‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 1 sur 159 · Chapitre 1

Chapitre 1

Tout voyageur qui, à une heure favorable de la journée, passe à la distance d’une demi-heure de chemin de la petite ville de G… du côté du midi, est frappé de l’aspect imposant d’un château qui s’élève à droite de la grand-route, avec ses murs peints et crénelés d’une manière bizarre, pareil à un géant qui vous regarde à travers le sombre feuillage des halliers. Ces halliers environnent un vaste parc qui s’étend au loin dans la vallée. – Si le hasard te conduit jamais là, bien-aimé lecteur, ne crains pas le léger retard apporté à ton voyage, ni le modeste pourboire qu’il te faudra peut-être donner au jardinier ; mais descends bravement de voiture, et fais-toi introduire dans le parc et dans la maison, sous prétexte d’avoir intimement connu le défunt propriétaire du château, le conseiller à la cour de G… Reutlinger.

Tu peux d’ailleurs en agir ainsi sans scrupule, pourvu qu’il te plaise de lire jusqu’à la fin tout ce que je suis disposé à te raconter ; car j’espère qu’après cela le conseiller Reutlinger sera tellement présent à tes yeux avec toutes ses bizarres façons d’agir, que tu croiras l’avoir connu familièrement toi-même.

Dès le premier abord, tu trouves le château décoré, dans un style lourd et antique, d’ornements grotesques et bigarrés. Tu critiques avec raison le mauvais goût de ces peintures sur pierre, la crudité et le contraste choquant des couleurs ; mais après un examen plus attentif, il te semble qu’un esprit mystérieux et fantastique anime ces murailles peintes ; et c’est avec la sensation d’un frisson étrange que tu pénètres sous le porche spacieux. Les champs distincts des parois revêtues d’un enduit imitant le marbre blanc, sont couverts d’arabesques coloriées, aux couleurs tranchantes, où l’on voit des fleurs, des fruits, des pierres, des figures d’hommes et d’animaux accouplés et entrelacés de la manière la plus fantasque, et dont on croit soupçonner vaguement la signification mystérieuse.

Dans le grand salon qui occupe tout le rez-de-chaussée dans sa largeur, et dont le plafond en coupole s’élève plus haut que le deuxième étage, la plastique a reproduit en sculptures dorées tout ce que tu viens de voir indiqué dans les peintures du vestibule. Tu ne manqueras pas, à la première vue, de te récrier sur le goût corrompu du siècle de Louis XIV, de déclamer hautement contre un style aussi faux, aussi maniéré, aussi confus, aussi baroque ! Mais pour peu que tu partages ma manière de voir, et si, comme je me plais toujours à le supposer, lecteur bénévole ! tu es doué d’une active imagination, tu oublieras bientôt toute idée de blâme, quelque bien fondé qu’il soit d’ailleurs. Cet arbitraire sans frein, cette exagération ne te paraîtront plus que de hardis caprices du génie de l’artiste, se jouant avec ces milliers de figures soumises à son libre arbitre, mais formulant pourtant dans leur ensemble, dans leur enchaînement complet, ce sentiment d’amère ironie qu’inspirent les déceptions de la vie terrestre aux âmes profondes qui souffrent de quelque blessure mortelle.

Je t’engage, bien-aimé lecteur, à parcourir les petites chambres du deuxième étage, dont les fenêtres donnent sur le grand salon, qu’elles entourent comme d’une galerie. Leur décoration est très simple, mais de loin en loin l’on rencontre des inscriptions allemandes, turques et arabes qu’on s’étonne de voir ainsi réunies. Tu visiteras ensuite le jardin : il est planté à l’ancienne mode française, avec de longues et larges avenues bordées de hautes murailles de charmille, qui entourent de spacieux bosquets, et orné d’ifs, de statues et de fontaines. Je ne sais, bien-aimé lecteur, si tu ne ressens pas comme moi une impression sérieuse et solennelle à la vue d’un de ces vieux jardins à la française ; mais ne préfères-tu pas un pareil chef-d’œuvre de l’art au ridicule encombrement de mesquineries qui constituent nos soi-disant jardins anglais, avec des petits ponts et des petits fleuves, des petits temples et des petites grottes ? Au bout du jardin, tu entres dans un bois obscur de saules-pleureurs, de bouleaux aux branches pendantes, et de pins de Weymouth. Le jardinier te fait remarquer que ce petit bois, comme il est aisé de le voir du haut de la maison, a la forme régulière d’un cœur. Au milieu, est un pavillon en marbre de Silésie de couleur foncée, bâti en forme de cœur. Tu entres, tu vois le sol revêtu de dalles de marbre blanc, et au milieu un cœur de grandeur naturelle… C’est une pierre d’un rouge foncé encastrée dans le marbre. Tu te penches, et tu découvres ces mots gravés dans la pierre : Il repose.

Dans ce pavillon, devant ce cœur de pierre d’un rouge foncé, qui alors ne portait pas encore cette inscription, se trouvaient, le jour de la Nativité de la Vierge, c’est-à-dire le huit septembre de l’année 180–, un grand et vieux monsieur de belle prestance et une vieille dame, tous deux fort richement et élégamment vêtus à la mode du dernier siècle.

« Mais, dit la vieille dame, comment, cher conseiller, vous est venue une idée aussi bizarre, ou, pour mieux dire, aussi lugubre, de faire bâtir ce pavillon pour servir de tombeau à votre cœur, qui doit reposer, dites-vous, sous cette pierre rouge ?

— Taisons-nous sur ce sujet, chère conseillère intime ! répliqua le vieux monsieur. – Appelez-le la fantaisie maladive d’une âme ulcérée, appelez-le comme vous voudrez ; mais sachez que lorsqu’au milieu de cette riche propriété, dont un caprice dérisoire du destin m’a gratifié comme d’un jouet qu’on jette à l’enfant naïf pour lui faire oublier son plus cuisant chagrin, lorsqu’au milieu de cette riche propriété la mélancolie la plus noire s’empare de moi, lorsque tous les maux que j’ai soufferts reviennent de nouveau m’assaillir, sachez que je trouve alors dans cet asile la consolation et le repos. Les gouttes de mon sang ont ainsi rougi cette pierre, mais elle est restée froide comme glace, et, quand elle sera en contact avec mon cœur, elle rafraîchira l’ardeur funeste qui le consume. »

La vieille dame contempla du regard le plus triste le cœur de pierre ; et comme elle se penchait un peu en avant, deux grosses larmes brillantes comme des perles tombèrent sur la pierre rouge. Le vieux monsieur tendit alors la main avec vivacité et saisit celle de la dame. Ses yeux étincelaient d’un feu juvénile. Telle qu’apparaît aux lueurs magiques du crépuscule l’admirable perspective d’un riche paysage embelli de fleurs et de verdure, on vit se peindre dans ses regards brûlants toute une époque, depuis longtemps passée, pleine d’amour et de bonheur. « Julie ! – Julie ! et vous aussi vous avez pu blesser d’un coup mortel ce pauvre cœur !… » Ainsi s’écria le vieux monsieur d’une voix à moitié étouffée par la tristesse la plus douloureuse.

« Ce n’est pas moi, répliqua la vieille dame avec beaucoup de douceur et de tendresse, ce n’est pas moi qu’il faut accuser, Maximilien ! – N’est-ce pas votre caractère intraitable et vindicatif, n’est-ce pas votre foi déraisonnable à des pressentiments chimériques et aux singulières visions d’une sombre fatalité, qui vous a chassé d’auprès de moi, et qui, à la fin, a dû me contraindre à donner la préférence à cet homme plus doux et plus flexible qui recherchait ma main en même temps que vous ? Ah ! Maximilien, vous deviez bien le sentir combien vous étiez aimé ! mais votre incurable manie de vous tourmenter vous-même ne m’a-t-elle pas fait souffrir aussi jusqu’au dernier excès de l’angoisse et de l’épuisement ? »

Le vieux monsieur interrompit la dame en quittant sa main : « Oh, vous avez raison, madame la conseillère, il faut que je reste seul, aucun cœur humain ne doit s’attacher à moi ; tout ce que peuvent l’amitié la plus pure, l’amour le plus dévoué, vient se briser en effet contre ce cœur de pierre.

— Combien vous êtes amer ! répartit la dame, combien vous êtes injuste envers vous-même et envers les autres, Maximilien ! Qui ne vous connaît pas comme le plus généreux bienfaiteur des malheureux, comme le plus stable, le plus ardent défenseur du bon droit et de l’équité ? – Mais quel mauvais génie a donc jeté dans votre âme cette horrible défiance qui vous fait soupçonner ruine et malheur dans une parole, dans un regard, même dans la plus futile circonstance indépendante de toute volonté humaine !

— Ne porté-je pas à tout ce qui m’approche l’affection la plus sincère ? dit le vieux monsieur d’une voix adoucie et la larme à l’œil. Mais ce sentiment d’amour déchire mon cœur au lieu de le satisfaire ! – Ah ! poursuivit-il en élevant la voix, il a plu à l’impénétrable Providence de me douer d’une faculté qui, en me préservant de dangers mortels, me fait souffrir mille morts. Semblable au juif errant, je vois sur le front du rebelle Caïn, du méchant hypocrite, le signe de la réprobation éternelle ! Je sais lire les secrets présages que le mystérieux esprit de l’univers, le hasard selon nous, sème en se jouant sur notre route comme autant de problèmes à résoudre. Une céleste et charmante vierge nous surveille constamment de ses clairs yeux d’Isis, mais c’est pour saisir violemment de ses griffes de sphinx et précipiter dans l’abîme l’infortuné qui ne devine pas ses énigmes !

— Toujours ces funestes rêveries ! dit la vieille dame. – Qu’est devenu cet aimable et charmant enfant, le fils de votre frère cadet, que vous avez recueilli, il y a quelques années, avec tant de bienveillance, et qui semblait ressentir pour vous tant d’amour et de reconnaissance ?

— Je l’ai chassé ! répliqua le vieux monsieur d’une voix rude, c’était un scélérat, un serpent que je réchauffais dans mon sein pour ma propre ruine.

— Un scélérat ! un enfant de six ans ? demanda la dame toute consternée.

— Vous connaissez l’histoire de mon frère puîné, poursuivit le vieux monsieur ; vous savez qu’il abusa plusieurs fois de ma confiance d’une manière infâme, et qu’étouffant dans son cœur tout sentiment fraternel, il se faisait une arme contre moi de chaque bienfait que je lui rendais. Ce n’est pas faute de ses constants efforts si je n’ai pas à déplorer la perte de mon honneur, de mon existence civile ! Vous savez comment, réduit à la plus profonde misère, il vint à moi il y a plusieurs années, comment il feignit hypocritement un retour à des sentiments affectueux pour moi et une réforme dans sa manière de vivre désordonnée, quels soins et quels secours je lui prodiguai, et comment ensuite il profita de son séjour dans ma maison pour s’emparer frauduleusement de certains documents… mais assez là-dessus. – Son jeune fils me plut ; et quand l’infâme fut forcé de fuir, après avoir vu déjouer les intrigues qui devaient m’envelopper dans un désastreux procès criminel, je gardai l’enfant chez moi. Un avertissement du destin m’a délivré dernièrement de ce petit monstre.

— Et cet avertissement du destin, c’était sans doute un de vos mauvais rêves », dit la vieille dame. Mais le vieux monsieur poursuivit : « Écoutez, Julie ! et jugez vous-même.

» Vous savez que l’infernale méchanceté de mon frère me porta le plus rude coup que j’aie jamais souffert. – À moins pourtant… Mais silence là-dessus. Ce fut peut-être en effet l’irritation maladive dont mon âme fut alors affectée, qui m’inspira l’idée de faire construire dans ce petit bois une sépulture pour mon cœur. Bref, cela s’exécuta. – Le petit bois était dessiné dans la forme d’un cœur, le pavillon était bâti, les ouvriers s’occupaient de ce dallage en marbre. Un jour, en venant visiter leur ouvrage, j’aperçois à quelque distance l’enfant, nommé Max, ainsi que moi, qui faisait rouler par terre quelque chose avec mille bonds joyeux et de grands éclats de rire. Un sombre pressentiment traversa mon âme ! – Je m’avance vers l’enfant, et je demeure consterné en voyant que c’était cette pierre rouge taillée en forme de cœur, qui était dans le pavillon prête à être mise en place, qu’il avait portée dehors, et avec laquelle il jouait ainsi. – « Misérable ! m’écriai-je, tu joues avec mon cœur comme a fait ton père ! » Et comme il s’approchait de moi en pleurant, je le repoussai avec horreur. Mon intendant reçut les ordres nécessaires pour le conduire ailleurs. Et depuis, je ne l’ai jamais revu.

— Homme affreux ! » s’écria la vieille dame. Mais le vieux monsieur s’inclinant poliment, lui dit : « Les suprêmes arrêts du destin ne s’accordent pas avec les molles délicatesses féminines ! » Et, lui offrant son bras, il la conduisit hors du pavillon, et à travers le petit bois, dans le jardin. – Le vieux monsieur était le conseiller aulique Reutlinger, et la vieille dame, la conseillère intime Foerd.

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