Berganza
Il était homme de condition ; et parce qu’il savait un peu griffonner avec le crayon et racler un peu sur le violon, ses nobles parents lui avaient persuadé dès sa jeunesse qu’il était plein d’aptitude pour les beaux-arts. Il avait fini par le croire, et à force de l’entendre lui-même développer hardiment ses prétentions à ce sujet, le plus grand nombre en était venu à lui reconnaître en matière de goût une certaine omnipotence qu’il avait jugé à propos de s’arroger. Cela n’avait pas pu durer longtemps ; car son impuissance d’esprit ne fut que trop tôt publiquement connue. Néanmoins, il rapportait audacieusement à cette époque signalée par l’apogée de sa renommée imaginaire, la courte période de l’âge d’or de l’art, et il décriait d’une façon passablement grossière tout ce qui s’était fait depuis sans sa coopération, au mépris des rudiments scholastiques qui lui avaient été inculqués en nourrice. Cet homme était aussi médiocre que l’école de sa génération, et ennuyeux dans le commerce de la vie. Mais ses essais artistiques, auxquels il n’avait pu encore renoncer, et qui aboutissaient naturellement fort mal, n’étaient pas moins divertissants que son emportement passionné contre tout ce qui sortait des limites de son petit horizon in-douze.
Enfin, cet homme, dont les opinions biscornues et l’influence encore très grande auraient pu avoir de fâcheux résultats, se trouvait, lorsqu’il mourut, précisément dans le sixième âge.