‹ Contes fantastiques Tome IVChapitre 21 sur 30 · Chapitre 3

Chapitre 3

Le printemps était de retour ; la famille du bourgmestre revenait de la promenade, et rapportait des bouquets de fleurs, dont les plus beaux étaient destinés à la pieuse Célestine.
Au moment où tous allaient entrer dans la maison, un cavalier parut tout à coup. À son costume, on le reconnaissait pour un officier des chasseurs de la garde impériale française ; il demanda avec empressement le bourgmestre.

— C’est moi-même, dit le vieillard, et vous êtes à ma porte.

Le cavalier sauta à bas de son cheval, qu’il attacha à un poteau, et se précipita dans la maison en criant d’une voix perçante :

— Elle est ici ! elle est ici !

Il monta rapidement, on entendit une porte s’ouvrir et Célestine pousser un cri d’angoisse. Le bourgmestre saisi d’effroi accourut.

L’étranger avait arraché l’enfant de son berceau, l’avait enveloppé de son manteau, et le tenait de son bras gauche tandis que du droit il repoussait Célestine, qui employait toutes ses forces pour arracher l’enfant au ravisseur. Dans cette lutte, l’officier arracha le voile ! et l’on vit un visage pâle et inanimé, ombragé de boucles de cheveux noirs, et des yeux qui dardaient des éclairs du fond de leurs sombres orbites, pendant que des clameurs perçantes partaient des lèvres immobiles et à demi ouvertes…

Le bourgmestre s’aperçut que Célestine portait un masque blanc étroitement attaché à son visage, dont il dessinait les contours.

— Femme horrible ! s’écria l’officier, veux-tu que je partage ta folie ?

Et il repoussa Célestine avec tant de force qu’elle tomba à terre. Elle embrassa ses genoux, et parut en proie à une invincible douleur.

— Laisse-moi cet enfant, dit-elle d’un ton suppliant qui déchirait le cœur ; sur ton salut éternel il t’est défendu de me le ravir. Au nom du Christ, au nom de la sainte Vierge, laisse-moi cet enfant, laisse-moi cet enfant !

Malgré ces accents lamentables, aucun muscle ne se remuait ; les lèvres de ce visage de mort demeuraient immobiles : de sorte que le vieillard, sa femme et tous ceux qui l’avaient suivi sentirent leur sang se glacer d’horreur dans leurs veines.

— Non, s’écria l’officier comme emporté par son désespoir, non, femme inhumaine et inexorable, tu peux m’arracher le cœur, mais dans ton délire funeste tu ne dois pas perdre cet être que le ciel a destiné à apaiser les douleurs d’une blessure qui saigne encore !

L’officier serra avec plus de force contre son sein l’enfant, qui se mit à pleurer et à pousser des cris.

— Vengeance ! hurla Célestine d’une voix sourde, vengeance du ciel sur toi, meurtrier !

— Laisse-moi, laisse-moi, éloigne-toi, apparition sortie de l’enfer ! s’écria l’officier.

Et, par un mouvement convulsif, il repoussa du pied Célestine, et voulut gagner la porte. Le bourgmestre lui barra le passage ; mais l’officier tira rapidement un pistolet, et en dirigea le canon vers le vieillard.

— Une balle dans la tête de celui qui songera à enlever au père son enfant !

En disant ce mots, il descendit précipitamment l’escalier, s’élança sur son cheval sans abandonner l’enfant, et partit au grand galop.

L’hôtesse, le cœur serré, remonta pour soutenir et consoler Célestine, surmontant l’horreur que lui inspirait l’affreux masque de cadavre ; quel fut son étonnement en trouvant la pauvre mère au milieu de la chambre, immobile et muette comme une statue, et les bras pendants !

Ne pouvant supporter la vue du masque, la femme du bourgmestre remit à Célestine son voile, qui était tombé sur le parquet. Celle-ci ne prononça pas un mot, ne fit pas un mouvement. Elle était réduite à l’état d’automate. En la voyant ainsi, l’hôtesse sentit un redoublement de peine et d’anxiété, et pria Dieu avec ferveur de la délivrer de la funeste étrangère.

Sa prière fut exaucée sur-le-champ, car la voiture qui avait amené Célestine s’arrêta devant la porte de la maison. L’abbesse entra, accompagnée du prince Zapolski, le protecteur du vieux bourgmestre. Quand celui-ci apprit ce qui venait de se passer, il dit avec beaucoup de calme et de douceur :

— Nous arrivons trop tard, et il faut bien nous soumettre à la volonté de Dieu.

On descendit Célestine, qui se laissa emporter et placer dans la voiture sans bouger, sans parler, sans donner le moindre signe de volonté et de pensée. Il sembla au vieillard et à toute la famille qu’ils se réveillaient d’un mauvais rêve, source de vives inquiétudes.

Peu de temps après ce qui s’était passé chez le bourgmestre de Lilinitz, on enterra avec une solennité inaccoutumée une religieuse dans le couvent de l’ordre de Citeaux, à Oppeln. Le bruit courut que cette sœur était la comtesse Herménégilde de Czernska, que l’on avait crue en Italie avec la sœur de son père, la princesse Zapolska.

À la même époque, le comte Népomucène de Czernski, père d’Herménégilde, vint à Varsovie, et ne se réservant qu’une petite propriété en Ukraine, il fit l’abandon de tout le reste de ses biens aux deux fils du prince Zapolski, ses neveux. On lui demanda de doter sa fille ; mais pour toute réponse il leva vers le ciel des yeux humides de larmes, et dit d’une voix sourde :

— Elle est dotée.

Il ne prit de mesures ni pour confirmer le bruit de la mort d’Herménégilde dans le couvent d’Oppeln, ni pour combattre les suppositions qu’on faisait sur le sort de sa fille, qui était représentée comme une victime conduite prématurément au tombeau par la souffrance.

Plusieurs patriotes polonais, courbés, mais non abattus, par la chute de leur patrie, cherchèrent à faire entrer de nouveau le comte dans une association secrète, qui se proposait la délivrance de la Pologne ; mais ils ne trouvèrent plus en lui cet homme ardent, amant enthousiaste de la liberté et de la patrie, et dont le courage héroïque les avait soutenus jadis dans leurs nobles entreprises. C’était un vieillard sans énergie, déchiré d’une douleur sauvage, étranger à toutes les choses de ce monde, et prêt à s’ensevelir dans une profonde solitude.

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