‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 102 sur 159 · Berganza

Berganza

Pour le coup, je m’étais bien promis de pénétrer dans le salon, coûte que coûte. Je m’attachai toute la soirée au professeur, et celui-ci, par pure gratitude de ce que j’avais si bien secondé son espièglerie, choisit un moment propice pour m’ouvrir la porte en cachette ; de sorte que je pus me faufiler derrière le monde et me tapir dans un lieu convenable sans être remarqué.

Cette fois, on avait tendu un rideau dans toute la largeur du salon, et le foyer de lumière, disposé près du plafond, au lieu d’éclairer également tous les objets d’alentour, ne projetait ses rayons que d’un seul côté de la pièce. – Lorsqu’on tira le rideau, on vit sainte Cécile dans son costume pittoresque, exactement comme celle du tableau de Carlo Dolce, assise devant de petites orgues antiques, la tête penchée, et regardant les touches du clavier d’un air pensif, comme si elle eût cherché la traduction matérielle des sons qui paraissaient flotter dans le vague autour d’elle. C’était la reproduction vivante du tableau de Carlo Dolce. Soudain retentit un accord lointain, prolongé et qui se perdit à travers l’espace. Cécile leva doucement la tête. On entendit alors, comme partant d’une très grande distance, un choral de voix de femmes. C’était un ouvrage du musicien. L’harmonie de cette musique, que semblaient chanter dans le ciel les chérubins et les séraphins, simple, et pourtant empreinte d’un caractère vraiment idéal, me rappela vivement maintes compositions sacrées que j’avais entendues deux cents ans plus tôt en Espagne et en Italie, et je me sentis agité comme alors d’un pieux frémissement. Les yeux de Cécile, tournés vers le ciel, rayonnaient d’une extase divine, si bien que le professeur de philosophie tomba à genoux malgré lui en s’écriant, les mains jointes : Sancta Cæcilia, ora pro nobis2. Beaucoup de spectateurs suivirent son exemple avec un véritable enthousiasme, et quand le rideau se referma avec un sourd frôlement, tous restèrent, jusqu’aux jeunes demoiselles, plongés dans une dévotion silencieuse, jusqu’à ce qu’un transport universel et bruyant d’admiration vint soulager les cœurs oppressés.

Le poète et le musicien s’agitaient et grimaçaient comme des fous, et s’embrassaient tous deux en versant d’abondantes larmes. – On avait prié Cécile de garder pour tout le reste de la soirée son costume fantastique ; mais avec un sens exquis, elle s’y était refusée ; et quand elle reparut enfin dans le salon avec sa mise ordinaire et gracieuse, tout le monde se pressa autour d’elle en la comblant des plus vifs éloges, tandis qu’elle, dans sa candeur naïve, ne pouvant concevoir pourquoi on la louait si fort, attribuait l’effet saisissant de cette scène aux habiles dispositions du poète et du musicien. Madame seule était mécontente, car elle sentait bien qu’avec toutes ses poses copiées d’après des dessins ou des tableaux, et mille fois étudiées devant son miroir, elle n’avait jamais pu produire même une ombre passagère de l’impression causée dès la première fois par Cécile. Elle développa très savamment tout ce qui manquait encore à sa fille pour être une artiste mimique ; sur quoi le professeur de philosophie remarqua malicieusement à demi voix que Cécile ne gagnerait rien à coup sûr comme artiste mimique à ce que sa mère lui cédât ce qu’elle avait de trop en cette qualité. Madame conclut en disant que des occupations spéciales et l’étude de la philosophie naturelle, qui la réclamaient, nécessitaient la suspension momentanée des représentations mimiques. Cette déclaration positive, fruit de sa mauvaise humeur, et puis la mort d’un parent de la famille, changèrent toutes les habitudes de la maison. – Ce vieillard était bien l’un des originaux les plus plaisants que j’aie rencontrés.