Chapitre 4
Autrefois, à l’époque où le premier partage de la Pologne excita une insurrection sanglante, le château du comte Népomucène de Czernski avait été le théâtre des assemblées secrètes des patriotes.
Là, dans des repas solennels, les conjurés s’enflammaient et s’excitaient à combattre pour leur pays opprimé. Là, Herménégilde paraissait au milieu du cercle de ces héros, semblable à un ange descendu du ciel pour les bénir. Elle avait le caractère des femmes de sa nation ; elle prenait part à tout, même aux délibérations politiques ; examinait avec attention l’état des choses, et, bien qu’elle n’eût pas encore dix-sept ans, elle combattait parfois l’avis général ; et son opinion, dictée par la sagesse et par une pénétration extraordinaire, entraînait la majorité de l’assemblée.
Après Herménégilde, personne n’était plus propre au conseil et à l’examen des questions que le comte Stanislas de Ramskay, jeune homme de vingt ans, ardent et doué de grandes qualités. Il arrivait donc que souvent Herménégilde et Stanislas dirigeaient seuls la conversation dans les discussions difficiles. Seuls, ils examinaient, acceptaient, rejetaient et amendaient les propositions ; et souvent le résultat de ces entretiens entre deux jeunes gens était adopté forcément par des vieillards habiles à traiter les affaires de l’État, et dont les anciens conseils avaient prouvé la prudence et la capacité.
Il était naturel de songer à une union entre ces deux jeunes gens, dont les talents surnaturels pouvaient être l’instrument du salut de la patrie. En outre, une alliance étroite entre leurs familles semblait en même temps demandée par la politique, parce qu’on les croyait animées l’une contre l’autre par des intérêts opposés, circonstance qui avait entraîné la chute de plusieurs familles polonaises.
Herménégilde, pénétrée de ces vues, accepta, comme un présent de la patrie, l’époux qu’on lui destinait. Les réunions patriotiques qui se tenaient au château de son père se terminèrent par les fiançailles solennelles d’Herménégilde et de Stanislas.
On sait que les Polonais succombèrent, et que la chute de Kosciusko entraîna celle d’une entreprise basée sur une trop grande confiance des combattants en eux-mêmes, sur de fausses prévisions, et sur une fidélité chevaleresque.
Le comte Stanislas, auquel ses débuts dans la carrière militaire, sa jeunesse et sa force assignaient une place dans l’armée, se battit avec le courage d’un lion : il échappa avec peine à une honteuse captivité, et revint grièvement blessé. Seule encore Herménégilde l’attachait à la vie ; il croyait trouver dans ses bras des consolations et l’espérance qu’il avait perdue. Dès que ses blessures commencèrent à se cicatriser, il courut au château du comte Népomucène, où il devait être de nouveau et plus douloureusement blessé.
Herménégilde le reçut avec une hauteur presque dédaigneuse.
— Vois-je le héros qui voulait mourir pour sa patrie ? s’écria-t-elle en allant à sa rencontre.
Il semblait que dans son fol enthousiasme elle considérât son fiancé comme un paladin des temps héroïques dont l’épée pouvait à elle seule anéantir des armées.
En vain il l’implora avec l’accent de l’amour le plus passionné ; en vain il protesta qu’aucune puissance humaine n’était capable de lutter contre le torrent dévastateur qui s’était rué en mugissant sur la malheureuse Pologne ; tout fut inutile. Herménégilde, dont le cœur froid comme la mort ne pouvait s’échauffer qu’au milieu du tourbillon des affaires du monde, persista dans la résolution de n’accorder sa main au comte Stanislas que lorsque les étrangers seraient chassés de la terre natale.
Le comte vit trop tard qu’Herménégilde ne l’aimait pas, et fut forcé de s’avouer que la condition qu’on lui imposait, si toutefois elle était jamais remplie, ne le serait du moins que dans un temps bien éloigné. Il jura à sa bien-aimée de lui être fidèle jusqu’à la mort, et la quitta pour aller prendre du service dans l’armée française qui combattait en Italie.
On dit des femmes polonaises qu’elles ont un caractère fantasque qui leur est propre. Une sensibilité profonde, de la légèreté et de l’abandon, une abnégation stoïque, des passions brûlantes, une froideur glaciale, tout cela repose pêle-mêle dans leur âme, et produit à la surface une étonnante instabilité. Les jeux de leur humeur capricieuse sont semblables à ceux d’un ruisseau remué dans sa profondeur, à la superficie duquel de nouvelles ondes montent sans cesse en murmurant.
Herménégilde vit avec indifférence s’éloigner son fiancé ; mais quelques jours s’étaient à peine écoulés, qu’elle se sentit saisie d’un désir inexprimable, comme en peut seul enfanter l’amour le plus ardent.
L’orage de la guerre s’était apaisé ; on avait proclamé une amnistie, et on avait élargi les officiers polonais prisonniers. Plusieurs des frères d’armes de Stanislas arrivèrent au château, ils s’entretinrent avec une profonde douleur du jour de leur défaite et de l’intrépidité que tous avaient déployée, mais surtout Stanislas. Au moment où la bataille semblait perdue, il avait ramené au feu les bataillons qui reculaient, et était parvenu avec ses cavaliers à rompre les rangs ennemis. Le sort de la journée était douteux, lorsqu’une balle l’avait atteint. Il était tombé baigné dans son sang en répétant ces mots : – Ô ma patrie !… Herménégilde !…
Chaque mot de ce récit était un coup de poignard qui perçait le cœur d’Herménégilde.
— Non, disait-elle, je ne savais pas que je l’aimais ardemment depuis le moment où je l’ai vu pour la première fois ! quel démon a pu m’aveugler et m’égarer ? quel démon m’a fait croire qu’il m’était possible de vivre sans celui qui seul est ma vie ! je l’ai envoyé à la mort !… il ne reviendra pas !…
C’était ainsi qu’Herménégilde exhalait les douleurs orageuses qui bouleversaient son âme. Sans sommeil, incapable de prendre le moindre repos, elle errait la nuit dans le parc, et comme si le vent eût pu porter ses paroles à son ami éloigné, elle s’écriait : – Stanislas ! Stanislas ! reviens !… c’est moi, c’est Herménégilde qui t’appelle ! ne m’entends-tu pas ? reviens, ou je vais mourir d’inquiétude, d’amour et de désespoir !
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