‹ Contes fantastiques Tome IVChapitre 2 sur 30 · Deuxième partie Le diable à Berlin

Deuxième partie Le diable à Berlin

En 1551, un homme d’un extérieur élégant et distingué se faisait voir souvent dans les rues de Berlin, surtout à la brune et pendant la nuit. Il portait un beau pourpoint bordé de zibeline, un large haut-de-chausses, des souliers fendus, et sur la tête une barrette garnie de velours et ornée d’une plume rouge.

Cet étranger avait des manières agréables et galantes, et saluait poliment tout le monde, mais principalement les femmes et les filles. Il avait coutume de parler en termes très choisis et très obligeants. Il disait aux dames de qualité : – Ordonnez à votre humble serviteur, formez un vœu quelconque, et il s’emploiera de ses faibles moyens à l’accomplir. Aux demoiselles : Le ciel vous veuille, disait-il, donner un mari digne en tout de vos charmes et de votre vertu !

Il ne se montrait pas moins poli avec les hommes. Aussi n’était-il pas étonnant que chacun l’assistât et s’empressât de venir à son secours quand il était devant un large ruisseau et ne savait comment le franchir. Car, malgré sa taille haute et bien proportionnée, il boitait d’un pied et était obligé de s’appuyer sur une canne en forme de béquille. Or, si quelqu’un lui donnait la main, il sautait avec lui en l’air à six aunes de hauteur, et revenait s’abattre à douze pas au moins au delà du ruisseau. À la vérité, cette manœuvre étonnait bien un peu les gens, et de temps à autre les complaisants s’en tiraient avec une entorse ; mais l’étranger s’excusait en disant qu’autrefois, avant qu’il boitât, il avait été premier danseur de la cour du roi de Hongrie. Lors donc qu’on lui fournissait l’occasion de faire quelques sauts, il lui prenait envie, et il se trouvait même obligé de sauter en l’air à une hauteur considérable, et il lui semblait qu’il dansait encore comme par le passé. Cette explication tranquillisait les gens, et ils finirent par prendre plaisir à voir tantôt un conseiller, tantôt un ecclésiastique, ou tout autre vénérable personne, danser de la sorte avec l’étranger.

Malgré la bonne humeur dont l’étranger donnait des preuves, il y avait parfois dans sa manière d’être de bizarres inégalités. Ainsi, il lui arrivait de se promener la nuit dans les rues, et de frapper aux portes. Quand on ouvrait, on le voyait vêtu d’un blanc linceul, et on l’entendait avec une vive terreur pousser des cris lamentables. Mais le lendemain il s’en accusait, en assurant qu’il était forcé d’agir ainsi pour rappeler à lui-même et aux bons bourgeois que le corps est mortel et l’âme immortelle, et qu’il fallait songer au salut de celle-ci. En disant cela, il versait quelques larmes ; ce qui touchait extraordinairement les fidèles.

L’étranger assistait à tous les enterrements, suivait le corbillard avec un maintien décent, et paraissait très affligé. Ses pleurs et ses sanglots étaient si violents qu’il ne pouvait entonner les cantiques avec les autres assistants.

Mais si dans de pareilles occasions il s’abandonnait entièrement à des sentiments de douleur et de compassion, en revanche il était tout plaisir et joie aux noces des bourgeois, qui se célébraient alors avec beaucoup de pompe à l’hôtel de ville. Il possédait un répertoire varié de chansons, qu’il chantait d’une voix forte et agréable ; il jouait du luth, dansait des heures entières avec la fiancée et les demoiselles, sautant sur sa bonne jambe, et tirant adroitement à lui sa jambe infirme. Mais ce qui valait mieux que tout cela, et le faisait rechercher à tous les mariages, c’était qu’il donnait en présent aux nouveaux époux des chaînes et boucles de métal précieux.

La probité, la libéralité, les vertus et la moralité de l’étranger ne pouvaient manquer d’être bientôt connues dans tout Berlin, et le bruit en vint aux oreilles de l’électeur lui-même. Celui-ci pensa qu’un homme aussi respectable serait l’ornement de sa cour, et lui fit demander s’il voulait y accepter une charge.

Mais l’étranger lui répondit par une lettre écrite en caractères de couleur de cinabre sur une petite feuille de parchemin d’une aune et demie de haut et d’autant de large. Il remerciait très humblement l’électeur de l’honneur qu’on lui offrait ; mais il priait son altesse excellentissime et sérénissime de lui permettre de jouir paisiblement de la vie bourgeoise, qui convenait si bien à ses goûts. Il avait, écrivait-il, choisi Berlin pour résidence entre beaucoup d’autres villes, parce qu’il n’avait trouvé nulle part un aussi grand nombre d’hommes probes et loyaux, et des mœurs aussi aimables et si bien à son gré.

L’électeur et toute la cour admirèrent le style brillant de la lettre de l’étranger, et l’affaire en resta là.

Il arriva qu’à cette époque l’épouse du conseiller Walther Lutkens fut enceinte pour la première fois. La vieille sage-femme Barbara Rollofin prédit que madame Lutkens, jolie et d’une bonne santé, mettrait certainement au monde un charmant garçon, et le mari était plein de joie et d’espérance.

L’étranger, qui avait été à la noce de messire Lutkens, avait coutume d’aller le voir de temps à autre, et une fois il entra à l’improviste, sur la brune, justement pendant que Barbara Rollofin était présente.

Aussitôt que la vieille Barbara eut aperçu l’étranger, elle poussa un bruyant cri de joie. Les rides profondes de son visage parurent se remplir, ses lèvres et ses joues blanches se colorer, comme si elle allait retrouver encore une fois sa jeunesse et sa beauté, auxquelles elle avait dit adieu depuis longtemps.

— Ah ! ah ! monseigneur, est-ce vous en personne que je crois voir ? Eh ! je vous salue de tout mon cœur.

Après avoir prononcé ces mots, la vieille sembla prête à se jeter aux genoux de l’étranger ; mais celui-ci lui répondit brusquement et avec colère, et des flammes jaillirent de ses yeux. Personne toutefois n’entendit ce qu’il dit à la vieille, qui, pâle et ridée comme devant, se retira dans un coin en se lamentant tout bas.

— Mon cher monsieur Lutkens, dit alors l’étranger au conseiller, prenez garde qu’il n’arrive un malheur dans votre maison, et surtout que tout se passe le mieux possible à l’accouchement de votre aimable femme. La vieille Barbara Rollofin n’est pas aussi habile dans son art que vous le supposez. Je la connais depuis longtemps, et je sais par plus d’un exemple qu’elle a nui souvent à l’accouchée et à l’enfant.

Messire Lutkens et sa femme n’entendirent point cet avis sans terreur, et soupçonnèrent la vieille de magie, surtout en se rappelant le changement singulier qu’elle avait éprouvé en présence de l’étranger. Ils lui interdirent donc l’entrée de leur maison, et cherchèrent une autre sage-femme.

L’ivresse et les douces espérances de messire Lutkens se changèrent en désolation, quand, au lieu du joli garçon que la vieille Barbara Rollofin avait annoncé, sa femme mit au monde un monstre abominable. Ce phénomène était tout brun, avait deux cornes, de grands et gros yeux, point de nez, une bouche colossale, une langue blanche et contournée, et point de cou. Sa tête se trouvait fichée entre les épaules, son corps était ridé et gonflé ; ses bras étaient attachés aux reins, et ses cuisses étaient grêles et minces.

Messire Lutkens éclata en plaintes et en sanglots : – Juste ciel ! s’écria-t-il, qu’est ce que cela va devenir ? Mon fils sera-t-il jamais digne de son père ? A-t-on jamais vu un conseiller tout brun avec deux cornes sur la tête ?

L’étranger fit tous ses efforts pour consoler le pauvre Lutkens. – Une bonne éducation, dit-il, peut réparer en quelque sorte le tort de la nature. Quoique le nouveau-né fût très hétérodoxe quant à son extérieur, au dire de l’étranger, il promenait autour de lui ses gros yeux d’un air très capable, et il y avait sur son front, outre les cornes, assez de place pour loger un jugement sain. Peut-être ne pourrait-il pas remplir l’emploi de conseiller ; mais il lui était possible de prendre place au nombre des savants auxquels un peu de laideur va parfaitement et procure même de la considération.

Messire Lutkens ne pouvait manquer d’attribuer son malheur à la vieille Barbara Rollofin, surtout quand il apprit qu’elle s’était tenue assise sur le seuil de la porte lors de l’accouchement. Madame Lutkens avouait que, pendant les douleurs de l’enfantement, elle avait eu constamment devant les yeux la vilaine figure de la vieille Barbara, et qu’elle n’avait pu s’en débarrasser.

Il est vrai que les soupçons de messire Lutkens avaient trop peu de fondement pour faire mettre Barbara Rollofin en accusation ; mais des circonstances particulières, où l’intercession du ciel se faisait sentir, mirent au grand jour les crimes de la vieille sorcière.

Il s’éleva quelque temps après, à l’heure de midi, un orage épouvantable et un vent impétueux ; des personnes qui se trouvaient dans les rues virent Barbara Rollofin, en allant visiter une femme en couche, entraînée à travers les airs par-dessus les maisons et les clochers. Elle fut déposée à terre dans une prairie voisine de Berlin.

Dès lors il n’y eut plus de doute sur les sortilèges infernaux de la vieille Barbara Rollofin. Messire Lutkens la fit citer devant le tribunal, et la vieille fut mise en prison.

Elle nia tout avec opiniâtreté, jusqu’à ce qu’on employât la torture. Alors, incapable d’en supporter les douleurs, elle avoua qu’elle avait depuis longtemps fait un pacte avec Satan. Elle avait ensorcelé la pauvre madame Lutkens, et avait substitué un monstre à son enfant. En outre, de concert avec deux autres sorcières de Blumberg, auxquelles le diable avait tordu le cou quelque temps auparavant, elle avait tué et fait bouillir beaucoup de petits enfants chrétiens pour amener la disette dans le pays.

La vieille sorcière fut condamnée à être brûlée vive sur la place du Marché-Neuf.

Le jour de l’exécution, la vieille Barbara fut conduite au milieu d’une foule immense à l’échafaud dressé sur la place du Marché-Neuf. On lui ordonna de quitter la belle pelisse qu’elle avait mise, mais elle s’y refusa obstinément. Elle insista pour que les bourreaux l’attachassent au poteau tout habillée comme elle était, ce qui fut exécuté.

Le feu était déjà mis aux quatre coins du bûcher, lorsqu’on aperçut l’étranger, s’élevant au-dessus de la foule comme un géant, qui jetait sur la vieille des regards étincelants. Des nuages de fumée montaient en tourbillons épais ; les flammes pétillaient, et enveloppaient déjà la robe de la vieille. En ce moment elle poussa des cris perçants et horribles.

— Satan, Satan ! dit-elle, est-ce ainsi que tu accomplis le pacte que tu as fait avec moi ? Au moins, Satan, au secours ! mon temps n’est pas encore écoulé !

L’étranger avait disparu, et tout à coup, à l’endroit où il s’était tenu, s’éleva une grosse chauve-souris. Elle se précipita dans les flammes, saisit la pelisse de la vieille, et l’emporta en criant. Le bûcher s’écroula avec fracas et s’éteignit.

Tout le monde frémissait d’effroi. Chacun comprit alors que ce bel étranger n’était autre que le diable en personne. On pensa qu’il devait avoir eu de mauvais desseins contre les bons Berlinois, puisque, pendant si longtemps, il s’était conduit avec piété et douceur ; et qu’à l’aide d’artifices diaboliques, il avait trompé le conseiller Walther Lutkens et beaucoup de personnes de bien des deux sexes.

Telle est la puissance du diable, des maléfices duquel la grâce du ciel veuille nous préserver tous !

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