint à recouvrer la parole après un long rire : – Bien, très bien, mon cher garçon ! dit-il. Regarde toujours Rosa comme une noble demoiselle, je te le permets. Mais aie la bonté de retourner à ton établi.

Conrad resta comme enraciné à sa place, se frotta le front, et dit à voix basse : – C’est vrai. Et il obéit. Rosa prit place, comme elle avait coutume de le faire, sur un petit tonneau, que Reinhold avait soigneusement essuyé et que Frédéric avait roulé près d’elle. Les deux compagnons chantèrent. Maître Martin leur commanda de recommencer la chanson que l’impétueux Conrad avait interrompue, tandis que celui-ci, devenu silencieux et pensif, travaillait à son établi.

Quand la chanson fut achevée, maître Martin leur dit : – Le ciel vous a accordé un don bien agréable, mes chers amis ! Vous ne pouvez pas imaginer combien je fais cas de l’art sublime de chanter. N’ai-je pas voulu aussi être maître chanteur jadis ; mais je n’ai jamais pu y parvenir ; et toutes mes peines ne m’ont valu que des dégoûts. Au concours de chant, je fais tantôt de faux accords, tantôt de faux enjolivements et de fausses mélodies ; mais on dira : Ce que n’a pu faire le maître, ses compagnons le font. Dimanche prochain, après le prêche de midi, il y a une séance de chant dans l’église de Sainte-Catherine. Vous pouvez tous deux acquérir beaucoup d’honneur ; car avant le chant, il y a un concours auquel chaque étranger peut prendre part. – Et vous, ami Conrad, s’écria maître Martin en se tournant vers l’établi, n’avez-vous pas envie de monter au lutrin, pour entonner votre belle chanson de chasse ? – Ne raillez pas, mon cher maître, répondit Conrad sans lever les yeux. Chacun à sa place ! Tandis que vous vous réjouirez en écoutant les maîtres chanteurs, moi je prendrai mon plaisir sur la prairie commune.

Ce que maître Martin avait espéré arriva. Reinhold monta au lutrin, et chanta des airs sur différents modes, qui réjouirent tous les maîtres chanteurs, bien que quelques-uns pensassent que le jeune homme avait une expression étrangère qu’ils ne savaient comment qualifier. Bientôt après, Frédéric prit la place de Reinhold, ôta sa barrette, et après avoir regardé quelques instants autour de lui et du côté de Rosa qui soupira, il commença une magnifique cantate dans le ton fluant de Henri Frauenlob. Tous les maîtres déclarèrent d’une même voix que nul d’entre eux n’égalait le jeune compagnon.

Lorsque le soir fut venu et le concours de chant fini, maître Martin se rendit avec Rosa sur la prairie commune, afin de jouir de tous les plaisirs de cette journée. Il fut permis à Reinhold et à Frédéric de les accompagner. Rosa marchait entre eux deux. Frédéric enivré des louanges du maître, osa glisser à la jeune fille quelques paroles qu’elle sembla ne pas entendre. Elle se tournait plus volontiers vers Reinhold, qui lui contait mille histoires plaisantes à sa manière, et qui ne craignait pas de lui prendre quelquefois la main. On entendait déjà de loin les cris joyeux qui s’élevaient de la prairie. Arrivés à la place où les jeunes gens de la ville se livraient à toutes sortes d’exercices, ils entendirent le peuple qui criait : Gagné ! gagné ! – C’est encore lui le plus fort ! – Personne n’ose plus se présenter contre lui !

Maître Martin vit, en pénétrant dans la foule, que les éloges du peuple ne s’adressaient à nul autre qu’à son compagnon Conrad, qui avait vaincu tous ses adversaires, dans la lutte, dans la course et dans le jet du palet. Au moment où maître Martin arriva, Conrad demandait s’il ne se trouverait personne pour s’exercer contre lui au jeu des épées émoussées ? Plusieurs jeunes patriciens, habitués à ce genre de combat, consentirent à descendre dans la lice. Mais en peu d’instants, Conrad les défit tous. Aussi ne se lassait-on pas de vanter sa vigueur et son adresse.

Le soleil était descendu sous l’horizon, les feux du soir brunissaient, et les vapeurs de la nuit montaient lentement. Maître Martin, Rosa et les deux compagnons étaient établis non loin d’une cascade fraîche et murmurante. Reinhold faisait des récits ravissants de la lointaine Italie. Mais Frédéric, silencieux et satisfait, ne détournait pas ses regards des beaux yeux de Rosa. Bientôt arriva Conrad, d’un pas incertain, et comme hésitant s’il devait se joindre à eux. Maître Martin lui cria : – Eh bien ! Conrad, approche. Tu t’es bravement comporté sur la prairie et tu mérites bien que je t’accueille comme un de mes bons compagnons. Ne sois pas intimidé, mon garçon. Assieds-toi près de moi, je te le permets.

Conrad lança un regard perçant au maître qui lui faisait gracieusement signe de prendre place, et dit d’une voix sourde : – Je ne suis pas le moindrement intimidé et je ne vous ai pas demandé permission de m’asseoir là, ou de ne pas m’asseoir ; d’ailleurs je ne viens pas pour vous autres. J’ai jeté tous mes adversaires sur le sable, en vaillant chevalier, et je viens demander à la charmante demoiselle si pour prix de ma bravoure, elle daignera m’accorder le joli petit bouquet qu’elle porte.

À ces mots, Conrad fléchit un genou devant Rosa qui détacha son bouquet en riant, et lui dit : – Je sais qu’un brave chevalier tel que vous, peut requérir un don d’une noble dame telle que moi ; recevez donc en signe d’honneur ce vieux bouquet fané.

Conrad baisa le bouquet qu’elle lui présentait, et l’attacha à sa barrette, mais maître Martin se leva en s’écriant : – Assez de folies ! la nuit approche, regagnons le logis. Il se mit le premier en marche, Conrad prit avec respect le bras de Rosa. Reinhold et Frédéric les suivirent d’un air mécontent. Les bourgeois qu’ils rencontraient, s’arrêtaient et disaient : Voyez donc le riche tonnelier Tobias Martin avec sa jolie fille et ses beaux compagnons. Voilà de braves gens !

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