Première partie La femme vampire
Le comte Hippolyte était revenu de ses longs voyages pour prendre possession du riche héritage de son père, qui était mort depuis peu. Le château de sa famille était situé dans une contrée des plus pittoresques, et les revenus du patrimoine permettaient d’entreprendre les plus dispendieux embellissements.
Tout ce qui avait en ce genre frappé le comte par la magnificence et le goût dans les pays qu’il avait visités, et surtout en Angleterre, il résolut de le reproduire et d’en jouir encore. Des artisans et des ouvriers se rendirent à son appel, et l’on commença aussitôt la reconstruction du château, et le plan d’un parc du style le plus grandiose, où se trouvaient même enclavés, comme dépendances, l’église, la paroisse et le cimetière.
Le comte, qui possédait les connaissances nécessaires, dirigea lui-même tous les travaux, et s’adonna entièrement à cette occupation. Un an s’était écoulé de cette manière, sans qu’il lui fût venu l’idée d’aller, suivant le conseil d’un vieil oncle, briller dans les cercles de la résidence aux yeux des demoiselles, afin d’épouser la meilleure, la plus belle et la plus noble de toutes.
Un beau matin, il était assis à sa table de dessin, pour y faire le plan d’une construction nouvelle, lorsqu’une vieille femme, parente de son père, se fit annoncer.
En entendant nommer la baronne, Hippolyte se rappela de suite que son père en avait toujours parlé avec la plus profonde indignation, et même avec horreur, et que, sans jamais dire les dangers qu’on aurait pu courir, il avait averti des personnes qui voulaient se mettre en rapport avec elle, de s’en tenir éloignées. Si on pressait le comte de s’expliquer à cet égard, il répondait qu’il y avait certaines choses sur lesquelles il valait mieux se taire que d’en parler.
Ce qu’il y avait de certain, c’est que dans la résidence circulaient des bruits sourds au sujet d’un procès criminel tout à fait singulier, dans lequel la baronne avait été compromise. Par suite elle s’était séparée de son mari et avait été forcée de s’éloigner ; mais le prince lui avait accordé sa grâce.
Hippolyte éprouva un sentiment désagréable à l’approche d’une personne que son père avait eue en horreur, quoique les raisons de cette aversion lui fussent demeurées inconnues. Cependant, les droits de l’hospitalité, établis surtout à la campagne, lui imposaient la nécessité de recevoir cette visite importune.
La baronne était loin d’être laide, mais jamais personne n’avait produit sur le comte une impression de répugnance aussi marquée. En entrant, elle perça le comte d’un regard de flamme, puis elle baissa les yeux, et s’excusa de sa visite dans des termes d’une humilité presque avilissante. Elle se plaignit de ce que le père du comte Hippolyte, possédé des préventions les plus étranges, que lui avaient malicieusement inspirées des malveillants, avait conçu contre elle une mortelle haine. Il ne lui avait jamais fait de bien, quoiqu’elle fût dans la plus profonde misère, presque morte de faim et réduite à rougir de son rang. Enfin, ayant inopinément touché une petite somme d’argent, il lui avait été possible de quitter la résidence et de se réfugier dans une ville de province. Dans ce voyage, disait-elle en terminant, elle n’avait pu résister au désir de voir le fils d’un homme à la haine irréconciliable duquel elle n’avait jamais répondu que par une haute estime.
Ce fut avec l’accent touchant de la vérité que la baronne prononça cette harangue, et le comte en fut d’autant plus ému, qu’ayant détourné les yeux du visage désagréable de la vieille, il était perdu dans la contemplation de la gracieuse et charmante personne qui accompagnait la baronne. Celle-ci se tut, le comte eut l’air de ne pas s’en apercevoir, et demeura muet et interdit. Ce fut alors que la baronne lui demanda pardon d’une faute dont son embarras était la seule cause, c’était de ne pas lui avoir présenté sa fille Aurélie.
Alors le comte trouva des paroles pour la supplier, en rougissant comme un jeune homme dans le trouble d’une douce ivresse, de vouloir bien lui permettre de réparer des torts dont son père n’avait pu se rendre coupable que par mégarde, et consentir à loger au château. En assurant la baronne de sa bonne volonté, le comte lui saisit la main ; mais aussitôt il éprouva un étrange désordre, et tressaillit de terreur. Il sentit des doigts glacés et sans vie ; et la grande figure décharnée de la baronne, qui fixait sur lui des yeux ternes, prit l’aspect d’un cadavre vêtu d’une robe de brocart.
— Ô mon Dieu ! quel contretemps ! dans ce moment surtout ! s’écria Aurélie. Et d’une voix douce, dont la plainte allait à l’âme, elle dit que sa pauvre mère avait parfois des attaques de catalepsie, mais que ces syncopes se passaient ordinairement en peu de temps, sans employer aucun remède. Ce fut avec peine que le comte se débarrassa de la main de la vieille dame ; mais, dans l’extase de l’amour, il saisit celle d’Aurélie et la couvrit de baisers brûlants.
Quoique le comte eût atteint l’âge mûr, il éprouvait pour la première fois une passion vive et puissante, et il lui était d’autant plus impossible de dissimuler ses sentiments. La grâce charmante avec laquelle Aurélie accueillait ses attentions était pour lui du plus heureux augure.
Quelques minutes s’étaient écoulées quand la baronne revint à elle, sans se rappeler ce qui venait de lui arriver. Elle exprima au comte combien elle se sentait honorée d’être invitée à passer quelque temps chez lui ; elle l’assura que ce procédé effaçait tout d’un coup le souvenir de l’injuste conduite du père d’Hippolyte envers elle.
La vie intime du comte se trouva par là subitement changée, et il fut tenté de croire qu’une faveur spéciale du destin lui avait amené la seule personne qui pût, comme épouse, combler ses jours d’une félicité suprême. La conduite de la vieille dame demeura constamment la même. Elle était silencieuse, sérieuse et réservée, et laissait voir à l’occasion des sentiments doux et un cœur capable de goûter d’innocents plaisirs. Le comte s’était accoutumé à la figure singulièrement pâle et ridée de la vieille, ainsi qu’à son extérieur de spectre. Il attribuait tout cela à la mauvaise santé de la baronne et à son penchant pour de sombres rêveries, car les domestiques lui avaient raconté que souvent elle faisait des promenades nocturnes à travers le parc, en se dirigeant du côté du cimetière.
Hippolyte se sentit honteux de s’être laissé entraîner par les préventions de son père, et son vieil oncle fit en vain des frais d’éloquence pour l’exhorter à renoncer au sentiment qui le dominait, et à des relations qui ne manqueraient pas de le perdre un jour. Bien convaincu de l’amour d’Aurélie, le comte la demanda en mariage ; et l’on se figure aisément combien la baronne fut charmée de cette proposition, qui l’arrachait à la misère pour lui assurer une existence heureuse.
La pâleur avait disparu du visage d’Aurélie, ainsi qu’une indéfinissable expression de douleur accablante et invincible, et les délices de l’amour avaient donné à ses yeux de l’éclat et à ses joues un frais coloris. Un accident sinistre retarda l’accomplissement des vœux du comte. Le matin du jour des noces, on trouva la baronne étendue sans mouvement dans le parc, à peu de distance du cimetière, la figure tournée vers le sol. On la transportait au château au moment où le comte venait de se lever, et s’était mis à sa fenêtre, rêvant avec ivresse au bonheur dont il allait jouir. Il crut d’abord que l’état de la baronne était l’effet d’une attaque de catalepsie, comme elle en avait quelquefois ; mais tous les moyens employés pour la rappeler à la vie furent infructueux. Elle était morte !
Aurélie ne s’abandonna pas à une douleur violente ; elle semblait consternée et comme paralysée par ce coup imprévu du sort, et ne versa pas une seule larme. Le comte craignit pour sa bien-aimée, et ce fut avec une précaution et une délicatesse infinies qu’il osa représenter à l’orpheline la nécessité de mettre de côté les bienséances, et de hâter leur union autant que possible, malgré la mort de la baronne, pour éviter de plus grands inconvénients. En l’écoutant, Aurélie se jeta au cou du comte, et s’écria d’une voix pressante en versant un torrent de larmes :
— Oui, oui, par tous les saints, pour mon salut, j’y consens, oui !
Le comte attribua cet élan spontané de passion chez Aurélie à cette idée désolante, qu’orpheline, sans asile, elle ne savait de quel côté tourner ses pas, et que les convenances ne lui permettaient pas de demeurer au château. Il eut soin de procurer à Aurélie une vénérable matrone pour lui servir de dame de compagnie pendant quelques semaines, jusqu’au jour fixé pour la cérémonie nuptiale. Cette cérémonie ne fut troublée par aucun nouvel accident, et consacra le bonheur d’Hippolyte et d’Aurélie.
Pendant tout cet intervalle, Aurélie avait éprouvé une agitation singulière. Ce n’était pas la douleur causée par la perte de sa mère, c’était plutôt une angoisse dévorante qui la poursuivait incessamment. Un jour, plongée dans l’extase d’un amoureux entretien, elle se leva tout à coup, pâle et donnant des signes d’un effroi mortel ; puis, baignée de larmes, elle serra le comte dans ses bras, comme si elle se fût attachée à lui pour ne pas être entraînée par une invisible puissance ennemie.
— Non, jamais, jamais ! s’écria-t-elle.
Ce ne fut qu’après son mariage que ce trouble intérieur et cette anxiété terrible parurent s’être dissipés.
On pense bien que le comte soupçonna qu’une cause de désordre inconnue existait dans le cœur d’Aurélie. Cependant il eut assez de délicatesse pour ne pas la questionner tant que dura son agitation et qu’elle en cacha les motifs. Enfin il se hasarda à en toucher quelques mots, en lui demandant ce qui pouvait avoir produit cette bizarre disposition d’esprit. Là-dessus Aurélie l’assura que ce serait pour elle un vif plaisir d’ouvrir son cœur tout entier à un époux chéri. Le comte apprit avec surprise que c’était la conduite criminelle de sa mère qui seule avait troublé l’esprit d’Aurélie.
— Y a-t-il, s’écria Aurélie, y a-t-il rien de plus affreux que d’être dans la nécessité de haïr, d’abhorrer sa propre mère ?
Ces mots prouvaient que le père ou l’oncle n’étaient point dans l’erreur, et que la baronne avait trompé le comte par une hypocrisie raffinée. Le comte considéra donc comme une faveur de la Providence que la méchante mère fût morte le jour des noces. Il ne chercha point à le cacher. Cependant Aurélie lui déclara que c’était précisément la mort de sa mère qui l’avait accablée de sombres pressentiments, et qu’une appréhension terrible dont elle n’avait pu triompher lui disait que sa mère ressusciterait un jour pour la précipiter dans l’abîme après l’avoir arrachée des bras de son bien-aimé.
Voici ce qu’Aurélie avait conservé des souvenirs de sa première enfance. D’après ce qu’elle dit, un jour, à son réveil, elle trouva la maison tout en désordre. On ouvrait et fermait les portes avec fracas ; elle entendait des cris poussés par des voix inconnues. Lorsqu’enfin le calme fut rétabli, la bonne d’Aurélie la prit dans ses bras et la transporta dans une grande chambre où il y avait beaucoup de monde. Sur une grande table au milieu de l’appartement était étendu un homme qui jouait souvent avec Aurélie, qui lui donnait des sucreries, et qu’elle appelait son papa. Elle tendit ses petites mains vers lui pour l’embrasser ; mais ses lèvres, autrefois chaudes et animées, étaient de glace, et Aurélie se mit à fondre en larmes sans savoir pourquoi. Après cela, la bonne la transporta dans une maison étrangère où elle resta longtemps. Enfin il vint une femme qui l’emmena avec elle en voiture. Cette femme était sa mère, qui partit bientôt après avec elle pour la résidence.
Aurélie avait à peu près seize ans, lorsque se présenta chez la baronne un homme qui fut reçu avec joie et familiarité, comme une ancienne connaissance. Ses visites se multiplièrent, et bientôt un changement considérable s’opéra dans l’intérieur de la baronne. Au lieu d’habiter une mansarde, de se contenter de méchants habits, de faire mauvaise chère, elle alla occuper un appartement magnifique dans le plus beau quartier de la ville, eut des ajustements superbes, et fit des dîners et des soupers exquis avec l’étranger devenu son commensal. Enfin, elle prit part à tous les divertissements publics que pouvait offrir la résidence.
Aurélie seule ne jouit en rien de l’amélioration du sort de sa mère, due entièrement à l’étranger, comme il était facile de le voir. Elle demeurait enfermée dans sa chambre, tandis que la baronne courait les fêtes avec l’étranger, et elle n’était pas mieux vêtue qu’auparavant.
L’étranger, quoique âgé d’au moins quarante ans, avait l’air jeune et frais, une figure qui pouvait passer pour belle, et une taille remarquable. Néanmoins Aurélie éprouvait pour lui de l’aversion, parce que ses manières étaient souvent gauches, communes et vulgaires, bien qu’il eût des prétentions à la grâce et à la noblesse.
Les regards qu’à cette époque il commença à lancer à Aurélie pénétrèrent celle-ci d’une horreur secrète dont elle ne pouvait s’expliquer la cause. Pourtant la baronne ne s’était jamais avisée d’entretenir Aurélie de ce qui était relatif à l’étranger. Ce ne fut qu’alors qu’elle lui en apprit le nom, en ajoutant que le baron était un parent éloigné et possesseur d’une fortune colossale. Elle vanta son extérieur, ses bonnes qualités, et finit par demander à Aurélie comment elle le trouvait. Celle-ci ne dissimula point l’aversion qu’elle ressentait pour l’étranger. Là-dessus la baronne la traita de sotte, et lui lança un regard qui la fit trembler.
Mais bientôt la baronne eut pour elle plus de bonté que jamais. Aurélie reçut de belles robes, de riches parures de toute espèce, et on lui permit de prendre part aux amusements publics. L’étranger manifestait à Aurélie un désir de plaire et un empressement qui le rendaient de plus en plus insupportable à ses yeux. En outre, sa délicatesse fut mortellement blessée par une scène scandaleuse dont un hasard malheureux la rendit témoin, et qui ne lui permit plus de douter des relations qui existaient entre l’étranger et sa coupable mère. Quelques jours après, l’étranger, à moitié ivre, la serra dans ses bras de manière à lui faire voir clairement ses abominables intentions. Le désespoir lui prêta des forces mâles, elle repoussa l’étranger avec tant de vigueur qu’il tomba à la renverse, et courut s’enfermer dans sa chambre. La baronne déclara à Aurélie d’un ton péremptoire et avec sang-froid, que toute autre minauderie serait inutile et hors de saison dans cette circonstance ; elle lui représenta que l’étranger faisait seul les dépenses de la maison, et qu’elle n’avait aucune envie d’être de nouveau réduite à sa détresse précédente. Elle dit à Aurélie qu’il fallait céder à la volonté de l’étranger, qui, en cas de refus, l’avait menacée de les abandonner. Au lieu d’être touchée des plaintes et des larmes d’Aurélie, la vieille se mit à rire aux éclats avec une insolente raillerie, et parla d’une liaison qui lui offrirait toutes les voluptés de la vie dans des termes abominables et tellement contraires à tout sentiment de décence et de pudeur, qu’Aurélie en fut épouvantée.
Se croyant perdue, elle ne vit d’autre ressource que celle de fuir au plus vite. Elle trouva moyen de se procurer la clef de la porte qui donnait sur la rue, et, après avoir fait un paquet de ses effets les plus indispensables, elle traversa à minuit passé l’antichambre faiblement éclairée. Elle croyait sa mère endormie d’un profond sommeil, et était sur le point d’ouvrir sans bruit la porte de l’antichambre et de sortir de la maison : mais tout à coup cette porte s’ouvrit, et quelqu’un monta précipitamment l’escalier. Vêtue d’une souquenille sale, les bras et la poitrine nus, ses cheveux gris flottants, la baronne entra dans l’antichambre, et tomba aux genoux d’Aurélie. Elle était poursuivie par l’étranger, qui tenait un gros bâton à la main.
— Attends ! s’écria-t-il, maudite fille de Satan, sorcière de l’enfer, je vais te servir ton repas de noces.
Et la traînant par les cheveux au milieu de la salle, il se mit à la maltraiter cruellement en la frappant de son bâton.
La baronne poussa des cris terribles. Aurélie, sur le point de s’évanouir, ouvrit la croisée et cria au secours. Par hasard une patrouille de gardes de police armés passa en ce moment devant la maison. Ils y entrèrent aussitôt.
— Saisissez-le ! cria aux soldats la baronne accablée de douleur et de rage. Arrêtez-le ! Regardez son épaule nue ! c’est… Dès que la baronne eut prononcé son nom, le sergent de police qui commandait la patrouille poussa un cri de joie :
— Ho ! ho ! te voilà pris enfin, Urian, dit-il.
À ces mots, les gardes s’emparèrent de l’étranger, et l’emmenèrent avec eux en dépit de sa résistance.
Malgré tout ce qui s’était passé, la baronne s’était bien aperçue du dessein d’Aurélie. Elle se contenta de saisir sa fille assez rudement par le bras, la jeta dans sa chambre, et ferma la porte à clef sans mot dire. Le lendemain, la baronne sortit et ne rentra que fort tard. Cependant Aurélie, enfermée dans sa chambre, ne vit et n’entendit personne, et demeura en proie à la faim et à la soif. Les jours suivants, elle fut traitée à peu près de même. Souvent la baronne la regardait avec des yeux étincelants de colère, et semblait méditer quelque projet sinistre : mais un soir elle reçut une lettre qui parut lui faire plaisir.
— Folle créature, dit-elle à Aurélie, c’est toi qui es cause de tout cela ; mais à présent tout va bien, et je désire moi-même te voir éviter la punition terrible que le mauvais génie t’avait destinée.
Par la suite la baronne devint plus complaisante, et Aurélie, qui ne songeait plus à fuir depuis le départ du détestable étranger, jouit d’une liberté plus grande.
Quelque temps s’était écoulé, Aurélie était seule assise dans sa chambre, lorsqu’elle entendit un grand bruit dans la rue. La femme de chambre entra précipitamment, et lui dit qu’on transportait en ce moment le fils du bourreau de ***, qui avait été marqué et emprisonné dans cette ville pour crime de vol à main armée, et qui en chemin avait trompé la surveillance de son escorte. Aurélie, saisie d’un pressentiment sinistre, s’approcha de la fenêtre ; elle avait deviné juste : c’était l’étranger, qu’une escouade nombreuse et bien armée conduisait par la rue, attaché sur une charrette avec des chaînes. On le reconduisait en prison pour subir la peine à laquelle il était condamné. Près de perdre connaissance, Aurélie tomba dans un fauteuil lorsqu’elle eut rencontré le regard de ce forcené, qui levait la main vers la croisée avec un geste de menace.
La baronne restait toujours beaucoup de temps hors de la maison, et laissait sa fille chez elle. Celle-ci passait des jours tristes et sombres à réfléchir sur les malheurs qu’elle pouvait avoir à redouter.
La femme de chambre n’était entrée au service de la baronne qu’après la scène de la nuit, et on lui avait apparemment raconté que ce voleur avait eu des rapports intimes avec madame la baronne. Elle dit à Aurélie qu’on plaignait sincèrement madame la baronne d’avoir été si indignement trompée par un scélérat. Aurélie ne savait que trop bien à quoi s’en tenir ; il lui paraissait impossible que les gardes de police qui avaient saisi l’étranger dans la maison de la baronne ne fussent pas instruits des relations qui existaient entre celle-ci et le fils du bourreau, puisqu’elle leur avait dit son nom et qu’elle avait indiqué le stigmate infamant de son épaule.
À en croire les discours ambigus que se permettait parfois la femme de chambre, on pensait ceci et cela sur ce sujet ; le bruit courait que la cour de justice avait fait faire une enquête sévère, et qu’elle avait menacé la baronne de la mettre en prison, parce que le fils du bourreau avait révélé d’étranges circonstances. La pauvre Aurélie était obligée de reconnaître la dépravation de sa mère, qui, après cet horrible événement, pouvait songer encore à demeurer un seul instant de plus dans la résidence.
Enfin la baronne parut réduite à la nécessité de quitter une ville où elle était exposée à des soupçons infâmes et trop bien fondés, et de s’enfuir dans une contrée éloignée. Ce fut pendant ce voyage qu’elle arriva au château du comte, et qu’il se passa ce que nous avons raconté. Aurélie aurait dû être au comble du bonheur et à l’abri de toute espèce de crainte ; mais quel fut son effroi, quand, un jour qu’elle exprimait à sa mère les sentiments de joie que lui faisaient éprouver les faveurs du ciel, celle-ci, les yeux étincelants, s’écria d’une voix terrible :
— Tu causes tout mon malheur, créature abjecte et maudite ; mais quand même une mort subite m’enlèverait, la vengeance viendra te surprendre au milieu de ton bonheur imaginaire. C’est dans ces accès nerveux, dont l’origine remonte à ta naissance, que les artifices de Satan…
Ici Aurélie s’arrêta tout court, se jeta au cou du comte, et le supplia de la dispenser de répéter les paroles que la baronne avait proférées dans sa fureur insensée. Elle se sentait le cœur brisé, disait-elle, en se souvenant des menaces effrayantes de cette mère possédée du mauvais esprit, menaces qui surpassaient toutes les horreurs imaginables. Le comte consola son épouse de son mieux, sans pouvoir lui-même s’empêcher de frissonner. Lorsqu’il fut plus calme, il fut contraint de s’avouer que les crimes de la baronne, bien qu’elle fût morte, avaient jeté une ombre funeste sur une vie qu’il avait crue devoir être heureuse.
Peu de temps après, Aurélie changea sensiblement. La pâleur de son teint, ses yeux éteints semblaient indiquer une maladie intérieure, et en même temps ses manières bizarres et embarrassées faisaient soupçonner qu’un nouveau mystère la troublait. Elle fuyait même son époux ; tantôt elle s’enfermait dans sa chambre ; tantôt elle cherchait les endroits les plus reculés du parc ; et lorsqu’elle se montrait, ses yeux rouges et humides de larmes, ses traits défigurés étaient les indices du chagrin qui la dévorait.
Le comte s’efforça inutilement d’approfondir les causes de l’état de sa femme ; il tomba dans un profond abattement, d’où il ne put sortir qu’après avoir consulté un célèbre médecin. Celui-ci présuma que la grande irritabilité nerveuse de la comtesse et le dérangement de sa santé pouvait faire concevoir l’espoir de voir naître un fruit de cet heureux mariage.
Un jour, ce médecin, qui croyait Aurélie enceinte, se permit pendant le dîner quelques allusions à son état. La comtesse ne parut d’abord faire aucune attention à la conversation du comte avec le docteur ; mais tout à coup elle y prêta l’oreille, lorsque ce dernier se mit à parler des goûts singuliers que les femmes éprouvaient dans cet état, et auxquels elles ne pouvaient résister sans nuire à leur santé et même à celle de l’enfant. La comtesse accabla le médecin de questions, et celui-ci ne se lassa pas de lui citer les faits les plus burlesques.
— Cependant, ajouta-t-il, on a aussi des exemples d’envies déréglées, qui ont poussé des femmes à d’horribles actions. Ainsi, la femme d’un forgeron eut un désir irrésistible de manger de la chair de son mari ; elle fit de vains efforts pour le combattre, et un jour que le forgeron était rentré ivre chez lui, elle l’assaillit un couteau à la main, et le déchira d’une manière si cruelle qu’il expira quelques heures après.
À peine le médecin eut-il prononcé ces mots, que la comtesse tomba sans connaissance dans son fauteuil, et les convulsions qui suivirent son évanouissement ne furent calmées qu’avec une extrême difficulté. Le docteur reconnut alors qu’il avait eu tort de faire mention de cette horrible aventure en présence d’une femme aussi impressionnable.
Cependant cette crise parut avoir exercé une influence salutaire sur l’état de la comtesse et lui avoir rendu un peu de calme ; mais elle tomba bientôt après dans des accès de noire mélancolie. Ses yeux étincelèrent d’un feu sombre, et son visage se couvrit d’une pâleur mortelle et toujours croissante, ce qui inspira au comte de nouvelles inquiétudes sur la santé de son épouse. Il y avait dans son état quelque chose d’inexplicable, c’est qu’elle ne prenait pas la moindre nourriture. Elle manifestait même une horreur invincible pour tous les mets, et surtout pour les viandes. Lorsqu’on en servait, elle se trouvait obligée de quitter la table, et donnait des marques sensibles de dégoût.
La science du médecin fut inutile, car les plus tendres supplications du comte ne purent engager la comtesse à toucher au moindre remède. Des semaines et des mois entiers s’écoulèrent sans que la comtesse prît aucun aliment ; la manière dont elle pouvait soutenir sa vie demeurait un mystère, et le médecin était d’avis qu’il y avait là-dessous quelque chose qui déjouait le savoir humain. Il quitta le château sous un prétexte vague ; mais le comte ne manqua pas de s’apercevoir que l’état de son épouse avait semblé trop dangereux et trop énigmatique à l’habile docteur pour qu’il restât plus longtemps témoin d’une maladie inexplicable dont la cure était d’une impossibilité absolue.
On peut s’imaginer les fâcheuses dispositions où se trouvait le comte ; mais ce n’était pas tout. À cette époque, un vieux serviteur profita d’un moment où le comte était seul pour l’avertir que la comtesse sortait toutes les nuits du château et ne rentrait qu’à la pointe du jour. Le comte tressaillit. En y réfléchissant, il vit qu’en effet depuis quelque temps un assoupissement extraordinaire s’emparait de lui à minuit. Il attribua cette circonstance à quelque soporifique que la comtesse avait soin de lui faire boire sans qu’il s’en aperçût, pour pouvoir sortir clandestinement de la chambre à coucher qu’ils partageaient tous deux, contre l’usage des personnes de leur rang.
En proie aux soupçons les plus affreux, Hippolyte se souvint de la mère et de son esprit diabolique, dont sa fille avait peut-être hérité ; il songea au fils du bourreau, et soupçonna quelque liaison adultère. La nuit suivante allait lui dévoiler l’abominable mystère qui seul avait produit l’étrange état d’Aurélie.
La comtesse avait l’habitude d’aller se coucher après avoir préparé le thé, que le comte prenait seul. Ce soir-là il n’en prit pas en lisant dans son lit, suivant sa coutume, et ne sentit pas cette léthargie qui le saisissait ordinairement à minuit. Néanmoins il se laissa tomber sur l’oreiller, et fit semblant d’être profondément assoupi. Alors la comtesse se leva sans le moindre bruit, s’approcha du lit du comte, lui regarda le visage à la lueur d’un flambeau, et se glissa doucement hors de la chambre à coucher.
Le comte frissonna ; il se leva, mit son manteau, et suivit à pas de loup la comtesse. Elle était déjà loin, mais il faisait clair de lune, et il l’aperçut distinctement vêtue d’un négligé blanc. Aurélie traversa le parc et se dirigea du côté du cimetière, derrière la muraille duquel elle disparut. Hippolyte la suivit à la hâte, trouva la porte du cimetière ouverte, et entra.
Arrivé là, il vit à la clarté de la lune un épouvantable spectacle. De hideuses apparitions formaient un cercle immédiatement devant lui. C’étaient de vieilles femmes assises par terre, demi-nues et les cheveux flottants. Au milieu du cercle était le cadavre d’un homme qu’elles rongeaient avec une avidité de bêtes féroces.
Aurélie se trouvait parmi elles !
Une angoisse poignante, une horreur profonde firent fuir le comte du théâtre de cette scène infernale. Jusqu’au matin il courut au hasard dans les allées du parc, et ne reprit ses esprits que devant la porte du château. Par un mouvement machinal et involontaire, il monta rapidement l’escalier, traversa les appartements, et entra dans la chambre à coucher. La comtesse semblait bercée par un doux sommeil, et pourtant Hippolyte n’avait pas rêvé qu’il était sorti du château : son manteau était encore humide de rosée ; mais il chercha à se persuader qu’il avait été le malheureux jouet d’une vision.
Sans attendre le réveil de la comtesse, il s’habilla et alla faire une promenade à cheval. La beauté de la matinée, les parfums des buissons, le gazouillement des oiseaux, lui firent oublier les fantômes de la nuit.
Il rentra calme et consolé, et se mit à table avec sa femme. Mais lorsqu’on eut servi un plat de viande cuite, et que la comtesse voulut se retirer en exprimant sa répugnance, Hippolyte reconnut la réalité des faits horribles dont il avait été témoin.
— Odieuse créature, s’écria-t-il d’une voix terrible en se levant avec colère, femme infernale, je sais d’où vient ton aversion pour la nourriture des hommes ; c’est dans les tombeaux que tu vas chercher la tienne !
À peine eut-il dit cela, qu’Aurélie se précipita sur lui en poussant des hurlements, et le mordit à la poitrine avec la fureur d’une hyène. Le comte repoussa violemment la possédée, qui expira dans d’horribles convulsions.
Quant à lui il devint fou.
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