‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 3 sur 26 · Deuxième partie Zacharias Werner

Deuxième partie Zacharias Werner

Nous causions :
— Rien ne m’afflige plus, dit Sylvestre, que de voir, au lieu d’une comédie, où tout se rattache à un même fil, où toute l’action tend régulièrement à la formation d’un tout, que de voir, dis-je, une suite de circonstances capricieuses et de situations isolées. Il est fâcheux que ce soit l’un de nos plus vigoureux écrivains dramatiques de ces dernières années qui ait donné le signal de cette manière légère de traiter la comédie. Du temps des anciens auteurs, dans lesquels on ne saurait méconnaître une étude sérieuse de l’art dramatique, le poète s’efforçait toujours de créer un plan substantiel d’où sortaient naturellement les traits comiques, grotesques et spirituels, parce que cela était indispensable : Junger, qui nous semble souvent faible et mou, a toujours travaillé de la sorte, et Bretzner lui-même connaît l’art de faire jaillir l’esprit comique des combinaisons d’un plan : aussi, je l’estime fort.

— Pour moi, dit Lothaire, ses opéras l’ont entièrement perdu dans mon esprit ; ce sont des modèles de ce qu’il ne faut pas faire.

— Vous, qui parlez de règles dramatiques, s’écria Vincent, vous perdez votre temps à raisonner sur une nullité, et l’on peut vous dire, comme Roméo à Mercutio : « Silence, ô silence, mes braves gens ! vous parlez d’un rien ! » Je suis d’avis que nous ne verrons jamais représenter une bonne pièce, par le simple motif que les vieux ouvrages ne conviennent plus du tout à la faiblesse de notre constitution et que nous ne pourrions les digérer ; et, quant aux nouveaux, on n’en saurait écrire de bons. D’où cela vient-il ? J’ai dessein de le dire dans un traité de quarante feuilles, tout au moins ; mais pour le moment, je vous le résumerai en deux mots : nos mœurs pâles et prosaïques nous ont ôté l’esprit qui consiste à jouer avec soi-même, et l’égalité sociale, qui a mis tous nos travers en commun, nous a ôté le goût d’en rire. – Dixi,s’écria Sylvestre, en riant, et là-dessous le grand nom de Vincent, avec scel et paraphe ! J’ai remarqué, au contraire, que les pièces de bas comique diminuent, et dans ce nombre je compte surtout les pièces dites à tiroirs, dans lesquelles un habile coquin trompe un bon homme d’oncle, ou un directeur de spectacle, par d’absurdes travestissements. Cependant, il y a peu d’années, cette nourriture maigre et peu substantielle était le pain quotidien de chaque théâtre.

— Elles continueront d’abonder tant qu’il y aura des comédiens bouffis de vanité, dit Lothaire, et auxquels rien au monde ne semble plus intéressant que de se montrer, dans la même soirée, sous des soubrevestes et des perruques de couleurs diverses, et de se faire admirer comme des merveilles du genre caméléon. J’ai toujours ri en moi-même de cette suffisance qui se donne son apothéose, et qui convertit un homme en marionnette, en le faisant renoncer à son moi, sans lequel il n’est pas d’art comique. C’est d’ordinaire un monsieur bien pincé, bien turbulent, mais sans verve, agile sans nécessité, qui se déploie devant le public afin qu’on l’admire, sans aucunement s’occuper du pauvre comédien qui joue le rôle de compère. Si un emploi peut forcer celui qui le remplit, comme nous le voyons dans Wilhelm Meister,de Goethe, à prendre tous les rôles dans lesquels il y a des coups à recevoir, chaque théâtre devrait avoir un semblable sujet pour jouer les directeurs de spectacle qu’on bafoue ; et il aurait fort à faire, car il n’est pas de comédien qui ne voyage avec un tel rôle dans sa poche, comme passeport et comme lettre de crédit.

— Je me souviens à ce propos, dit Théodore, d’un homme bien singulier que je vis dans une petite ville du midi de l’Allemagne, au milieu d’une troupe de comédiens. C’était le portrait vivant de l’admirable pédant du roman de Goethe. Bien qu’il fût insupportable sur le théâtre, où il psalmodiait ses petits rôles avec une monotonie fatigante, on disait que, dans ses jeunes années, il avait été excellent comédien, et qu’il avait surtout admirablement joué ces rôles d’hôtes fripons qui reviennent presque dans chaque comédie, et dont l’hôte de l’auberge dans Le Monde renversé,de Tieck, déplore si vivement la disparition sur la scène. Lorsque je le vis, il me sembla avoir parfaitement pris son parti sur le destin qui l’avait sans doute poursuivi rudement ; et, plongé dans une apathie totale, il n’attachait plus de valeur à rien au monde, et particulièrement à lui-même. Rien ne pouvait traverser l’épaisse enveloppe d’indifférence qu’une vie misérable et vulgaire avait formée autour de lui, et il s’y complaisait avec délices. Souvent, cependant, un éclair de génie scintillait du fond de ses yeux creusés, et une expression satirique se répandait sur ses traits, en sorte que, sous la manière humble et soumise à l’excès qu’il affectait envers tout le monde, et surtout envers son directeur, homme puéril et vain, perçait une ironie sanglante. Le dimanche, il avait coutume de venir s’asseoir au bas bout de la table d’hôte de la première auberge de la ville, dans un vêtement propre et bien brossé, mais dont la couleur fantasque et la coupe plus fantasque encore annonçaient le comédien des temps passés. Là, il tâchait de bien vivre, et se livrait aux plaisirs de la table sans proférer une seule parole, bien qu’il se montrât fort modéré sur le chapitre du vin, vidant à peine la bouteille qu’on plaçait devant lui. À chaque verre qu’il se servait, il s’inclinait humblement devant l’hôte, qui l’agréait le dimanche à sa table, en récompense des leçons d’écriture qu’il donnait à ses enfants. Un dimanche, il arriva que toutes les places se trouvèrent prises à la table d’hôte ; il s’en trouvait une seule auprès du vieux comédien, et zeste, je m’y glissai, dans l’espoir de faire paraître au grand jour l’esprit supérieur que mon homme cachait avec tant de sollicitude. Il était difficile, presque impossible, d’approcher du comédien ; quand on croyait le tenir, il se baissait sous vos mains et vous échappait à force d’humilité et de soumission. Enfin, après l’avoir forcé, à grand-peine, à se laisser verser deux verres d’un vin capiteux, il parut se dilater un peu, et parla avec une émotion visible du bon vieux temps du théâtre, qui avait disparu et qui ne reviendrait jamais. À la fin du repas, deux de mes amis vinrent à moi, et le comédien voulut se retirer. Je le retins ferme, bien qu’il protestât du ton le plus misérable « qu’un pauvre comédien usé n’était pas une société digne de messieurs aussi honorables, qu’il n’était nullement convenable qu’il restât, que ce n’était pas sa place, et qu’on ne le souffrait à cette table que pour le petit peu de nourriture qu’on voulait bien lui donner, etc. » – Enfin il céda, mais je dois moins l’attribuer à la persuasion de mon éloquence qu’à l’appât irrésistible d’une tasse de café et d’une pipe d’excellent tabac turc que je lui offris. Il resta donc, et parla avec esprit et vivacité de l’ancienne scène : il avait vu jouer Eckhof et Schroeder ; bref, il se découvrit à nous, et nous vîmes que son état d’abattement provenait des regrets du passé, que ce temps écoulé était le paradis perdu pour lui où il respirait, où il vivait encore, et que, jeté hors de là, il flottait sans soutien et ne savait plus à quoi se prendre. Que cet homme nous surprit lorsque, devenu enfin joyeux et ouvert, il nous récita, avec une énergie d’expression qui pénétra nos âmes, le récit du fantôme dans Hamlet,tel que Schroeder l’a traduit ! (Il n’avait jamais entendu parler de la traduction de Schlegel.) Nous ne pûmes lui refuser de lui exprimer toute notre admiration lorsqu’il prononça quelques passages du rôle de Polonius d’une manière qui nous fit voir devant nos yeux le courtisan que la vie des cours a rendu puéril, sans lui ôter entièrement les principes de sagesse humaine qui réveillent de temps en temps sa raison. Mais tout cela n’était que le prologue d’une scène telle que je n’en vis jamais et qui ne s’effacera plus de ma mémoire. J’arrive maintenant au point de notre conversation qui m’a fait souvenir de mon vieux comédien, et je vous prie de me pardonner ce long préambule. Le pauvre homme était forcé de jouer les misérables rôles de compère, dont nous parlions tout à l’heure, et il devait, dans peu de jours, jouer Le Directeur de spectacle dans l’embarras,avec le directeur du théâtre lui-même, qui s’attendait à briller dans le rôle du comédien mystificateur. Soit que ce jour son ancien esprit (celui qu’il s’efforçait toujours de mortifier) se fût réveillé en lui, soit que, contre son habitude, il eût eu recours au vin pour soutenir sa verve, dès son entrée en scène il se montra tout autre qu’on ne l’avait vu jusqu’alors : ses yeux étincelaient, et la voix sourde et tremblante du vieil hypocondre s’était changée en une basse pleine et sonore, comme en ont au théâtre les oncles riches que la justice poétique amène à la fin des comédies pour punir la folie et récompenser la sagesse. Au reste, les choses se passèrent comme d’ordinaire. Mais quel fut l’étonnement du public lorsque après les premières scènes de travestissement, étant seul, cet homme singulier s’avança sur le bord du théâtre, le sarcasme sur les lèvres, et lui parla à peu près en ces termes : « Est-il bien possible qu’on veuille fonder l’illusion sur un habit taillé de telle ou telle manière, sur une perruque plus ou moins frisée, et soutenir par ces moyens-là un misérable talent que n’anime pas un esprit original ? Le jeune homme qui a voulu de la sorte se faire passer à mes yeux pour un artiste à expédients, pour un génie transformateur, n’aurait pas dû gesticuler si immodérément, puis retomber sur lui-même comme un couteau de poche, et rouler les rd’une façon si fatale à l’oreille ; alors peut-être le public et moi-même n’aurions-nous pas reconnu aussitôt notre petit directeur, comme la chose vient d’arriver à faire pitié ! – Mais comme la pièce doit durer encore une demi-heure, je vais pendant tout ce temps faire comme si je n’avais rien remarqué, bien que cela m’ennuie furieusement et me dérange fort. » Bref, à chaque entrée du directeur, le vieux comédien lui donnait sa réplique d’un air incrédule et d’une façon si divertissante, que la salle retentissait des éclats de rire des spectateurs. Rien n’était plus plaisant que de voir le directeur, tout occupé de ses travestissements, continuer son rôle jusqu’à la fin, sans se douter du tour qu’on lui jouait sur la scène. Il se pouvait que le vieux comédien fût d’accord, pour son méchant complot, avec l’habilleur du théâtre ; toujours est-il que le malheureux directeur était fort long à se vêtir, et les intervalles des scènes que le vieux comédien devait remplir duraient plus longtemps que d’ordinaire. Aussi avait-il le loisir de lancer les brocards les plus amers contre le pauvre directeur, et d’imiter avec une vérité foudroyante son jeu et son langage, ce qui faisait pâmer les spectateurs. Toute la comédie fut ainsi inversée, et les scènes accessoires devinrent les scènes principales, scènes ravissantes et inouïes. Je me rappelle surtout que le vieux comédien annonçait quelquefois au public de quelle manière le directeur allait paraître, imitant d’avance sa mine et ses attitudes, que celui-ci attribuait à l’expression comique de ses traits les rires bruyants qui l’accueillaient, et qui s’adressaient à l’imitation parfaite que l’autre venait d’en faire. Enfin le directeur apprit ce qui s’était passé ; le vieux comédien eut peine à se soustraire aux mauvais traitements dont il le menaçait, et la scène lui fut interdite ; en revanche, le public le prit en affection, et le défendit si chaudement, que le directeur, poursuivi chaque soir par les huées des spectateurs, se vit forcé de fermer son théâtre et d’aller s’établir dans une autre ville. Quelques citoyens honorables, à la tête desquels se trouvait l’hôte de l’auberge, se réunirent pour assurer au vieillard un petit revenu, afin de lui procurer une vie honorable et tranquille. Mais un comédien est un être inexplicable ! Un an s’était à peine écoulé lorsqu’il disparut subitement. Depuis, on le rencontra, courant le pays avec une troupe ambulante, plus misérable et plus mal content que jamais.

— Cette anecdote, dit Ottmar, pourrait trouver place dans un livre de morale à l’usage des comédiens et de ceux qui veulent le devenir.

Pendant que nous causions ainsi, Cyprien s’était levé en silence, et, après avoir fait quelques pas dans la chambre, il s’était établi près de sa fenêtre, derrière les rideaux qui étaient tirés. Au moment où Ottmar se tut, un tourbillon de vent vint mugir dans la chambre, les lumières menacèrent de s’éteindre, tout le pupitre de Théodore devint vivant, mille papiers volèrent çà et là dans la chambre, et les cordes du forté-piano, qui était resté ouvert, rendirent un son prolongé.

— Eh ! Cyprien, que fais-tu ? s’écria Théodore en voyant ses notes littéraires abandonnées à la furie du vent d’hiver. Et chacun s’efforça de sauver les lumières et de se préserver des flocons de neige qui pénétraient de toutes parts.

— Il est vrai, dit Cyprien en refermant la fenêtre, il est vrai que le temps ne permet pas que l’on contemple la nature.

Sylvestre prit par les deux mains Cyprien, qui, dans sa distraction, se laissa reconduire à sa place, qu’il avait quittée. – Dis-moi, lui demanda Sylvestre, dans quelles régions inconnues tu t’es égaré ; car ton esprit variable t’avait certainement transporté bien loin de nous.

— Je n’étais pas si loin de vous que tu peux le penser, répondit Cyprien, et c’est votre entretien même qui m’avait ouvert la porte pour m’échapper. Au moment où vous parliez si longuement de comédie, et où Vincent remarquait judicieusement que nous avions perdu de cet esprit qui joue de soi-même, je songeais, moi, que, dans ces temps nouveaux, la tragédie avait révélé plus d’un noble talent. À cette pensée, j’avais été frappé par le souvenir d’un poète qui débuta en prenant l’essor du génie le plus audacieux, mais dont l’esprit, voilé par de sombres nuages, s’affaissa de plus en plus.

— Tu combats ici directement le principe de Lothaire, dit Ottmar ; il prétend que le génie véritable ne baisse jamais.

— Et Lothaire a raison, continua Cyprien, s’il prétend que les plus violents orages de la vie ne peuvent éteindre la flamme sublime qui jaillit de nos âmes ; que les déboires les plus amers, que les événements les plus accablants, luttent vainement contre la puissance divine de l’esprit ; que l’arc ne se tend que davantage ; que la flèche ne part qu’avec plus de rapidité. Mais il en est autrement lorsque l’embryon porte en lui le ver envenimé qui se développe avec sa sève, qui s’attache aux plus belles fleurs de sa vie : l’arbre recèle en lui-même son principe de mort ; il n’est pas besoin de tourmente pour l’abattre.

— Alors il manquait au génie dont tu parles la première des qualités indispensables au poète tragique, qui doit pénétrer avec force et liberté dans la vie. Pour moi, je pense qu’une âme de poète doit être saine en tous points, libre de toute contrainte, et affranchie de ces faiblesses, ou, pour parler comme toi, de ce venin inné qui la ronge sourdement. Où se trouva jamais une âme plus saine et plus libre que celle de notre père sublime, de Goethe ? C’est avec de telles âmes qu’on crée des Goetz de Berlichingen,des Egmont. –Et si l’on peut accorder à notre Schiller cette force de demi-dieu, ce calme intellectuel parfait, la pure auréole de génie qui environne ses héros, et qui nous réchauffe de ses rayons, atteste un esprit créateur. N’oublions pas son brigand Moor,que Tieck nomme avec raison une création titanique. Mais nous voici bien loin de ton poète, Cyprien, et je voudrais que tu nous disses, sans plus de façon, de qui tu veux parler, bien que je croie le deviner.

— Au risque de m’entendre dire, comme vous l’avez fait souvent, que je me jette à travers votre conversation avec des paroles que vous ne pouvez vous expliquer, parce que je ne vous ouvre pas le champ de mes rêves, s’écria Cyprien, je ne craindrai pas de dire : Non, depuis le temps de Shakespeare, jamais un être semblable à ce terrible vieillard ne se montra sur la scène, et afin que vous ne demeuriez pas un seul instant en doute, j’ajouterai que nul poète moderne ne peut se vanter d’avoir produit une conception aussi puissante et aussi tragique que le drame desFils de la Vallée,de Zacharias Werner.

Nous nous regardâmes avec étonnement ; on repassa rapidement les traits principaux des poésies de Zacharias Werner, et l’on convint qu’on trouvait partout quelque chose de grand, de vraiment fort et tragique, mêlé à des idées bizarres, aventureuses, quelquefois vulgaires, qui témoignaient que le poète n’avait jamais pu parvenir à voir nettement son héros, et qu’il lui manquait cette santé intellectuelle, cette sérénité intérieure sans laquelle, selon Lothaire, il n’est pas de poète tragique.

Théodore avait ri en lui-même, comme s’il eût été d’une autre opinion. – Arrêtez, mes amis, point de précipitation ! s’écria-t-il ; je sais, et seul de vous tous je puis savoir que Cyprien parle d’un poème que le poète n’acheva pas, et qui doit rester inconnu, bien que les amis du poète, que ceux qui vivaient dans son intimité, et à qui il avait communiqué les scènes principales, fussent convaincus de la supériorité de cette œuvre, non pas seulement sur les autres compositions de l’auteur, mais sur toutes les tragédies des temps modernes.

— Je parlais, dit Cyprien, de la seconde partie de La Croix à la Baltique,où paraît cette création gigantesque du vieux roi de Prusse, Waidewuthis. Il me serait impossible de vous dépeindre clairement ce caractère, que le poète semble avoir évoqué du fond des profondeurs de la terre ; bornons-nous à entrevoir le mécanisme qui met en jeu ce personnage. – Les traditions historiques attribuent la première culture des anciens peuples de la Prusse à leur roi Waidewuthis. Il établit les droits de la propriété ; les champs furent limités ; il fit prospérer l’agriculture, et il donna un culte religieux à son peuple, en taillant lui-même trois idoles, auxquelles on faisait des sacrifices sous un chêne antique où il les avait suspendues. Mais une puissance funeste s’empare de lui alors qu’il se croit lui-même le dieu du peuple qu’il gouverne. Ces raides et grossières idoles qu’il a taillées de ses propres mains, afin que la force et la volonté se courbent devant cette représentation inanimée de la puissance d’en haut, s’animent tout à coup et s’éveillent à la vie. Ces esclaves soulevés contre leur maître, ces créatures révoltées contre leur créateur, tournent contre lui les armes dont il les a munis, et alors commence une lutte inouïe entre le principe surnaturel et le principe humain. – Je ne sais si je me suis expliqué bien clairement, et si j’ai réussi à vous faire comprendre l’idée colossale du poète ; mais, pour moi, je ne puis me défendre d’une secrète épouvante en songeant à ce Waidewuthis.

— En effet, dit Théodore, notre ami Cyprien vient de pâlir, et sa frayeur nous prouve combien il a été frappé de ce tableau merveilleux dont il ne nous montre que quelques traits. Pour Waidewuthis, le poète l’a peint avec une vigueur miraculeuse, et il l’a fait assez fort et assez gigantesque pour qu’il soit digne de la lutte, et pour que la victoire que remporte sur lui le christianisme nous paraisse plus grande et plus belle. Dans quelques scènes, ce vieux roi m’a semblé comme s’il était, pour parler comme Dante, l’imperador del doloro regnolui-même, qui vient errer sur la terre. Mais quant à la manière dont le poète a voulu terminer son ouvrage, il est difficile de le pressentir. Rien, du moins, ne me l’a fait deviner.

— Pour moi, dit Vincent, il me semble qu’il est arrivé au poète avec sa tragédie comme au roi Waidewuthis avec ses idoles : son ouvrage a grandi au-dessus de sa tête, et il n’a pas eu assez de force pour le maîtriser. En général, s’il est vrai, comme le pense Cyprien, que le vieux roi avait les meilleures dispositions pour devenir un satan accompli, je ne vois pas alors comment on peut assez le rattacher à la terre pour faire de l’intérêt dramatique. Pour cela, il faudrait que ce satan fût un véritable héros de royauté.

— Et cela est en effet, répliqua Cyprien. Pour le prouver, il faudrait savoir par cœur plusieurs scènes que le poète nous communiqua. Je me souviens encore vivement d’un passage qui me parut admirable. Le roi Waidewuthis prévoit qu’aucun de ses fils ne pourra hériter de sa couronne. Il élève, pour en faire son héritier, un enfant qui paraît, je crois, dans la tragédie, d’abord à l’âge de douze ans. Dans la nuit ils se sont assis tous deux, Waidewuthis et l’enfant, auprès d’un feu, et le roi s’efforce d’enflammer son élève aux idées de puissance divine et absolue des despotes. – Ce discours de Waidewuthis, qui me sembla fort beau, était entièrement écrit. L’enfant tenant dans ses bras un jeune loup, fidèle camarade de ses jeux qu’il a élevé, écoute attentivement les paroles du vieillard, et lorsque celui-ci lui demande s’il sacrifierait bien son loup pour obtenir une telle puissance, l’enfant le regarde fixement, saisit son loup et le jette sans rien dire dans les flammes.

— Je sais, dit Théodore en voyant Vincent sourire, je sais ce que vous allez dire ; j’entends déjà le jugement sévère par lequel vous allez condamner le poète, et je vous avoue qu’il y a peu de jours je me serais joint à vous, moins par conviction que par le chagrin de voir Werner égaré sur une route qui nous éloigne à jamais de lui, et qui ne peut nous laisser le désir de le voir revenir à nous. Mais maintenant je suis désarmé, entièrement désarmé, car j’ai lu la préface de sa tragédie La Mère des Machabées,morceau qui ne saurait être compris que par le petit nombre d’amis que le poète avait rassemblés autour de lui dans les bonnes années de son génie, et qui renferme la plus touchante confession de sa faiblesse coupable, les plaintes les plus douloureuses sur le bonheur qu’il a perdu à jamais. Peut-être cet aveu s’est-il involontairement échappé de son âme, et lui-même n’a-t-il pas compris l’intention profonde qui se dévoilait dans ses paroles aux amis qu’il avait abandonnés. Il me semblait, en lisant cette préface remarquable, que les rayons lumineux du génie de Werner apparaissaient à moi du milieu d’un nuage, et le poète s’offrait à mes yeux comme un monomane à qui son idée fixe laisse des moments lucides, où, au lieu de déplorer ses faiblesses et ses erreurs, il s’efforce d’entasser d’ingénieux sophismes pour les faire excuser. Dans ce discours, Werner parle de cette seconde partie de La Croix à la Baltiquequi nous occupe en cet instant, et il avoue… Ne fais pas d’aussi folles grimaces, Lothaire ; ne t’agite pas ainsi sur ta chaise, Ottmar ; l’auteur des Fils de la Valléemérite bien que nous parlions de lui avec quelque ferveur. Mon cœur est plein de cet homme, et il faut que je donne un libre cours à ma pensée qui déborde !

— Tu auras beau te fâcher, trépigner, m’injurier et me maudire, mon pauvre Théodore, s’écria Vincent ; il faut que je lance au milieu de tes méditations une petite anecdote qui jettera, du moins pendant quelques minutes, un rayon de clarté sur toutes ces figures sombres. – Notre poète avait invité quelques amis à venir entendre la lecture du manuscrit de La Croix à la Baltique.dont ils connaissaient des fragments qui avaient excité leur curiosité au plus haut degré. Assis, comme d’usage, au milieu du cercle, près d’une petite table sur laquelle brûlaient deux bougies sur de hauts flambeaux, le poète avait tiré son manuscrit de son sein et placé devant lui son mouchoir de soie teint en bleu de Prusse, nuance vraiment vernaculaire et tout à fait de circonstance. – Un profond silence règne à l’entour, pas un souffle ne se fait entendre ! – Werner se compose une de ces physionomies railleuses qui lui sont propres et qui sont au-delà de toute description, et il commence : – Vous vous souvenez sans doute qu’à la première scène, au lever du rideau, les Prussiens sont assemblés sur les bords de la mer Baltique, et invoquent, par leurs noms, les divinités sauvages qu’ils viennent adorer. – Il commence donc :

Bankputtis ! Bankputtis ! Bankputtis !

Puis une pause. Alors s’élève d’un coin de la chambre la voix douce d’un des auditeurs : « Mon cher ami ! mon admirable et excellent Werner ! si tu as écrit tout ton poème dans ce maudit langage, le diable m’emporte si personne de nous y comprendra quelque chose ; et vraiment tu feras bien de commencer tout de suite par la traduction. »

On se mit à rire ; Cyprien et Théodore restèrent seuls graves et silencieux.

— Je passe, dit Théodore, sur l’anecdote de Vincent, et je me garderai de disculper mon ami de ses bizarreries ; ce serait chose insensée et de mauvais goût. Laissez-moi plutôt vous poser un problème psychique pour vous faire comprendre par quelles circonstances singulières la sublime organisation de notre poète a dégénéré ; et en revenant à la comparaison de Cyprien, pour vous montrer que le plus bel arbre peut porter en soi, dès sa naissance, les germes de sa destruction. – Représentez-vous une mère malade, malade d’esprit ; je ne parle point de cette folie puérile des femmes, qui est d’ordinaire en elles le résultat de l’affaiblissement du système nerveux ; j’ai plutôt en vue cet état exagéré de l’âme où le principe psychique, exhalé en traits de flammes par l’action d’une imagination ardente, s’est changé en un poison qui dévore les sources de l’existence, et jette l’homme dans le rêve perpétuel d’une autre vie, que, dans son délire, il prend pour cette vie d’ici-bas. Une femme, pourvue d’ailleurs d’esprit et d’âme, ressemble plus, en cet état, à une pythonisse qu’à une folle, et dans la lutte des deux principes qui s’agitent en elle, ses discours ont, à certaines oreilles, le caractère des paroles d’en haut. Figurez-vous donc une telle femme, dont l’idée fixe consiste à se croire la vierge Marie, et à tenir le fils qu’elle a enfanté pour le Christ, pour le fils de Dieu ; et chaque jour, à chaque heure, elle l’annonce à cet enfant, qu’on ne peut séparer d’elle : c’est la mère de notre poète ! L’enfant est richement doté des qualités de l’âme et de l’esprit, il a surtout reçu en partage une imagination de feu. Ses parents, ses maîtres, pour lesquels il a une profonde estime, en qui il met sa confiance, tous lui disent que sa pauvre mère est folle, et il voit lui-même l’aberration de cette femme augmenter dans les diverses maisons de fous où elle séjourne. Mais les paroles de sa mère ont profondément pénétré dans son cœur, il croit entendre des révélations d’un autre monde, et il sent vivement grandir en lui les croyances qui anéantissent la force de sa raison. Ce que sa mère lui a dit sur le train de ce monde, sur le mépris, sur les dédains que doivent endurer les élus de Dieu, revient sans cesse à sa pensée, il en trouve la confirmation dans la vie, et lorsque ses camarades de collège le sifflent ou le bafouent, il se regarde déjà comme un martyr. – Que vous dirais-je ! la pensée que la prétendue folie de sa mère, dont l’esprit lui semble si élevé, si au-dessus du monde réel, n’est que l’expression prophétique de sa destinée, n’a-t-elle pas dû germer dans la tête de cet enfant ? C’est un élu des puissances du ciel, un saint, un prophète ! Exista-t-il jamais pour un jeune homme à imagination bouillante une cause plus violente d’exaltation mystique ? Laissez-moi supposer encore que ce jeune homme, impressible au degré le plus funeste, est entraîné vers le péché, vers toutes les jouissances, vers toutes les corruptions de la terre. Je veux passer en détournant la vue devant l’affreux spectacle de la nature humaine en combat avec les penchants vicieux qui s’insinuent dans l’âme du malheureux jeune homme, dont le sang trop brûlant augmente encore l’ardeur du poison. Je ne veux point pénétrer plus avant dans ce mystère de contradictions, c’est le ciel et l’enfer qui luttent ensemble, et c’est ce combat mortel qui fait naître à ses yeux une pensée dont on ne peut expliquer le sens par rien de ce qui se passe dans la nature humaine. – Et que devient cet enfant lorsque, mûri par l’âge, arrivé au temps où le péché, dépouillé de son brillant vernis, se montre dans sa nudité dégoûtante, son imagination, qui a sucé dès le berceau avec le lait maternel, le germe de cette folie mystique, poussée par des tourments et des angoisses infinies, voit un culte qu’elle a fui venir au-devant d’elle avec des lévites au visage riant et consolateur, avec des hymnes de joie, des chants de triomphe, des bannières d’or et de soie, et des cassolettes fumantes d’encens ? Quelle révolution subite s’opère dans son âme éperdue lorsqu’une voix pleine de douceur, imposant silence aux accents sévères de sa conscience, lui vient dire : « Tu étais frappé d’aveuglement lorsque tu voulais soutenir des combats intérieurs. Le voile est tombé : reconnais que le péché est le stigmate de la nature divine, de la vocation céleste, dont la puissance éternelle a marqué ses élus. Ce n’est que lorsque tu osas résister à tes penchants mondains, à la volonté de Dieu, qu’il dut rejeter l’enfant rebelle, la créature aveuglée. Le feu épuré de l’enfer sert à former l’auréole de gloire des saints ! » Ainsi ce terrible et fallacieux hypermysticisme rend le courage au malheureux, alors que les derniers débris de son être intelligent lui échappant, le rendent semblable à l’insensé dont le mal devient incurable quand il en vient à se complaire et se délecter dans sa folie.

— Assez, assez ! s’écria Sylvestre ; Théodore, je t’en supplie, n’en dis pas davantage. Tes dernières paroles me rappellent le dogme terrible du père Molinos et les leçons abominables du quiétisme. J’ai tremblé de tous mes membres en lisant l’une des maximes de ce dogme. « Il ne faut avoir nul égard aux tentations, ni leur apporter aucune résistance. Si la nature se meut, il faut la laisser agir ; ce n’est que la nature. » Cela nous conduit… – Beaucoup trop loin ! s’écria Lothaire. Trêve de toutes ces folies sublimes qui nous mèneraient droit aux discussions théologiques.

Pendant ce temps, Théodore avait passé dans la chambre voisine ; il revint, portant un portrait voilé qu’il posa sur la table en l’appuyant contre la muraille, et de chaque côté il plaça deux lumières. Tous les yeux se tournèrent vers cet objet, et lorsque Théodore enleva rapidement le voile, un léger cri s’échappa de toutes les bouches.

C’était l’auteur des Fils de la Vallée,peint en buste, d’une ressemblance si admirable que l’image semblait dérobée dans le miroir.

— Oui, s’écria Ottmar avec enthousiasme, de ces touffes épaisses de sourcils bruns s’échappe le feu mystique qui entraîna la ruine du poète ! Mais cette bonté qui se peint dans tous ses traits, ce rire de l’humour véritable qui se joue sur ses lèvres et qui cherche vainement à se cacher sous la main qui soutient son menton allongé, tout cela m’entraîne vers le mystique, qui, plus je le regarde, me semble se rapprocher de l’humanité.

— Tu as raison, Ottmar, s’écria Vincent ; ces regards sombres s’éclaircirent, il se montre plus humain, et homo factus est !Voyez, il sourit ! Tout à l’heure, il va nous adresser des paroles réjouissantes. – Une ironie divine, un bon mot fulminant voltigent sur ses lèvres. Allons, courage, Zacharias ! Ne te gêne pas, tu es au milieu de tes amis ; nous t’aimons, railleur caverneux ! Allons, camarades, allons, mes frères, le verre en main, notre sublime humoriste ne nous en voudra pas de faire une libation de punch devant son image, pour apaiser le dieu qui préside aux gémonies.

Les amis élevèrent leurs coupes remplies pour accomplir ce vœu.

— Permettez-moi, dit Théodore, d’ajouter encore quelques mots. N’oubliez pas que je n’ai eu d’autre but, en vous dévoilant quelques circonstances ignorées de la vie de Werner, que de faire sentir bien vivement combien il est injuste et dangereux de juger des sensations d’un homme dont on n’a point scruté le cœur, et quel manque de générosité il y aurait à poursuivre de froides railleries un homme qui a succombé à une puissance inouïe à laquelle on n’eût sans doute pas résisté soi-même. Qui jettera la première pierre à l’homme sans défense qui a fait lui-même couler le sang de son propre cœur ? Eh bien mon but est atteint. Vous-même, ses juges inexorables, votre pensée a changé subitement lorsque vous vous êtes trouvés face à face avec lui. Sa physionomie dit vrai. Dans ces beaux jours où il vivait amicalement à mes côtés, je le reconnaissais pour le meilleur, pour le plus aimable des hommes, et tous les écarts de son esprit, qu’il mettait plutôt en lumière par son ironie qu’il ne cherchait à les cacher, ne firent que le présenter sous un aspect plus séduisant. Non, il n’est pas possible que toutes les fleurs de cet esprit se soient flétries par un souffle empoisonné ! Non, si cette image pouvait s’animer, Werner apparaîtrait au milieu de nous avec toute sa vie et tout son génie. Puissions-nous n’avoir vu que les ténèbres qui précèdent le lever du jour ! Puissent les rayons de la foi véritable se ranimer en lui ! puissent les forces de son âme, rafraîchies par une vie nouvelle, se réveiller pour mettre le sceau à une œuvre qui doit couronner sa gloire ! Et maintenant, amis, choquons nos verres dans ce joyeux espoir !

Les amis choquèrent leurs verres avec fracas, et formèrent un demi-cercle autour de l’image du poète.

— Et pour moi, s’écria Vincent, je bois au divin poète, n’importe qu’il soit abbé, jésuite, cardinal, pape même, ou évêque in partibus infidelium,par exemple, de Paphos !

Vincent avait, selon sa coutume, mis un terme à notre enthousiasme par une plaisanterie. Les amis reprirent leurs places, et Théodore, voilant de nouveau le portrait du poète, l’emporta en silence.

q