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Troisième partie L’église des jésuites

Enfoncé dans une misérable chaise de poste, que les vers avaient abandonnée par instinct, comme le navire de Prospero, j’arrivai enfin, après avoir couru vingt fois danger de la vie, devant une auberge sur le marché de G **. Tous les malheurs que j’avais évités, étaient tombés sur ma voiture, qui resta brisée à la porte du maître de poste de la dernière station. Quatre chevaux, maigres et exténués, amenèrent en quelques heures, à l’aide de plusieurs paysans et de mon domestique, l’équipage vermoulu ; les gens entendus arrivèrent, secouèrent la tête, et prétendirent qu’il fallait une réparation générale, qui durerait au moins deux ou trois jours. La ville me parut amicale ; ses environs pittoresques, et cependant je m’effrayai du séjour forcé dont j’étais menacé. Si jamais, lecteur bénévole, tu as été contraint de séjourner trois jours dans une petite ville où tu ne connaissais personne, – personne ! Si jamais tu as éprouvé cette douleur profonde que cause le besoin non satisfait de communiquer ce qu’on éprouve, tu sentiras avec moi ma peine et mon tourment. En nous autres, l’esprit de la vie se ranime par la parole ; mais les habitants d’une petite ville sont comme un orchestre d’amateurs qui ne s’exercent qu’entre eux, et qui ne jouent avec justesse que leurs parties habituelles ; chaque son d’un musicien étranger cause une disparate dans leurs concerts et les réduit aussitôt au silence.

Je me promenais de long en large dans ma chambre, en proie à ma mauvaise humeur ; tout à coup, je me souvins qu’un de mes amis qui avait habité cette ville durant deux ans, m’avait souvent parlé d’un homme savant et spirituel qu’il avait connu jadis. Je me souvins même de son nom : c’était le professeur Aloysius Walter du collège des Jésuites. Je résolus d’aller le trouver, et de profiter de la connaissance de mon ami pour moi-même. On me dit au collège que le professeur Walter était occupé à enseigner, mais qu’il aurait bientôt terminé sa leçon. On me laissa le choix de revenir ou de me promener, en l’attendant, dans les salles extérieures. Je choisis ce dernier parti. Les maisons, les collèges et les églises des jésuites sont toujours construits dans ce style italien, dérivé de la forme et de la manière antique, qui préfère la grâce et l’éclat, à la gravité sacrée et à la dignité religieuse. Ainsi, dans l’édifice que je parcourais, les salles hautes, vastes et bien aérées, étaient enrichies d’une brillante architecture ; et des images des saints placées çà et là entre des colonnes ioniques, ressortaient singulièrement sur des supports chargés d’amours et de génies dansants, d’ornements représentant des fruits, des fleurs et même les productions les plus appétissantes de la cuisine.

Le professeur arriva. Je le fis souvenir de mon ami, et je réclamai l’hospitalité pendant mon séjour forcé dans la ville. Je trouvai le professeur tel que mon ami me l’avait dépeint, s’exprimant avec goût, homme du monde ; bref, toutes les manières d’un ecclésiastique distingué, versé dans les sciences, et qui a souvent regardé par-dessus son bréviaire, dans la vie, pour savoir au juste comme les choses s’y passent. En trouvant sa chambre ornée avec toute l’élégance moderne, je revins à mes réflexions sur les salles, et je les communiquai au professeur. – Il est vrai, dit-il, nous avons banni de nos édifices cette sombre gravité, cette majesté écrasante qui resserre le cœur dans les constructions gothiques, et qui excite même une horreur secrète ; et l’on doit nous savoir gré de nous être approprié l’agréable sérénité des temples antiques. – Mais, repris-je, cette sainte grandeur, cette majesté de la construction gothique n’expriment-elles pas l’esprit véritable du christianisme, de ce culte infini et inexprimable qui combat directement l’esprit du paganisme, dont les dieux ont pris leurs formes sur la terre !

Le professeur se mit à rire. – Eh ! dit-il, il faut reconnaître la nature divine dans ce monde, et cette reconnaissance ne peut avoir lieu que par des symboles agréables tels qu’en offre la vie qui n’est aussi qu’un esprit céleste descendu dans ce monde terrestre. Sans doute, notre patrie est là-haut ; mais tant que nous séjournons ici-bas, notre empire est aussi de ce monde. – Sans doute, pensais-je à part moi, dans tout ce que vous avez fait, vous avez bien démontré que votre empire est de ce monde. Mais je ne dis nullement ce que je pensais au professeur Aloysius Walter, et il continua : – Ce que vous dites, au sujet de notre bâtiment, ne peut se rapporter qu’à l’élégance de ses formes. Ici où le marbre manque entièrement, où les grands peintres ne voudraient pas travailler, on ne s’est élevé à la tendance nouvelle, que par artifice. Nous faisons beaucoup en employant le stuc, et le peintre se borne d’ordinaire à imiter le marbre, comme on le fait en ce moment dans notre église qu’on décore à neuf, grâce à la libéralité de nos patrons.

J’exprimai le désir de voir l’église ; le professeur m’y conduisit, et entrant dans l’avenue de colonnes corinthiennes que formait la nef, je sentis vivement l’impression agréable que produisait cette architecture élégante. Au côté gauche du maître-autel, on avait élevé un grand échafaud sur lequel se tenait un homme qui peignait le mur en gallio antique. –Eh ! comment cela va-t-il, Berthold ? lui cria le professeur.

Le peintre se retourna vers nous, mais il se remit aussitôt à travailler, en disant d’une voix sourde des paroles presque inintelligibles. – Beaucoup de tourments, – un mur contourné, – point de lignes à employer, – des animaux, – des singes, des visages d’hommes. Ô pauvre fou que je suis !

Ces derniers mots, il les prononça avec cette voix qui exprime les plus effroyables douleurs de l’âme ; je me sentis frappé de la manière la plus singulière ; chacune de ses paroles, l’expression de son visage, le regard qu’il avait lancé au professeur, me mettaient devant les yeux toute l’existence déchirée d’un artiste malheureux. – L’homme pouvait avoir quarante ans au plus ; en dépit de son sale accoutrement de peintre, sa tournure avait quelque chose de fort noble ; et si le chagrin avait décoloré ses traits, il n’avait pas pu éteindre le feu qui brillait dans ses yeux noirs. Je demandai au professeur quel était ce peintre ? – C’est, me dit-il, un artiste étranger qui se trouvait ici justement au temps où la réparation de l’église fut résolue. Il entreprit avec joie le travail que nous lui offrîmes, et, en vérité, son arrivée fut un coup de fortune pour nous ; car nous n’eussions jamais trouvé, ni dans la ville, ni dans les environs, un peintre assez habile pour exécuter ce travail. Au reste, c’est le meilleur homme du monde ; nous l’aimons tous, et il a été accueilli avec plaisir dans le collège. Outre les honoraires que nous lui donnons pour son travail, nous le défrayons de ses dépenses ; mais cette générosité nous coûte fort peu, car il est presque trop sobre, ce qu’il faut attribuer à son état maladif. – Mais, dis-je, il me semble aujourd’hui si sombre, si irrité ! – Ceci tient à une cause particulière, répondit le professeur. Mais allons voir quelques tableaux d’autel qu’un heureux hasard nous a procurés, il y a quelque temps. Il ne se trouve qu’un seul original, un dominichino. Les autres sont de maîtres inconnus de l’école italienne ; mais si vous êtes sans préjugés, vous conviendrez qu’ils pourraient porter les noms les plus célèbres.

Je trouvai les choses telles qu’avait dit le professeur. Le morceau original était l’un des plus faibles, s’il n’était le plus faible de tous, tandis que la beauté de plusieurs autres m’attirait irrésistiblement. Une toile était tendue sur un des tableaux d’autel. J’en demandai le motif. – Ce tableau, dit le professeur, est le plus beau de tous ceux que nous possédons. C’est l’ouvrage d’un jeune artiste des temps modernes ; – son dernier sans doute, car son vol a cessé. Nous devons, dans ces jours-ci, pour de certains motifs, laisser ce tableau couvert de la sorte ; mais peut-être demain ou après-demain, pourrai-je vous le montrer.

Je voulus en demander davantage, mais le professeur doubla le pas en entrant dans la travée ; ce fut assez pour me faire comprendre qu’il ne voulait pas me répondre.

Nous revînmes dans le collège, et j’acceptai volontiers l’invitation du professeur, pour visiter, le soir, avec lui, un lieu de plaisance près de la ville. Nous rentrâmes fort tard, un orage s’était élevé, et à peine regagnais-je ma demeure, que la pluie tomba à torrent. Vers minuit, le ciel s’éclaircit, et le tonnerre ne gronda plus que dans le lointain. L’air, purifié et embaumé par de doux parfums, pénétrait dans ma chambre par les fenêtres ouvertes ; bien que je fusse fatigué, je ne pus résister à la tentation de faire une promenade. Je parvins à réveiller un valet grondeur, et plus difficilement, à lui persuader que sans être entièrement fou, on pouvait avoir la fantaisie de se promener à minuit. Enfin, je me trouvai dans la rue. En passant devant l’église des Jésuites, j’aperçus à travers les vitraux une vive lumière. La petite porte était entrouverte, j’entrai et je vis un grand cierge allumé devant une niche immense. En m’approchant, je remarquai qu’un filet de cordes était étendu devant la niche, et sous ce filet une longue figure montait et descendait sur une échelle, tout en traçant des lignes sur la muraille. C’était Berthold qui recouvrait exactement de couleur noire l’ombre que projetait le filet. Près de l’échelle, sur un grand chevalet, se trouvait le dessin d’un autel. Je m’émerveillai de cette ingénieuse idée. Si le lecteur est quelque peu familier avec l’art de la peinture, il saura, sans autre explication, ce que Berthold prétendait faire avec ce filet dont il dessinait l’ombre sur la niche. Berthold avait à peindre dans cette niche, un autel en saillie. Pour transporter exactement son dessin sur de plus grandes dimensions, il fallait qu’il couvrît de lignes croisées son dessin et le plan sur lequel il voulait tracer sa grande esquisse ; mais ce n’était pas une surface plane sur laquelle il avait à peindre, c’était une niche demi-circulaire, et il était impossible de trouver autrement que de la manière ingénieuse qu’il avait imaginée les rapports des lignes droites et des lignes courbes. Je me gardai de me placer devant le flambeau, car ma présence eût été trahie par mon ombre ; mais je me tins assez près pour observer le peintre. Il me parut tout autre, peut-être était-ce l’effet de la lueur du flambeau ; mais son visage était animé, ses yeux étincelaient d’un contentement intérieur, et lorsqu’il eut achevé de tirer ses lignes, il se plaça devant son ouvrage, les mains sur les côtés, et se mit à siffler joyeusement. Puis, il se retourna pour détacher le filet. Ma figure s’offrit alors à lui. – Eh ! là ; eh là ! s’écria-t-il, est-ce vous, Christian ?

Je m’approchai en lui disant ce qui m’avait attiré dans l’église ; et vantant l’heureuse idée du filet, je me donnai à lui pour un connaisseur et un amateur en peinture.

Sans me répondre, Berthold reprit : – Christian n’est rien qu’un paresseux. Il voulait m’aider bravement toute la nuit, et sûrement, il est couché quelque part sur l’oreille ! – il faut que mon ouvrage avance ; car demain, il ne fera peut-être plus bon à peindre dans cette niche ; et seul, je ne puis rien faire !

Je m’offris à lui servir d’aide. Il se mit à rire, me prit par les épaules, et s’écria : – C’est une excellente plaisanterie. Que dira Christian, lorsqu’il verra demain qu’il est un âne et que je me suis passé de lui ? Allons, venez, frère inconnu et compagnon étranger, venez donc m’aider !

Il alluma quelques flambeaux, nous traversâmes l’église ; nous apportâmes des bancs et des planches, et bientôt un bel échafaudage s’éleva dans la niche. – Allons, à votre ouvrage, s’écria Berthold en montant.

Je m’étonnais de la rapidité avec laquelle Berthold transportait son dessin sur de grandes dimensions ; il tirait hardiment ses lignes, toujours pures et exactes. Accoutumé de bonne heure à de pareilles choses, je lui aidais fidèlement, tantôt en me tenant au-dessus de lui, tantôt au-dessous, en arrêtant les lignes aux points indiqués, en lui taillant des charbons et les lui présentant, etc. – Vous êtes un excellent aide ! s’écria Berthold tout joyeux. – Et vous, répondis-je, le peintre d’architecture le plus exercé qu’il y ait. N’avez-vous jamais, avec une main aussi sûre que la vôtre, tenté d’autres genres de peinture ? Pardonnez-moi ma question. – Qu’entendez-vous par là, dit Berthold ? – Eh bien ! je pense que vous êtes appelé à quelque chose de mieux que de peindre du marbre sur des murs d’église. La peinture architecturale est toujours un genre en sous-ordre : le peintre d’histoire, le peintre de paysage, sont placés plus haut. Le génie et l’imagination partent à plein vol, lorsqu’ils ne sont pas contenus dans les limites étroites des lignes géométriques. Ce qu’il y a d’imagination et d’effet dans votre peinture, cette perspective qui trompe l’œil, tient à un calcul exact, et n’est qu’une spéculation mathématique.

Tandis que je parlais ainsi, le peintre avait déposé ses pinceaux, et il avait appuyé sa tête sur sa main. – Ami inconnu, dit-il d’une voix sourde et solennelle, tu blasphèmes en voulant assigner des rangs aux branches diverses de l’art, comme aux vassaux d’un même roi. C’est un plus grand blasphème encore que d’estimer seulement les audacieux qui, sourds au bruit de leurs chaînes d’esclaves, inaccessibles aux atteintes de la rivalité, se font libres, se croient dieux et veulent manier et dominer la lumière éternelle de la vie. – Connais-tu la fable de Prométhée, qui voulut être créateur, et qui vola le feu du ciel pour animer ses figures mortes avant la vie ? Il réussit, mais il fut condamné à des tourments éternels. Un vautour que la vengeance avait envoyé, déchiqueta cette poitrine dans laquelle s’était allumé le désir de l’infini. Celui qui avait voulu le ciel, sentit éternellement une douleur terrestre !

Le peintre s’arrêta, plongé en lui-même ! – Mais, Berthold, m’écriai-je, comment rapportez-vous cela à votre art ? Je ne pense pas que personne regarde jamais comme un crime de reproduire des hommes, soit par la peinture, soit par la plastique.

Berthold se mit à rire amèrement : – Ah ! ah ! dit-il, un jeu d’enfant n’est pas un crime ! Et c’est un jeu d’enfant, comme le font certaines gens qui trempent tranquillement leurs pinceaux dans des pots de couleur, et barbouillent une toile. Ce ne sont pas des criminels, ni des pécheurs, ceux-là, ce sont de pauvres fous innocents ! Mais, Seigneur ! quand on s’efforce d’atteindre ce qu’il y a de plus élevé. Non pas le goût de la chair, comme le Titien, non, mais la nature divine ; quand on veut dérober le feu de Prométhée, Seigneur ! c’est un rocher escarpé, un fil étroit sur lequel on marche. L’abîme est ouvert ! le hardi navigateur passe au-dessus, et une illusion diabolique lui fait voir, au-dessous de lui, ce qu’il cherchait aux étoiles !

Le peintre soupira profondément, passa sa main sur son front, et contempla quelque temps la voûte. – Mais je reste là à dire des folies avec vous, compagnon, et l’ouvrage n’avance pas. Regardez un peu. Voilà ce que je nomme bien dessiner. Toutes les lignes aboutissent à un but, une disposition exacte. – Ce qui est surnaturel tient du dieu ou du diable. Ne faut-il pas penser que Dieu ne nous a créés que pour représenter ce qui est exact et régulier, pour ne pas transporter notre pensée au-delà de ce qui est commensurable, pour fabriquer ce qui nous est nécessaire, des machines à tisser et des meules de moulins ? Le professeur Walter prétendait dernièrement que certains animaux n’ont été créés que pour être mangés par d’autres, et que cela tournait, à la fin, à notre avantage ; ainsi, par exemple, les chats ont reçu l’instinct de dévorer les souris, afin que celles-ci ne mangent point notre sucre et ne rongent pas nos papiers. Après tout, le professeur a raison. – Les animaux et nous ne sommes que des machines organisées pour confectionner certaines étoffes et fournir certains mets pour le lit et la table du roi inconnu… Allons, allons, à l’ouvrage ! – Tendez-moi les pots, compagnon ! J’ai bien déterminé hier tous les tons à la belle clarté du soleil, afin que la lumière ne me trompe point ; ils sont numérotés dans ce coin. Allons, mon garçon, passez-moi le numéro un ! – Gris sur gris ! – Et que serait cette vie sèche et laborieuse, si le Seigneur ne nous avait mis quelques jouets bariolés comme celui-ci dans les mains ! – L’homme sage ne songe pas à briser, comme un enfant curieux, la serinette dont il joue en tournant une manivelle ! – Il se dit tout simplement : Il est naturel que cela résonne là-dedans, puisque je tourne la manivelle ! – En peignant cette poutre de cette façon, je sais qu’elle se présentera autrement aux yeux du spectateur. – Passez-moi le numéro deux, garçon ! – En mettant cette teinte, cela grandira de quatre aunes, à distance. Je sais cela à ne pas me tromper. – Oh ! on est merveilleusement entendu. – Comment se fait-il que les objets diminuent dans l’éloignement ? Cette sotte et simple demande d’un Chinois pourrait jeter dans l’embarras le professeur Eytelwein lui-même ; mais il pourrait s’en tirer avec la serinette, en disant qu’il a souvent tourné la manivelle et toujours obtenu les mêmes effets ! – Le violet numéro un, garçon ! – Une autre règle ! – De gros pinceaux lavés ! Ah ! que sont tous nos efforts vers l’infini, sinon les coups impuissants d’un enfant dont la faible main blesse le sein qui le nourrit ! Le violet numéro deux. Vivement, garçon ! – L’idéal est un songe trompeur, un tableau qu’on ne peint qu’avec son sang. – Enlevez les pots, mon garçon. Je descends. – Le diable nous pipe avec des poupées auxquelles il attache des ailes d’ange !

Il ne me serait pas possible de rapporter mot pour mot tout ce que dit Berthold en continuant de peindre et en m’employant entièrement comme un apprenti. Il continua de railler de la façon la plus amère sur l’étroite limitation de toutes les entreprises humaines ; mais c’étaient les plaintes d’une âme blessée à mort, qui perçait dans cette sanglante ironie. Le jour commençait à grisonner ; la lueur des flambeaux pâlissait devant les rayons du soleil qui pénétraient dans l’église. Berthold continua de peindre avec ardeur ; mais il devint de plus en plus silencieux, et il ne s’échappait plus de sa poitrine oppressée que des saillies rares et quelques soupirs. Il avait teint tout l’autel en grisailles, et la peinture ressortait déjà merveilleusement, quoique inachevée. – C’est admirable, admirable ! m’écriai-je plein d’admiration. – Pensez-vous que cela deviendra quelque chose ? dit Berthold d’une voix faible, je me suis du moins donné toute la peine possible pour faire un dessin exact ; mais je ne peux faire davantage. – Ne donnez pas un coup de pinceau de plus, mon cher Berthold ! lui dis-je. Il est presque inouï qu’on ait produit un si grand travail en aussi peu d’heures ; mais vous vous appliquez avec trop d’ardeur, et vous consumerez vos forces. – Et cependant, répondit-il, ce sont mes moments les plus heureux. Je bavarde trop, peut-être, mais ce sont des paroles que m’arrache une douleur poignante. – Vous vous sentez donc bien malheureux, mon pauvre ami, lui dis-je, quel terrible événement a donc troublé votre vie ?

Le peintre porta lentement ses ustensiles dans la sacristie, éteignit les flambeaux, puis vint à moi, me prit la main, et me dit d’une voix brisée : – Pourriez-vous avoir un instant de repos, conserver quelque sérénité, si vous vous accusiez d’un crime horrible et irréparable ?

Je restai stupéfait. Les brillants rayons du soleil levant tombaient sur le visage pâle et défait du peintre, et il me sembla presque comme un spectre, lorsqu’il passa par la petite porte pour se rendre dans l’intérieur du collège. À peine eus-je la patience d’attendre l’heure que le professeur Walter m’avait assignée le lendemain pour nous trouver ensemble. Je lui racontai toute la scène de la nuit précédente ; je lui peignis avec vivacité la singulière conduite du peintre, et je répétai tout ce qu’il m’avait dit, même ce qui concernait le professeur. Mais plus je m’efforçais d’exciter l’intérêt du professeur, plus il restait indifférent ; il souriait même d’une façon repoussante lorsque j’insistais sur les malheurs de Berthold. – C’est un homme bizarre, ce peintre, dit enfin le professeur. Doux, bienveillant, laborieux, sobre comme je vous l’ai déjà dit, mais d’une faible intelligence ; car autrement, il ne se fût pas laissé déchoir, par aucun événement, même par un crime qu’il aurait commis, de l’honorable profession de peintre d’histoire au misérable métier de barbouilleur de murailles.

Cette expression de barbouilleur de murailles ne m’aigrit pas moins que l’indifférence du professeur. Je cherchais à le convaincre que Berthold était un peintre recommandable, digne du plus vif intérêt. – Allons, dit le professeur, puisque notre Berthold vous intéresse à un si haut degré, il faut que vous sachiez tout ce que je sais moi-même à son sujet ; et ce n’est pas peu de chose. Pour vous préparer à cette histoire, allons dans l’église ! Puisque Berthold a travaillé toute la nuit sans relâche, il se repose sans doute maintenant. Si nous le trouvions dans l’église, mon but serait manqué.

Nous nous rendîmes dans l’église. Le professeur fit enlever le drap qui couvrait le cadre, et un tableau, tel que je n’en avais jamais vu, s’offrit à moi, dans un éclat enchanteur. Cette composition était dans le style de Raphaël, simple, élevée, céleste ! – Marie et Élisabeth dans un beau jardin, assises sur le gazon ; devant elles, les enfants, Jean et le Christ, jouant avec des fleurs ; au fond, sur le côté, une figure d’homme priant à genoux. – La touchante et divine figure de Marie ; la piété, la sérénité de ses traits, me remplirent d’étonnement et d’admiration. Elle était belle, plus belle que femme sur terre ! mais comme la Marie de Raphaël, dans la galerie de Dresden, son regard annonçait la mère de Dieu. Ces regards qui s’échappaient du milieu d’ombres profondes, réveillaient le désir de l’éternité. Ces lèvres à demi-ouvertes semblaient raconter les joies infinies du ciel. Un sentiment irrésistible me porta à m’agenouiller dans la poussière, devant la reine des cieux ; je ne pouvais détourner mes regards de cette image sans égale. – Les figures de Marie et des enfants étaient les seules achevées, les mains manquaient à celle d’Élisabeth, et l’homme à genoux n’était que dessiné. En m’approchant davantage, je reconnus, dans cet homme, les traits de Berthold. Je pressentis ce que le professeur me dit presque aussitôt. – Ce portrait est le dernier ouvrage de Berthold. Nous l’avons tiré de la Haute-Silésie, où il fut acheté, il y a quelques années, dans un encan, pour un de nos collègues. Bien qu’il ne soit pas achevé, nous l’avons mis en place du mauvais tableau d’autel qui était ici. Lorsque Berthold aperçut ce tableau, en arrivant, il poussa un grand cri, et tomba sans mouvement sur le pavé. Dans la suite, il évita toujours de le regarder, et me confia que c’était son dernier travail en ce genre. J’espérais le déterminer peu à peu à l’achever ; mais il repousse toujours mes propositions avec horreur ; j’ai même été forcé de faire couvrir ce tableau, dont la vue le troublait si cruellement, que lorsque ses regards s’arrêtaient par hasard de ce côté, il retombait dans le même paroxysme et devenait incapable de travailler durant quelques jours. – Pauvre, pauvre infortuné ! m’écriai-je. Quelle main infernale a flétri ainsi sa vie ? – Oh ! dit le professeur, la main et le bras lui sont poussés à son propre corps. – Oui, oui ! il a été lui-même son démon, le Lucifer qui a porté le feu dans sa vie.

Je priai le professeur de me communiquer ce qu’il avait appris de la vie du malheureux peintre. – Cela serait trop long, répondit-il, et me coûterais trop d’haleine. Ne gâtons pas cette belle journée par de sombres histoires. Allons déjeuner ; puis nous irons visiter un de nos moulins où nous attend un bon dîner.

Je ne cessai pas de presser le professeur, et après beaucoup de sollicitations, je tirai de lui que, peu de temps après l’arrivée de Berthold, un jeune homme qui étudiait dans le collège avait conçu une vive affection pour lui ; que peu à peu Berthold lui avait confié toutes les circonstances de sa vie, et que le jeune écolier les avait consignées dans un manuscrit qui se trouvait dans les mains du professeur. – Ce jeune homme-là était un enthousiaste comme vous, monsieur, avec votre permission ! dit le professeur. Mais la rédaction des aventures merveilleuses du peintre, lui a été fort utile, en exerçant son style. – J’obtins à grand-peine du professeur, qu’il me communiquerait ces papiers, au retour de notre promenade. Soit que ce fût l’effet de la curiosité excitée, soit que le professeur en fût réellement la cause, je n’éprouvai jamais autant d’ennui que ce jour. La froideur glaciale qu’il avait montrée au sujet de Berthold lui avait déjà été fatale dans mon esprit : mais les discours qu’il tint avec ses collègues qui assistaient au repas, me convainquirent qu’en dépit de son érudition, de sa connaissance du monde, son âme était fermée à toutes les idées élevées, et que c’était le plus crasse matérialiste qui eût jamais existé. Il avait réellement adopté le système de manger ou d’être mangé, dont Berthold m’avait parlé. Il faisait dériver tous les efforts de l’esprit humain, toutes les forces créatrices de l’homme, du ventre et de l’estomac, et il soutenait son système d’une foule d’arguments bizarres et attristants. Je compris combien le professeur devait tourmenter le pauvre Berthold, qui niait, par une ironie désespérée, les résultats favorables des idées supérieures ; et combien de fois il avait dû lui retourner le poignard dans ses blessures sanglantes. Le soir enfin, le professeur me remit quelques pages écrites, en me disant : Voici, mon cher enthousiaste, le barbouillage de l’écolier. Ce n’est pas mal écrit, mais fort bizarre, et contre toutes les règles ; monsieur l’auteur répète les paroles du peintre à la première personne, sans rien indiquer. Au reste, comme je sais que vous n’êtes pas un écrivain, je vous fais présent de ce thème dont ma qualité me permet de disposer. L’auteur des Contes fantastiques, à la manière de Callot, l’aurait arrangé à sa folle manière et fait imprimer incontinent. Je n’ai pas cela à craindre de vous.

Le professeur Aloysius Walter, ignorait qu’il avait affaire au voyageur enthousiaste lui-même, bien qu’il eût pu s’en apercevoir facilement ; et c’est ainsi, mon cher lecteur, que je puis te donner l’histoire du peintre Berthold, écrite par l’écolier des jésuites. La manière dont il s’offrit à moi s’y trouve éclaircie, et toi, ô mon lecteur ! tu y verras à quelles erreurs fatales nous livre la bizarrerie de nos destinées.

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