‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 7 sur 26 · Chapitre 1

Chapitre 1

Dans la rue Saint-Honoré se trouvait située la petite maison qu’habitait Magdeleine de Scudéry, connue par ses écrits et par la faveur dont elle jouissait auprès de Louis XIV et de madame de Maintenon.

Fort tard, vers minuit, – c’était durant l’automne de l’année 1680, – on frappa si violemment à la porte de cette maison que tout le vestibule en retentit. Baptiste, qui, dans le petit ménage de mademoiselle de Scudéry, remplissait à la fois les fonctions de cuisinier, de laquais et de portier, était allé dans son pays pour assister aux noces de sa sœur, et il se trouva que la Martinière, sa femme de chambre, fut seule éveillée dans la maison. Elle entendit les coups redoublés, et se mit à songer que Baptiste, étant parti, elle se trouvait seule avec sa maîtresse, sans aucun moyen de défense. Tous les crimes d’effraction, de vol et de meurtre qui avaient alors lieu dans Paris, s’offrirent à sa pensée ; elle ne douta pas qu’une bande de brigands, instruite de la solitude où se trouvait la maison, s’efforçait d’y pénétrer avec de méchants desseins contre ceux qui l’habitaient, et elle resta dans sa chambre, tremblante, effarée, maudissant et Baptiste et les sœurs qui se marient. Pendant ce temps, les coups retentissaient toujours avec plus de force, et il lui semblait que dans les intervalles elle entendît une voix qui criait : « Ouvrez, ouvrez donc, au nom du ciel ! » Enfin, dans une agitation toujours croissante, la Martinière prit un flambeau, et descendit dans le vestibule ; là, elle entendit distinctement la voix de ceux qui disaient : « Au nom du Christ, ouvrez ! »

— Ce n’est pas ainsi que parle un brigand, se dit la Martinière. Qui sait si ce malheureux qu’on poursuit ne cherche pas un refuge auprès de ma maîtresse, qui est toujours disposée à faire le bien ! Mais ayons de la prudence.

Elle ouvrit une fenêtre, demanda, en grossissant sa voix autant qu’elle le put, afin de lui donner un accent masculin, qui faisait, à une heure aussi avancée de la nuit, un bruit à troubler le sommeil de tout le quartier. Elle aperçut, à la clarté de la lune, qui venait de percer de sombres nuages, une figure enveloppée dans un manteau couleur de muraille, un vaste chapeau enfoncé sur les yeux. Elle reprit à haute voix, de manière à se faire entendre de la rue : – Holà, Baptiste, Claude, Pierre, levez-vous et venez voir un peu quel est ce vaurien qui veut forcer la maison !

Mais celui que se trouvait en bas lui dit d’une voix douce et presque plaintive : – Ah ! la Martinière, je sais bien que c’est vous, ma bonne femme, en dépit de vos efforts pour changer votre voix ; je sais aussi que Baptiste est allé au pays, et que vous êtes seule dans le logis, avec votre maîtresse. Ouvrez-moi donc, et ne craignez rien. Il faut que je parle à votre demoiselle à l’instant même.

— Y pensez-vous ? répliqua la Martinière. Vous voulez parler à ma maîtresse au milieu de la nuit ? ne savez-vous pas qu’elle dort depuis longtemps, et que, pour rien au monde, je ne voudrais la réveiller dans ses bons moments du premier sommeil, dont elle a tant besoin, à son âge ?

— Je sais, répondit celui qui était dans la rue, je sais que votre demoiselle vient de mettre de côté le manuscrit de son roman de Clélie auquelle elle travaille sans relâche, et qu’elle compose en ce moment quelques vers qu’elle a dessein de lire demain chez la marquise de Maintenon. Je vous en conjure, dame Martinière, ayez de la compassion et ouvrez-moi la porte ! Apprenez qu’il s’agit de sauver un malheureux de sa ruine, apprenez que l’honneur, la liberté, la vie même d’un homme, dépendent de ce moment où il faut que je parle à votre demoiselle. Songez que la colère de votre maîtresse retombera éternellement sur vous quand elle apprendra que c’est vous qui avez durement fermé la porte à un malheureux qui venait implorer son secours.

— Mais pourquoi réclamer la pitié de ma maîtresse à telle heure ? revenez demain en meilleur temps. Ainsi parlait la Martinière de sa croisée.

Celui d’en bas répondit : – Quand le sort vient vous frapper avec la rapidité de la foudre, s’inquiète-t-il du temps et de l’heure ? Quand le salut d’un homme dépend d’un instant, doit-on le retarder ? Ouvrez la porte. Ne craignez rien d’un malheureux sans appui, que tout le monde abandonne, qu’on persécute et qui vient supplier votre maîtresse de le tirer d’un pressant danger !

La Martinière entendit à ces mots l’étranger soupirer, gémir ; d’ailleurs le son de sa voix annonçait un jeune homme, elle était douce et pénétrait dans l’âme. La chambrière se sentit émue jusqu’au fond du cœur, et, sans hésiter plus longtemps, elle descendit avec les clefs.

À peine la porte fut-elle ouverte, que l’homme au manteau se précipita avec impétuosité dans la maison, et devançant la Martinière sur les marches, il s’écria : – Conduisez-moi près de votre maîtresse !

La Martinière, effrayée, éleva son flambeau, et la lueur de la bougie lui montra un visage jeune et régulier, mais d’une pâleur mortelle et horriblement défait. La Martinière tomba presque d’effroi, lorsque l’homme entrouvrit son manteau et qu’elle aperçut la brillante poignée d’un stylet qui sortait du pli de son juste-au-corps. L’étranger lui lança des regards étincelants, et s’écria avec plus de violence encore : – Conduisez-moi près de votre maîtresse, vous dis-je !

La Martinière vit alors sa maîtresse dans un pressant danger, tout son amour pour mademoiselle de Scudéry qu’elle honorait comme une mère, se réveilla et lui donna un courage dont elle ne s’était pas crue capable. Elle ferma rapidement la porte de la salle qui était entrouverte, et s’avançant devant l’étranger, elle lui dit d’une voix ferme : – Votre conduite dans cette maison s’accorde mal avec les paroles plaintives que vous poussiez là dehors, et qui ont excité ma compassion, fort mal à propos, je le vois. Vous ne verrez pas ma maîtresse, et vous ne lui parlerez pas. Si vous n’avez pas de mauvaise pensée en l’âme, vous ne devez pas redouter le grand jour ; revenez donc demain traiter de votre affaire ! – Pour cette nuit, videz le palier de la maison !

L’étranger laissa échapper un profond soupir, regarda la Martinière d’un air effrayant, et porta la main à sa dague. La Martinière recommanda silencieusement son âme au Seigneur ; mais elle demeura courageusement, et regarda l’étranger avec hardiesse, tout en s’appuyant avec plus de force contre la porte par laquelle il fallait passer pour se rendre à l’appartement de mademoiselle de Scudéry.

— Laissez-moi aller trouver votre maîtresse, vous dis-je ! s’écria encore une fois l’étranger.

— Faites ce que vous voudrez, répliqua la Martinière, je ne bouge pas de cette place. Mais si vous accomplissez la mauvaise action que vous avez tenté de faire, vous finirez sur la place de Grève, comme tous vos maudits complices.

— Ah ! vous avez raison, la Martinière ! s’écria l’homme : j’ai l’air d’un voleur et je suis armé comme un assassin ; mais tous ceux que vous nommez mes complices ne sont pas exécutés ; oh ! non, ils ne le sont pas.

En parlant ainsi, il lança des regards terribles à la pauvre servante et tira son poignard.

— Jésus ! s’écria-t-elle attendant le coup de la mort ; mais au même instant, un cliquetis d’armes et des pas de chevaux se firent entendre dans la rue.

— La maréchaussée, la maréchaussée ! Au secours, au secours ! s’écria la Martinière.

— Maudite femme, veux-tu me perdre ! – Maintenant, tout est fini, tout est fini ! Prends, prends ! remets ceci à ta maîtresse cette nuit même. – Demain, si tu veux.

Tout en prononçant ces paroles à voix basse, l’étranger avait arraché le flambeau à la Martinière, il avait éteint la bougie, et il avait glissé une petite cassette dans les mains de la femme de chambre.

— Pour le salut de ton âme, remets cette cassette à ta maîtresse, lui dit l’étranger, et il s’élança hors de la maison.

La Martinière était tombée sur le plancher ; elle se releva avec peine et se retira en tâtonnant à travers les ténèbres de sa chambre, où elle se jeta dans un fauteuil, épuisée et hors d’état de prononcer une parole. Tout à coup, elle entendit tourner les clés qu’elle avait laissées dans la serrure de la porte principale. On ferma la maison, et des pas légers et incertains s’approchèrent de sa chambre. Puissamment attachée sur son siège, incapable de faire un mouvement, la Martinière s’attendit à tout ce qu’il y a de plus horrible ; mais quelle fut sa surprise, lorsque la porte de la chambre s’ouvrant, elle reconnut, à la clarté de la lampe de nuit, l’honnête Baptiste, qui lui parut pâle et défait.

— Au nom de tous les saints ! dites donc ce qui s’est passé, dame Martinière ! Ah ! quelle inquiétude, quelle inquiétude ! Je ne sais pas ce que c’était, mais cela m’a fait partir malgré moi hier soir de la noce. – J’arrive dans la nuit. – Dame Martinière, me dis-je, a un sommeil léger, elle m’entendra bien si je frappe doucement à la porte. Voilà qu’une forte patrouille arrive sur moi, des cavaliers, des fantassins armés jusqu’aux dents, et l’on me retient sans vouloir me laisser aller. Mais heureusement que Desgrais, le lieutenant de maréchaussée, qui me connaît bien, se trouvait avec la troupe. – Eh ! c’est toi, Baptiste ! me dit-il en me tenant une lanterne sous le nez ; d’où viens-tu par cette nuit noire ? Reste sagement à la maison et garde-la bien, il ne fait pas bon ici, nous espérons y faire une bonne prise. Vous ne vous figurez pas, dame Martinière, comme ces paroles m’ont remué le cœur. Je m’approche de notre porte, un homme enveloppé d’un manteau en sort, un poignard étincelant à la main, et me renverse. La maison est ouverte, les clés dans la serrure ; dites-moi, que signifie tout cela ?

La Martinière, délivrée de sa frayeur mortelle, lui raconta comme tout s’était passé. Elle et Baptiste se rendirent dans le vestibule, et trouvèrent le flambeau sur les degrés, où l’étranger l’avait jeté en fuyant.

— Il n’est que trop certain que notre demoiselle devait être volée ou égorgée cette nuit, dit Baptiste. Cet homme savait, comme vous le dites, que vous étiez seule avec mademoiselle, et même qu’elle veillait encore en écrivant ; il est sûr que c’est un de ces scélérats qui pénètrent jusque dans l’intérieur des maisons, et qui prennent note de tout ce qui peut les aider à exécuter leurs projets diaboliques. Et cette petite cassette, dame Martinière, moi, je pense que nous ferions bien de la jeter dans la Seine, à l’endroit le plus profond. Qui nous répond qu’on ne machine pas quelque chose contre la vie de notre bonne demoiselle, et qu’en ouvrant la cassette elle ne tombera pas morte, comme le marquis de Tournay, en décachetant la lettre qu’il avait reçue d’une main inconnue !

Après avoir longtemps conféré ensemble, les deux fidèles serviteurs résolurent de tout conter le lendemain à mademoiselle de Scudéry, et de lui remettre la cassette mystérieuse, en lui recommandant de l’ouvrir avec précaution. Ils repassèrent ensemble toutes les circonstances de l’apparition de l’étranger suspect, et se convainquirent qu’il y avait en jeu un secret important que leur maîtresse seule pourrait découvrir.

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