‹ Contes fantastiques Tome IVChapitre 25 sur 30 · Chapitre 7

Chapitre 7

Le lendemain, lorsque Xavier revit Herménégilde, il parvint en effet, en s’observant minutieusement, à calmer la bouillante ardeur de son sang et à lutter avec succès contre sa passion. Demeurant dans les bornes des plus strictes convenances, observant même un cérémonial glacé, il ne donna à la conversation que l’impulsion de cette galanterie dont la douceur mielleuse cache souvent un poison funeste aux femmes.

Xavier, jeune homme de vingt ans, inhabile aux ruses d’amour, guidé par un tact bien sûr, déploya l’art d’un maître expérimenté. Il ne parla que de Stanislas, de son inexprimable amour pour la douce fiancée ; mais, dans le feu qu’il alluma, il sut adroitement faire luire sa propre figure, de sorte qu’Herménégilde, en proie à un pénible égarement, ne savait pas elle-même comment séparer ces deux images, celle de Stanislas absent et celle de Xavier présent à ses yeux.

La société de Xavier fut bientôt indispensable à Herménégilde complètement fascinée, et il s’ensuivit qu’on les vit presque constamment ensemble et souvent causant familièrement comme deux amants. L’habitude surmonta par degrés la timidité d’Herménégilde, et en même temps Xavier franchit cette barrière que mettaient entre eux les froides convenances et dans les limites de laquelle il s’était d’abord tenu renfermé. Herménégilde et Xavier se promenaient bras dessus bras dessous dans le parc, et la jeune fille lui abandonnait négligemment sa main quand, assis auprès d’elle dans sa chambre, il l’entretenait de l’heureux Stanislas.

Absorbé par les affaires d’État, par ce qui avait rapport à sa patrie, le comte Népomucène n’était pas capable de sonder la profondeur des cœurs. Il se contentait de voir ce qui se passait à la superficie ; sa pensée morte pour tout le reste ne pouvait, semblable à un miroir, réfléchir que passagèrement les images fugitives de la vie, et elle s’évanouissaient devant lui sans laisser de traces. Il ne se douta nullement de l’état du cœur d’Herménégilde, et trouva bon qu’elle eût enfin changé contre un jeune homme vivant la poupée que son délire lui avait fait prendre pour son bien-aimé. Il crut montrer beaucoup de finesse en prévoyant que Xavier, gendre aussi convenable que tout autre à ses yeux, ne tarderait pas à remplacer Stanislas. Il ne pensa plus au fidèle fiancé.

Xavier eut des idées analogues ; il se persuada qu’au bout de quelques mois Herménégilde, quelque préoccupée qu’elle fût de la pensée de Stanislas, consentirait pourtant à écouter les vœux de celui qui le remplaçait.

Un matin, on fut averti qu’Herménégilde s’était renfermée dans son appartement avec sa femme de chambre et qu’elle ne voulait voir personne.

Le comte Népomucène crut simplement que c’était un nouveau paroxysme qui ne durerait pas. Il pria le comte Xavier d’employer à la guérison de sa fille l’empire qu’il avait obtenu sur elle ; mais quel fut son étonnement lorsque Xavier non seulement se refusa à approcher d’Herménégilde sous aucun prétexte, mais encore laissa voir un changement total dans sa manière d’être ! Au lieu de montrer comme auparavant une hardiesse portée presque à l’excès, il était troublé comme s’il avait aperçu des fantômes : le son de sa voix était tremblant ; il s’exprimait avec peine, et ses discours étaient vagues et incohérents.

Il dit qu’il était obligé de retourner à Varsovie ; qu’il ne reverrait jamais Herménégilde ; que dernièrement l’égarement de la malade l’avait rempli d’épouvante ; qu’il renonçait à toutes les félicités de l’amour ; que la fidélité d’Herménégilde, poussée jusqu’au délire, lui avait fait sentir à sa grande confusion l’étendue de la perfidie dont il allait se rendre coupable à l’égard de son ami, et qu’une prompte fuite était son unique ressource.

Le comte Népomucène ne comprit rien à ce discours, et fut tenté de croire que l’extravagance d’Herménégilde s’était communiquée au jeune homme. Il chercha à le calmer, mais inutilement. Plus le comte lui prouvait la nécessité de voir sa fille pour la guérir de toutes ses bizarreries, plus Xavier s’opiniâtrait à refuser. Il coupa court à l’entretien en se jetant dans sa voiture et en s’éloignant, comme poussé par une puissance invisible et incompréhensible.

Le comte Népomucène, irrité et chagrin de la conduite d’Herménégilde, ne s’inquiéta plus d’elle, et il arriva qu’elle passa plusieurs jours enfermée dans son appartement sans voir d’autre personne que sa femme de chambre.

Un jour, le comte Népomucène était assis dans sa chambre et plongé dans ses réflexions. Il songeait aux exploits de l’homme que les Polonais invoquaient alors comme une fausse idole 1. Tout à coup la porte s’ouvrit, et Herménégilde parut en grand deuil et presque entièrement couverte d’un long voile noir ; elle s’approcha de son père à pas lents et solennels, tomba à ses genoux, et dit d’une voix tremblante :

— Ô mon père ! le comte Stanislas, mon bien-aimé fiancé, n’est plus ! Il est tombé en brave dans une lutte sanglante ! Sa déplorable veuve est à genoux devant toi.

Le comte Népomucène dut considérer ces paroles comme une nouvelle preuve du dérangement de l’esprit d’Herménégilde, d’autant plus que le jour précédent il avait reçu des nouvelles de la bonne santé de Stanislas. Il releva doucement la jeune fille.

— Rassure-toi, ma chère fille, dit-il, Stanislas se porte bien. Bientôt il sera dans tes bras.

Herménégilde poussa un soupir qui ressemblait au râle d’un agonisant, et, déchirée par une douleur sauvage, elle s’affaissa et tomba à côté de son père sur les coussins du sofa. Elle fut quelques instants à se remettre, et reprit avec un calme singulier :

— Laisse-moi te dire, mon cher père, comment tout cela s’est passé, car il faut que tu le saches pour reconnaître en moi la veuve du comte Stanislas. Apprends qu’il y a six jours, au moment du crépuscule, je me trouvai dans le pavillon situé au sud de notre parc. Tout mon être, toutes mes pensées se tournèrent vers mon bien-aimé. Je sentis mes yeux se fermer involontairement ; je ne dormais pas ; mais j’étais plongée dans un étrange état auquel je ne puis donner que le nom d’hallucination. Bientôt tout bourdonna et tourna autour de moi ; j’entendis un sinistre tumulte et un bruit de coups de feu qui se rapprocha de plus en plus. Je me levai, et fus bien étonné de me trouver dans une tente. Il était à genoux devant moi ; c’était bien mon Stanislas ! Je l’entourai de mes bras, je le pressai contre mon cœur.

— Dieu soit béni ! m’écriai-je ; tu vis, tu es à moi !

Il me dit qu’immédiatement après la cérémonie nuptiale j’étais tombée dans un évanouissement profond, et ce fut alors seulement que je me rappelai la bénédiction donnée à mon époux et à moi dans la chapelle voisine par le père Cyprien, au milieu du fracas de l’artillerie et de l’agitation du combat. Je vis alors le vénérable prêtre sortir de la tente. L’anneau d’or du mariage étincelait à mon doigt ; le bonheur que je ressentais à serrer mon époux dans mes bras était inexprimable ; un ravissement sans nom, que je n’avais jamais éprouvé, remplit toute mon âme ; mes sens s’égarèrent ; un froid glacial s’empara de moi. Je fermai les yeux ; affreux spectacle ! Je me trouve soudain au milieu d’une mêlée furieuse. Devant moi brûle la tente incendiée, d’où l’on m’a probablement arrachée. Stanislas est entouré de cavaliers ennemis ; ses amis volent à son secours, mais il est trop tard ! Un cavalier vient de le renverser de cheval !

À ces mots, Herménégilde, épuisée par la douleur, tomba de nouveau sans connaissance ; Népomucène courut chercher des cordiaux, mais il n’eut pas le temps de les employer, car elle reprit ses sens, par l’effet seul d’une singulière énergie.

— La volonté du ciel soit accomplie ! dit-elle d’une voix sourde et solennelle ; il ne m’est pas convenable de me plaindre ; mais jusqu’à la mort, fidèle à mon fiancé, je ne dois me séparer de lui par aucun engagement terrestre. Le pleurer, prier pour lui, pour notre salut, voilà mon devoir, et rien ne saurait m’en détourner.

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