Chapitre 6
Xavier était profondément affligé d’être condamné à ne plus revoir Herménégilde. Il lui écrivit qu’elle lui faisait expier bien rigoureusement une ressemblance malheureuse pour lui et dont il n’était pas coupable. Mais il ajouta que le malheur qui l’accablait depuis ce fatal moment atteignait non seulement lui, mais encore le bien-aimé Stanislas. En effet, lui, Xavier, était porteur d’un doux message d’amour, et il n’avait pas d’occasion de remettre à Herménégilde elle-même, comme il le devait, la lettre qui lui avait été confiée, et de lui communiquer de vive voix ce que Stanislas n’avait pas eu le temps d’écrire.
La femme de chambre d’Herménégilde, que Xavier avait mise dans ses intérêts, se chargea de présenter ce billet dans un moment favorable, et les deux mots de Xavier firent ce que n’avaient pu faire le père et le médecin. Herménégilde consentit à le voir.
Elle le reçut dans sa chambre, silencieuse et les yeux baissés. Xavier s’approcha d’un pas un peu incertain, et prit place devant le sofa sur lequel elle était ; mais il s’inclina sur sa chaise, et s’agenouilla plutôt qu’il ne s’assit devant Herménégilde.
Dans cette attitude, il lui demanda pardon dans les termes les plus touchants, du même ton que s’il se fût accusé d’un crime irrémissible. Il la pria de ne pas faire retomber sur sa tête la faute d’une erreur qui lui avait dévoilé la félicité de son ami. Ce n’était pas lui, c’était Stanislas qu’elle avait pressé sur son cœur, dans les transports de joie du retour. Il lui remit la lettre, et commença à parler de Stanislas, à dire avec quelle fidélité chevaleresque il pensait à sa dame dans les combats, avec quelle ardeur il aimait la liberté et la patrie. Le feu et la vivacité du récit de Xavier entraînèrent Herménégilde ; elle surmonta bientôt ses craintes, dirigea sur le jeune homme les regards enchanteurs de ses yeux célestes, de sorte que celui-ci, comme Calaf, ivre d’amour lorsque Turandot le regardait 1, put à peine continuer sa narration. Sans le savoir lui-même, et préoccupé de la lutte qu’il soutenait contre une passion dont les flammes menaçaient de s’étendre, il se perdit dans une amphigourique description de bataille. Il parla de charges de cavalerie, de masses rompues, de batteries enlevées. Herménégilde l’interrompit avec impatience :
— Oh ! s’écria-t-elle, maudites soient ces scènes sanglantes dont l’enfer est l’auteur ! Dites-moi seulement qu’il m’aime, que Stanislas m’aime !
Xavier tout ému saisit la main d’Herménégilde et l’appuya contre son cœur.
— Écoute-le lui-même, ton Stanislas ! s’écria-t-il ; et de ses lèvres s’échappèrent des protestations d’un amour brûlant, telles que peut seule en inspirer la passion la plus dévorante.
Il s’était jeté aux pieds d’Herménégilde ; il l’avait enlacée de ses deux bras, et cherchait à l’attirer vers lui, quand il se sentit violemment repoussé. Herménégilde fixa sur lui un regard étrange, et dit d’une voix sourde :
— Vaine poupée ! quand même je t’animerais en t’échauffant sur mon sein, tu n’es pas mon Stanislas, tu ne le seras jamais !
À ces mots, elle quitta la chambre à pas lents et sans bruit.
Xavier vit trop tard son étourderie. Il ne sentait que trop vivement qu’il était éperdument amoureux d’Herménégilde, de la fiancée de son parent et ami, et que toutes les démarches qu’il entreprendrait en faveur de sa folle passion l’exposaient à trahir l’amitié. Partir de suite sans revoir Herménégilde, telle fut l’héroïque résolution qu’il adopta, et en effet il ordonna aussitôt de faire ses malles et d’atteler sa voiture.
Le comte Népomucène fut bien étonné en voyant Xavier prendre congé de lui. Il fit tout pour l’engager à rester ; mais Xavier s’y refusa avec une fermeté qui provenait plutôt d’un spasme nerveux que d’une véritable force d’âme, et prétexta des affaires particulières.
Xavier, son sabre au côté, son bonnet de police à la main, se tenait au milieu de la chambre. Son domestique était dans l’antichambre et portait son manteau. Les chevaux impatients hennissaient devant la grande porte. En ce moment la porte de la salle s’ouvrit, et Herménégilde entra. Elle s’approcha du comte Xavier avec une grâce inexprimable, et lui dit en lui adressant un doux sourire :
— Vous voulez partir, mon cher Xavier ? Je comptais vous entendre encore parler tant de fois de mon bien-aimé Stanislas ! Savez-vous bien que vos récits me procurent de merveilleuses consolations ?
Xavier baissa les yeux, et une vive rougeur colora ses joues. On s’assit ; le comte Népomucène assura à plusieurs reprises que depuis plusieurs mois il n’avait pas vu Herménégilde dans cet état de calme et d’effusion.
L’heure du souper arriva. À un signe du comte, on servit le repas dans la pièce même où ils étaient. Le meilleur vin de Hongrie pétilla dans les verres, et, la figure animée, Herménégilde prit une coupe remplie, et but à son bien-aimé, à la liberté et à la patrie.
— Je partirai cette nuit, se dit Xavier ; et dès que la table fut desservie, il demanda à son domestique si la voiture attendait.
Celui-ci lui répondit que depuis longtemps, par ordre du comte Népomucène, les bagages avaient été rentrés, la voiture placée sous la remise, les chevaux dételés et conduits à l’écurie, et que le cocher ronflait sur la litière.
Xavier prit son parti. L’apparition imprévue d’Herménégilde l’avait convaincu qu’il était non seulement possible, mais encore convenable et à propos de rester, et de cette conviction il en vint à une autre : c’est qu’il ne s’agissait que d’être maître de soi, c’est-à-dire de réprimer ces élans de passion qui, irritant l’esprit malade Herménégilde, pouvaient lui être pernicieux. Il se dit, en terminant ces réflexions, qu’il fallait tout attendre des circonstances ; Herménégilde, tirée de ses rêveries, pourrait préférer un présent tranquille à un avenir douteux, et qu’en demeurant au château il n’était ni déloyal ni traître envers son ami.
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