‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 2 sur 159 · Chapitre 2

Chapitre 2

Le jardin offrait ce jour-là le spectacle le plus singulièrement remarquable que l’on pût voir. Une nombreuse société de vieux messieurs, venus des petites villes voisines, conseillers intimes, conseillers auliques et autres, avec leurs familles, s’y trouvait rassemblée. Tous, jusqu’aux jeunes gens et aux demoiselles, étaient rigoureusement costumés à la mode de l’année 1760, avec de grandes perruques, des habits galonnés, des frisures pyramidales, des jupes à paniers, et ainsi de suite ; ce qui présentait un aspect d’autant plus extraordinaire, que tous ces anciens costumes s’alliaient merveilleusement avec le caractère gothique du jardin. Chacun se croyait reporté, comme par l’effet d’un enchantement, à une époque passée depuis longtemps.

Cette mascarade était le résultat d’une idée extravagante de Reutlinger. Il avait l’habitude de célébrer tous les trois ans dans sa propriété, le jour de la Nativité de la Vierge, la fête du vieux temps ; et il y invitait tous ceux qui voulaient y assister, mais sous la condition expresse que chaque convive adopterait pour ce jour-là le costume exact de l’année 1760. Les jeunes gens pour qui il eût été embarrassant de se procurer de semblables habits, pouvaient librement disposer de la garde-robe bien fournie du conseiller. Il était évident que celui-ci n’avait d’autre but que de mener joyeuse vie durant les trois jours consacrés à cette fête, en réminiscence de l’heureux temps de sa jeunesse.

Ernest et Willibald se rencontrèrent dans une allée écartée. Tous deux s’examinèrent quelques moments en silence, et partirent ensuite d’un fol éclat de rire. « Tu m’as l’air, s’écria Willibald, du chevalier désespéré, cherchant à retrouver sa route dans le labyrinthe d’amour. »

Et Ernest répliqua : « Il me semble voir en toi un des héros de l’Astrée.

— Mais vraiment, reprit Willibald, l’idée du vieux conseiller n’est pas si mauvaise. Il veut absolument se mystifier lui-même, et ressusciter comme par magie une époque où il vivait réellement, bien qu’encore à présent, vieillard alerte et vigoureux, il jouisse de la santé la plus robuste et d’une étonnante vivacité d’esprit, au point qu’il surpasse en énergie et par sa fraîcheur d’imagination plus d’un jeune homme énervé avant l’âge. Du reste, il n’a pas à craindre que quelqu’un de ses convives démente ici son costume par ses gestes ou son langage ; car de pareils vêtements rendent assurément la chose tout à fait impossible. Vois un peu comme nos jeunes dames se dandinent avec grâce et coquetterie dans leurs jupes à cors et à paniers, et comme elles jouent à ravir de l’éventail. En vérité, moi-même, sous la perruque qui recouvre ma tête, je me sens inspiré par un esprit tout particulier de courtoisie antique ; et surtout à l’aspect de cette délicieuse enfant, la plus jeune fille du conseiller intime Foerd, la charmante Julie, je ne sais ce qui me retient de m’approcher d’elle, de mettre humblement un genou en terre, et de lui dire catégoriquement : “Charmante Julie ! quand donc, en payant de retour l’amour qui me consume depuis si longtemps, vous résoudrez-vous à rendre à mon âme le repos dont elle est altérée ? Il est impossible que cette merveilleuse beauté corporelle ne serve de temple qu’à une froide idole de pierre. La pluie creuse le marbre à la longue ; un sang impur amollit le diamant ; mais ton cœur ne peut se comparer qu’à l’enclume qui s’endurcit de plus en plus sous les coups répétés des marteaux. Plus mon cœur bat, plus tu deviens insensible. Laisse-donc ton regard si touchant se reposer sur moi : vois déjà comme mon cœur fond au feu de ses rayons, vois mon âme qui se consume dans l’attente de la rosée rafraîchissante qu’épanchera ta faveur. – Ah ! veux-tu me désespérer par ton silence, âme insensible ! Mais les rochers inanimés répondent par la voix de leurs échos à la voix qui les interroge ; et tu refuses de m’honorer d’une réponse, moi qu’une douleur inconsolable…”

— Je t’en prie, dit Ernest en interrompant son ami, qui avait débité tout cela avec les simagrées les plus bouffonnes ; trêve de comédie. Te voilà encore dans tes accès d’extravagance, et tu ne t’aperçois pas que Julie, qui s’approchait de nous d’abord amicalement, vient de s’enfuir tout à coup tout effarouchée. Sur l’apparence, elle croit sans doute, comme ferait toute autre à sa place, que tu te railles d’elle sans pitié ; et c’est ainsi que tu ajoutes à ta réputation d’esprit satirique endiablé ; c’est ainsi que tu me compromets dans cette société où je suis nouveau venu ; car déjà tout le monde chuchote en me lançant un coup d’œil équivoque et avec un sourire aigre-doux : C’est l’ami de Willibald.

— Laisse-les dire, répondit Willibald, je n’ignore pas que bien des gens, et surtout de jeunes filles de seize à dix-sept ans, riches de grandes espérances, m’évitent soigneusement ; mais je connais le but où tous les chemins aboutissent, et je sais aussi que lorsqu’ils m’y rencontreront ou plutôt qu’ils m’y trouveront établi comme dans mon propre domaine, ils seront les premiers à me tendre la main aussi cordialement que possible.

— Tu veux parler, dit Ernest, de la réconciliation finale promise dans la vie éternelle, quand nous aurons secoué le joug des idées et des besoins terrestres.

— Oh ! je t’en prie, l’interrompit Willibald, parlons raison, et n’allons pas encore soulever ces vieilles questions rebattues précisément dans le moment le moins convenable. En effet, que pouvons-nous faire de mieux à cette heure, que de nous abandonner à la joyeuse impression des scènes merveilleuses dues à la bizarre imagination de Reutlinger, et dans lesquelles nous voici comme encadrés. Vois-tu là-bas cet arbre dont le vent balance çà et là les énormes fleurs blanches ? Ce ne peut pas être le Cactus grandiflorus, car il ne fleurit qu’à minuit, et je ne sens pas non plus l’arôme pénétrant qu’il devrait exhaler. – Dieu sait quel arbre miraculeux le conseiller a encore transplanté dans son Tusculum. » Les amis se dirigèrent de ce côté, et ils ne furent pas médiocrement surpris à la vue d’un massif de sureaux dont les fleurs n’étaient autre chose que des perruques poudrées à blanc suspendues à ses branches, et qui se balançaient de haut en bas avec leurs bourses ou leurs petites queues pendantes, jouet capricieux du vent du sud. De bruyants éclats de rire derrière les arbres trahirent la présence de leurs propriétaires. Plusieurs vieux messieurs, tous dispos et alertes, s’étaient réunis sur une verte pelouse entourée de buissons fleuris. Après avoir ôté leurs habits et accroché aux branches les incommodes perruques, ils jouaient ensemble au ballon. Mais personne ne surpassait en adresse le conseiller Reutlinger, qui lançait à chaque coup le ballon à une hauteur prodigieuse, et d’une façon si habile, qu’il retombait juste aux pieds de son partner.

En ce moment, on entendit une musique discordante de fifres aigus accompagnés de tambours. Les joueurs s’interrompirent aussitôt, et reprirent à la hâte leurs habits et leurs perruques. « Qu’est-ce donc encore que cela ? dit Ernest. – Je parie, repartit Willibald, que c’est l’ambassadeur turc qui fait son entrée.

— L’ambassadeur turc ? demanda Ernest tout stupéfait. – Oui, reprit Willibald ; c’est ainsi que j’appelle le baron d’Exter, qui réside à G…, mais que tu ne connais encore que trop imparfaitement pour apprécier en lui l’un des originaux les plus surprenants qu’il y ait au monde. Il a été autrefois ambassadeur de notre cour à Constantinople, et il aime encore à se mirer pour ainsi dire au reflet de cette époque fortunée qui signala le printemps de sa vie. Ses descriptions du palais qu’il occupait à Péra rappellent les magiques palais de diamant des Mille et une nuits ; et il se vante de posséder, comme le sage roi Salomon, un secret empire sur les puissances occultes de la nature. En effet, ce baron d’Exter, malgré ses fanfaronnades et son charlatanisme, a je ne sais quoi de mystique et de surnaturel qui souvent me maîtrise malgré moi, surtout en raison du plaisant contraste que présente son extérieur passablement grotesque. De là, c’est-à-dire de sa manie caractéristique pour les sciences mystérieuses, provient sa liaison intime avec Reutlinger, qui est lui-même adonné de corps et d’âme à ce genre de superstitions. Tous deux sont partisans décidés de Mesmer, et ce sont du reste d’étranges visionnaires chacun dans leur genre. »

Pendant cette conversation, les deux amis étaient arrivés jusqu’à la grande grille du parc par laquelle l’ambassadeur turc entrait effectivement. C’était un petit homme rondelet, avec un joli kaftan turc, et coiffé d’un épais turban formé de châles de diverses couleurs. Mais il n’avait pu déroger à ses habitudes jusqu’à se séparer de sa perruque à marteaux et à bourse plate, et il avait aussi gardé par nécessité, à cause de sa goutte, ses bottes de castor fourrées, ce qui altérait assez grièvement la couleur orientale de son costume. Les gens de sa suite, ceux-là même qui faisaient cet abominable charivari, et en qui Willibald reconnut, malgré leur travestissement, les laquais et le cuisinier d’Ester, étaient noircis de suie pour figurer des esclaves africains, et ils portaient des bonnets pointus de papier peint, ressemblant assez à des san-benitos, ce qui produisait l’effet le plus plaisant.

L’ambassadeur turc donnait le bras à un vieil officier que, d’après son costume, on pouvait croire nouvellement ressuscité sur quelque champ de bataille de la guerre de sept ans. C’était le général de Rixendorf, commandant de la ville de G…, qui, pour complaire au conseiller, avait endossé ce jour-là, ainsi que ses officiers, cet ancien uniforme.

« Salamamilek ! » dit Reutlinger en donnant l’accolade au baron Exter, qui ôta son turban et le remit ensuite sur sa perruque, après avoir essuyé la sueur de son front avec un foulard des Indes orientales. En ce moment, on vit s’agiter entre les branches d’un grand cerisier quelque chose d’étincelant qu’Ernest contemplait depuis longtemps sans pouvoir en discerner clairement la nature. C’était tout bonnement le conseiller intime de commerce Harscher, vêtu d’un habit de cérémonie en brocard d’or, avec des culottes semblables et une veste de drap d’argent semée de fleurs bleues. Il écarta les branches du cerisier, et, avec assez de prestesse pour son âge, descendit par une échelle appuyée contre l’arbre en chantant ou plutôt en sifflant d’une voix glapissante : Ah ! che vedo, o Dio che sento ! Et il courut se jeter dans les bras de l’ambassadeur turc.

Le conseiller de commerce avait passé sa jeunesse en Italie, il était amateur passionné de musique, et il avait encore la prétention, grâce à un fausset aigu usé depuis longtemps, de chanter à l’égal de Farinelli.

« J’ai vu, dit Willibald à Ernest, monsieur Harscher se bourrer les poches de cerises dont il compte faire hommage aux dames, avec l’accompagnement de quelque nouveau madrigal sentimentalement récité. Mais comme il porte, à l’instar du grand Frédéric, à même sa poche son tabac d’Espagne sans tabatière, il ne recueillera de sa galanterie que des regards courroucés et des refus dédaigneux. »

Partout, l’ambassadeur turc, ainsi que le héros de la guerre de sept ans, avait été accueilli avec des transports de satisfaction. Juliette Foerd s’approcha du dernier, et après s’être inclinée devant lui avec une humilité filiale, elle voulut lui baiser la main ; mais l’ambassadeur s’élança vivement entre eux en s’écriant : « Folies ! extravagances ! » Puis il embrassa la jeune fille avec effusion, et, à cette occasion, marcha très rudement par mégarde sur les pieds du conseiller Harscher, qui ne fit cependant entendre qu’un léger miaulement de douleur. Cependant Exter entraîna avec lui Julie à l’écart. On le vit alors s’escrimer et gesticuler avec feu, ôter son turban, le remettre, l’ôter encore et ainsi de suite.

« Que se passe-t-il donc entre le vieux baron et la jeune demoiselle ? demanda Ernest. – En effet, répliqua Willibald, il paraît que c’est une affaire importante ; car, bien qu’Exter soit le parrain de la jeune fille, et qu’il l’aime à la folie, il n’a pourtant pas l’habitude de se sauver si vite avec elle loin de la société. »

En ce moment, l’ambassadeur turc parut s’arrêter tout court ; il étendit son bras droit en avant, et cria d’une voix qui retentit dans tout le jardin : « Apporte ! »

Willibald partit d’un bruyant éclat de rire. « Vraiment, dit-il ensuite, ce n’est rien moins que la merveilleuse histoire du chien de mer qu’Exter raconte à Julie au moins pour la millième fois. »

Ernest voulut absolument connaître cette histoire miraculeuse. « Apprends donc, dit Willibald, que le palais du ci-devant ambassadeur était situé sur le rivage du Bosphore, et qu’on descendait jusqu’à la mer par un superbe escalier en marbre de Carrare. Un jour Exter était sur la galerie, plongé dans une profonde méditation ; tout à coup un cri perçant et prolongé le fait tressaillir. Il regarde au-dessous de lui : un chien de mer monstrueux vient d’arracher un jeune enfant des bras de sa mère, une pauvre femme turque assise sur les marches de marbre, et il replonge avec sa proie dans les flots. Exter descend précipitamment, la femme tombe à ses pieds en jetant des clameurs de désespoir : Exter se détermine sur-le-champ, il avance sur la dernière marche baignée par la vague, il étend le bras, et crie d’une voix sonore : Apporte ! – Soudain le chien de mer se montre à la surface de l’eau, tenant dans sa large gueule l’enfant, qu’il dépose sain et sauf et avec soumission aux pieds du magicien ; et puis, se dérobant à tout remerciement, il s’enfonce de nouveau sous les eaux.

— Oh ! ceci est un peu fort, s’écria Ernest ; ceci est un peu fort ! – Vois-tu bien, poursuivit Willibald, le baron tirer à présent une petite bague de son doigt, et la montrer à Julie ? Toute belle action a sa récompense ! Exter, non content d’avoir sauvé l’enfant de la femme turque, la gratifia encore, en apprenant que son mari, pauvre portefaix, parvenait à peine à gagner leur pain de chaque jour, de quelques joyaux et de quelques pièces d’or ; à la vérité, ce n’était qu’une bagatelle, tout au plus la valeur de vingt à trente mille thalers. Là-dessus, la femme tira de son doigt un petit saphir, et força le baron à l’accepter, assurant que c’était un bijou de famille auquel elle tenait beaucoup, et dont l’action d’Exter pouvait seule lui commander l’abandon. Exter prit l’anneau qui lui semblait d’une mince valeur, et il ne fut pas médiocrement étonné lorsqu’il reconnut plus tard, à l’aide de caractères arabes presque imperceptibles gravés à l’entour, qu’il portait au doigt le sceau du grand Ali, qui lui sert maintenant quelquefois à attirer à lui les colombes sacrées de Mahomet, avec lesquelles il s’entretient.

— Voilà des histoires tout à fait merveilleuses, s’écria Ernest en riant, mais voyons un peu ce qui se passe là-bas dans ce cercle, au milieu duquel je vois se trémousser en tout sens et en piaillant une petite créature qui sautille comme un atome Cartésien. »

Les deux amis arrivèrent près d’une pelouse, tout autour de laquelle étaient assis de vieux et de jeunes messieurs, des dames âgées et des demoiselles ; et au milieu du cercle une petite femme, en costume bariolé, haute de quatre pieds tout au plus, et avec une petite tête en boule, d’une grosseur disproportionnée, sautait et gambadait en faisant claquer ses petits doigts, et en chantant d’une voix grêle et criarde : Amenez vos troupeaux, bergères !

« Croirais-tu bien, dit Willibald, que cette petite nabote rabougrie, qui s’exténue à faire ainsi le joli cœur, est la sœur ainée de Julie ? Tu vois qu’elle appartient malheureusement à ces femmes disgraciées qu’une nature marâtre semble avoir pris plaisir à mystifier avec la plus cruelle ironie. Condamnées en effet, en dépit de tous leurs efforts, à une éternelle enfance, coquetant encore sous les rides avec cette affectation ridicule de naïveté enfantine attachée à leur figure et à toute leur personne, comment ne deviendraient-elles pas lourdement à charge aux autres et à elles-mêmes ? et comment ne se verraient-elles pas en butte presque toujours à une juste dérision ? »

La petite dame, avec ses entrechats et son radotage français, importuna bientôt à l’excès les deux amis ; ils s’esquivèrent donc comme ils étaient venus, et se rapprochèrent de l’ambassadeur turc. Celui-ci les conduisit dans le salon, où l’on faisait les préparatifs du concert qu’on devait exécuter dans la soirée, et le soleil était déjà près de se coucher.

Le piano d’Oesterlein fut ouvert, et l’on mit en place les pupitres destinés à chaque musicien. La société se rassembla peu à peu, on servit des rafraîchissements et du thé dans de la vieille porcelaine de Saxe. Puis, Reutlinger saisit un violon et exécuta avec une rare habileté une sonate de Corelli, que le général Rixendorf accompagna sur le piano, et le conseiller Harscher sur le théorbe avec un talent digne de sa réputation. Ensuite, la conseillère intime Foerd chanta une grande scène italienne d’Anfossi, avec une expression touchante et une supériorité de méthode qui triompha de sa voix chevrotante et inégale. Dans le regard inspiré de Reutlinger éclataient la joie et l’enthousiasme d’une jeunesse, hélas ! bien loin de lui.

L’adagio était fini, Rixendorf donnait le signal de l’allégro, lorsque la porte du salon s’ouvrit tout à coup brusquement, et un jeune homme bien vêtu et de jolie tournure s’y précipita tout troublé, hors d’haleine, et se jeta aux pieds de Rixendorf en s’écriant d’une voix entrecoupée : « Ô monsieur le général ! – vous m’avez sauvé – vous seul – tout va bien – tout va bien ! Ô mon Dieu, comment pourrai-je donc vous remercier !… » Le général paraissait embarrassé ; il releva doucement le jeune homme, et il le conduisit dans le jardin en cherchant à calmer ses transports.

Cette scène avait causé une surprise générale. Chacun avait reconnu dans le jeune homme le secrétaire du conseiller intime Foerd, sur qui tous les regards s’étaient reportés avec curiosité. Mais celui-ci prenait prise sur prise et s’entretenait en français avec sa femme. Cependant l’ambassadeur turc s’étant enfin adressé directement à lui, il déclara nettement qu’il ne pouvait réellement pas s’expliquer quel génie diabolique avait si subitement lancé son jeune Max au milieu de l’honorable compagnie, ni le motif de ses remerciements exaltés. « Mais, ajouta-t-il, j’aurai bientôt l’honneur… » À ces mots il se glissa hors du salon, et Willibald s’empressa de le suivre.

Le trio féminin de la famille Foerd, c’est-à-dire les trois sœurs Nanette, Clémentine et Julie, étaient loin de montrer la même contenance. Nanette agitait son éventail, parlait de l’étourderie du jeune homme, et reprit le refrain de sa chanson : Amenez vos troupeaux, bergères ; mais personne n’eut l’air d’y faire attention. Quant à Julie, elle s’était retirée dans un coin du salon, le dos tourné à la société, dans le but évident de cacher non seulement sa vive rougeur, mais même quelques larmes qu’on avait pu surprendre dans ses yeux.

« La joie et la douleur blessent avec la même gravité le sein de l’infortuné ; mais la goutte de sang que fait jaillir l’atteinte de l’épine ne colore-t-elle pas d’un rouge plus vif la rose pâlissante ? » Ainsi s’exprimait avec une emphase affectée la jeune Clémentine, toute imbue du style de Jean-Paul ; et elle pressait en même temps à la dérobée la main d’un gentil jeune homme blond, qui n’avait que trop légèrement secoué déjà les chaînes de roses dans lesquelles Clémentine l’avait enlacé avec une jalousie menaçante, et qu’il avait trouvées mêlées d’épines trop aiguës. Il répondit par un sourire assez fade, et dit seulement : « Oh oui, charmante ! » En même temps, il lorgnait un verre de vin qu’un domestique venait de lui présenter, et qu’il aurait volontiers vidé sur la sentence sentimentale de Clémentine. Mais il en était bien empêché, attendu que Clémentine tenait fortement sa main gauche, tandis qu’avec la droite il venait justement de prendre possession d’un morceau de gâteau.

En ce moment, Willibald reparut dans le salon, et tout le monde de l’entourer et de l’accabler d’un déluge de questions : Pourquoi ? d’où ? quoi et comment ? Willibald prétendait obstinément ne rien savoir, mais c’était d’un air de finesse qui laissait croire tout le contraire. On ne cessa pas de le solliciter, car on avait très bien remarqué qu’il avait rejoint avec le conseiller intime Foerd le général Rixendorf et le jeune Max, et pris part à leur entretien avec beaucoup de chaleur.

« Si l’on exige absolument, dit-il enfin, que je divulgue prématurément l’affaire importante dont il s’agit, on voudra bien me permettre d’adresser certaines questions préalables à la très honorable compagnie. » On y consentit sans peine. Alors Willibald commença d’un ton pathétique : « Le secrétaire de monsieur le conseiller intime Foerd, appelé Max, ne vous est-il pas à tous connu comme un jeune homme bien élevé et richement doté par la nature ? – Oui, oui, oui ! crièrent les dames tout d’une voix.

— Son aptitude aux affaires, poursuivit Willibald, son zèle et l’étendue de ses connaissances ne sont-ils pas notoires ? – Oui, oui ! » crièrent les messieurs d’un commun accord. Et quand Willibald demanda encore si Max ne passait pas partout pour le garçon le plus subtil, pour l’esprit le plus fécond en drôleries, en joyeusetés, et s’il ne possédait pas enfin comme dessinateur un talent si remarquable, que Rixendorf n’avait pas dédaigné de lui donner des leçons, lui, Rixendorf, dont la réputation d’amateur avait pour garant des œuvres vraiment extraordinaires. Ce fut un chœur général des dames et des messieurs qui répondit : « Et oui ! oui ! oui ! » Willibald alors commença le récit attendu si impatiemment.

« Il y a quelque temps, dit-il, qu’un jeune maître de l’honorable corporation des tailleurs célébrait sa noce. La chose se fit avec pompe. La rue retentissait des accords des trompettes dominant le sourd ronflement des contrebasses. C’était avec un véritable désespoir que Jean, le domestique de monsieur le conseiller intime, regardait les croisées resplendissantes de la salle du bal ; le cœur lui saignait en croyant entendre parmi les danseurs les pas de la jeune Henriette, qu’il savait être à la noce. Mais lorsqu’il vit Henriette se montrer elle-même à la fenêtre, il ne put pas y tenir plus longtemps, il courut à la maison, se mit dans sa plus belle tenue, et monta résolument dans la salle de noce.

» On consentit bien à son admission, mais à la condition douloureuse qu’à la danse le premier tailleur venu aurait la préférence sur lui, ce qui le réduisait à ne pouvoir s’adresser qu’aux jeunes filles que personne ne se souciait d’inviter, à cause de leur laideur ou d’autres désagréments. Henriette était engagée pour toutes les valses et contredanses, mais dès qu’elle vit son bien-aimé, elle oublia toutes ses précédentes promesses pour le prendre pour cavalier, et l’intrépide Jean renversa par terre, en lui faisant faire plusieurs culbutes, un petit avorton de tailleur qui voulait lui disputer la main d’Henriette. Ce fut le signal d’un soulèvement général. Jean se défendit comme un lion, en distribuant de tous côtés des soufflets et de solides coups de poing ; mais il dut succomber enfin au nombre de ses ennemis, et il fut ignominieusement jeté en bas de l’escalier par les compagnons tailleurs.

» Plein de fureur et de désespoir, il voulait briser les carreaux, il jurait et tempêtait ; Max, en rentrant chez lui, passa par là en ce moment, et il délivra le malheureux Jean des mains des soldats du guet, qui se disposaient à le mener en prison. Jean ne cessait de se plaindre de sa mésaventure, et persistait à vouloir en tirer une vengeance éclatante. Max, pourtant, mieux conseillé, parvint à calmer son exaspération ; mais ce ne fut qu’en s’engageant formellement lui-même à prendre parti pour lui et à lui donner satisfaction de l’injure qu’il avait reçue. »

Ici Willibald s’arrêta tout court. – « Eh bien ? – eh bien ? et après ? – une noce de tailleurs – un couple amoureux – des coups de bâton – où tout cela doit-il aboutir ? » Ainsi criait-on de toutes parts.

« Permettez-moi, reprit Willibald, de faire observer à l’honorable assemblée, ainsi que l’expose le célèbre Weber Zettel, que dans cette comédie de Jean et d’Henriette, il se rencontre des choses qui flatteront peu le goût du public, et qu’il pourrait même bien arriver que certaines convenances s’y trouvassent blessées.

— Bon, vous saurez bien arranger cela, cher monsieur Willibald, dit la vieille conseillère du chapitre de Krain en lui frappant sur l’épaule. Quant à moi, je puis entendre bien des choses !

— Le secrétaire Max, poursuivit donc Willibald, s’assit l’autre jour à son bureau, prit une belle et grande feuille de papier vélin, un crayon et de l’encre de Chine, et dessina, avec la vérité d’imitation la plus parfaite, un grand et superbe bouc. Il n’est point de physionomiste qui n’eût trouvé, dans les traits expressifs de ce merveilleux animal, un riche et curieux sujet d’étude. Il y avait dans le regard de ses yeux spirituels je ne sais quelle vivacité énergique, bien que les contours de son museau barbu parussent plissés par une espèce de contraction musculaire, qui témoignait d’une souffrance intérieure très aiguë. En effet, le bon bouc était occupé à mettre au monde, par une voie fort naturelle, mais avec de douloureux efforts, une foule de tout petits tailleurs mignons et charmants, armés de ciseaux et de carreaux, et dont l’activité vitale se déployait dans leurs postures grotesques et variées. Au bas du dessin étaient écrits des vers que j’ai malheureusement oubliés ; cependant, si je ne me trompe, le premier disait : Eh ! qu’est-ce donc que le bouc a… mangé ? – Je puis certifier, du reste, que cet étrange bouc…

— Assez ! assez ! s’écrièrent les dames, laissez là cette vilaine bête ! parlez de Max, c’est de Max que nous voulons savoir…

— Le susdit Max, reprit Willibald, donna le dessin complètement terminé et d’un effet saisissant au vindicatif Jean, qui alla aussitôt adroitement le placarder sur la porte de l’auberge des tailleurs, où, pendant tout un jour, il fut l’objet de la curiosité des passants et servit de texte à mille plaisanteries. Les polissons des rues attroupés lançaient leurs bonnets en l’air avec des transports de joie, et se mettaient à danser autour de chaque tailleur qui passait, en chantant et en criant de tous leurs poumons : “Eh ! qu’a donc mangé le bouc ! – Ce ne peut être que Max, le secrétaire du conseiller intime, qui a fait ce dessin, disaient les peintres, – ce ne peut être que Max, le secrétaire du conseiller intime, qui a écrit ces vers”, s’écriaient les maîtres d’écriture. Bref, lorsque l’honorable corporation des tailleurs eut recueilli toutes les informations nécessaires, Max fut dénoncé aux magistrats comme l’auteur de la caricature ; et comme il ne pouvait guère compter sur le succès d’une dénégation, il se voyait menacé d’une incarcération peu agréable.

» Il courut alors tout désespéré chez son protecteur, le général Rixendorf ; il avait déjà consulté vainement vingt avocats. Tous avaient froncé le sourcil, hoché la tête et parlé d’un système de dénégation opiniâtre, expédient qui répugnait beaucoup à l’honnête Max. Le général lui dit au contraire : “Tu as fait une sottise, mon cher enfant ! Ce ne sera point les avocats qui te sauveront, ce sera moi, et seulement parce que j’ai reconnu dans ton tableau un dessin correct et un véritable esprit de composition. Le bouc, comme figure principale, a de l’expression et du caractère. J’ai remarqué aussi les tailleurs déjà couchés par terre, qui présentent à l’œil un groupe de forme pyramidale très heureux et riche sans confusion. Tu as aussi fort bien traité la figure principale du groupe inférieur, le tailleur qui travaille à se dégager avec tous les signes d’une douleur insupportable. Il y a du Laocoon dans l’expression de souffrance peinte sur ses traits. Je te félicite encore de la manière naturelle dont sont représentés ceux qui tombent, non du ciel, il est vrai. Maints raccourcis trop hardis sont très adroitement dissimulés au moyen des carreaux. Ton imagination enfin t’a bien servi pour peindre la pénible attente de nouveaux enfantements…” »

Mais les dames commencèrent à murmurer avec impatience, et le conseiller à l’habit de brocard murmura : « Mais le procès de Max, le procès, mon cher ami ?

— “Cependant, ne le prends pas en mauvaise part, dit le général (ainsi continua Willibald), l’idée de ce tableau ne t’appartient pas, elle est très ancienne ; mais c’est précisément ce qui doit te sauver.” À ces mots, le général fouilla dans un vieux bureau, et en tira une blague à tabac sur laquelle la caricature de Max se trouvait très nettement reproduite, et même presque sans aucune variation. Il remit la blague à son protégé comme pièce de conviction, et tout fut dit.

— Comment cela ? comment cela ? » s’écrièrent confusément tous les auditeurs ; mais les juristes qui se trouvaient dans la société se mirent à rire tout haut, et le conseiller intime Foerd, qui sur ces entrefaites était rentré dans le salon, dit en souriant : « Oui, sans doute, il nia l’animuminjuriandi, l’intention d’offenser, et il fut acquitté.

— C’est-à-dire, ajouta Willibald, que Max dit pour sa défense : “Je ne puis nier que le dessin ne soit de ma main, mais je n’ai point eu l’intention de blesser en aucune manière la corporation des tailleurs que j’honore infiniment ; j’ai copié simplement, comme vous pouvez le reconnaître, le dessin original existant sur cette ancienne blague à tabac, qui appartient au général Rixendorf, mon maître dans l’art de peindre. Mon imagination m’a seulement suggéré quelques légers changements. Cet ouvrage a passé dans des mains étrangères, mais moi je ne l’ai montré à personne, et encore moins affiché. Quant à cette circonstance qui fait tout le corps du délit, j’attends qu’on produise des renseignements contre moi.” – La production desdits renseignements est restée à la charge de l’estimable corporation des tailleurs, et Max a été acquitté aujourd’hui même. De là ses transports de joie et ses remerciements à son protecteur. »

Toutefois, l’opinion générale fut que la manière chaleureuse dont Max avait exprimé sa reconnaissance était empreinte d’une folle exagération relativement aux circonstances qui l’avaient motivée. Il n’y eut que la conseillère intime Foerd qui dit d’une voix émue : « Ce jeune homme a un sentiment d’honneur plus délicat que personne et une susceptibilité des plus vives. C’eût été pour lui un coup affreux que d’encourir une punition corporelle, et il aurait pour jamais déserté cette résidence.

— Peut-être, ajouta Willibald, y a-t-il encore au fond de cela quelque raison secrète… – Précisément, cher Willibald, dit Rixendorf qui venait d’entrer, et qui avait entendu les paroles de la conseillère intime, et si Dieu le permet, tout cela ne tardera pas à s’éclaircir et à tourner à bien ! »

Clémentine trouva toute l’histoire fort triviale, et Nanette n’en pensa rien du tout ; mais Julie avait recouvré tout son enjouement. Reutlinger convia alors ses convives à la danse. Aussitôt quatre joueurs de théorbe, assistés d’une couple de cornets à bouquin, de basses et de violons, jouèrent une sarabande expressive. Les vieux dansèrent et les jeunes gens faisaient tapisserie. Le conseiller de brocard se distingua surtout par ses hardis entrechats, et la soirée se passa fort gaiment.

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