Berganza
Fort peu ! – Je déchargerai même les acteurs d’une partie de la faute pour la rejeter sur la confrérie ignorantissime des directeurs et régisseurs de théâtres. Ceux-ci ne reconnaissent qu’un principe : une bonne pièce est celle qui remplit la caisse et où les acteurs sont fréquemment applaudis : or, tel a été le cas pour tel et tel ouvrage ; donc, plus une nouvelle pièce se rapproche de ceux-ci par la forme, le plan et le style, meilleure elle est ; plus elle en diffère, moins elle doit valoir. – Il n’en faut pas moins donner au public des nouveautés ; et comme il est encore des voix de poètes qui se font entendre et qui captivent même bien des oreilles, il faut donc aussi admettre quelques productions scéniques qui sortent de la routine vulgaire ; mais dans ce cas, pour préserver l’infortuné poète d’une chute complète, pour le mettre en quelque sorte sous la sauvegarde de certaines garanties regardées comme indispensables sur les planches, monsieur le régisseur a l’extrême bonté de s’intéresser à lui, et de faire à la pièce les coupures convenables, ce qui signifie qu’il retranche ou transpose des discours, ou même des scènes entières, de telle sorte qu’avec l’unité de l’ensemble chacun des effets préparés par l’auteur avec réflexion et préméditation, est complètement détruit, et que le spectateur, à qui l’on ne montre plus que les coups de pinceau les plus grossiers, sans l’adoucissement des demi-teintes, sans l’illusion de la perspective, ne peut plus reconnaître les traits de la composition. – Mais monsieur le régisseur ne se sent pas d’aise si les entrées et les sorties des personnages, ainsi que les changements de décorations, se succèdent dans l’ordre normal, bien entendu d’après sa façon de penser.