‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 130 sur 159 · Moi

Moi

Assurément, nos directeurs et régisseurs de théâtres ne songent guère à offrir pareille justification de leur compétence. – Cependant, il arrive parfois à tel médiocre auteur d’enfanter une œuvre dramatique qui par son allure énergique et franche ne peut manquer son effet sur la foule. Directeur et régisseur ont examiné l’ouvrage, ils ont vérifié et contrôlé ses dimensions de longueur, de largeur, d’épaisseur : mais quant au fond, ils l’ont déclaré d’un commun accord absurde et pitoyable. Néanmoins, comme d’habiles connaisseurs sollicitaient vivement la représentation, le drame est mis à l’étude, et mes gens de se frotter les mains à l’avance dans l’expectative des sifflets qui doivent l’accueillir suivant toute probabilité. Car le susdit régisseur avec une malicieuse perfidie a refusé au poète frappé de réprobation son aide providentielle, et le laisse braver les chances du sort dans son état de nudité primitive, dans le dénuement le plus complet de toutes les ressources de l’illusion théâtrale ; aussi rien qu’en songeant au lever du rideau, il ne peut réprimer un sourire plein de jactance et de pitié où se reflète l’orgueilleuse idée de sa supériorité et de son importance personnelle. – Eh bien pourtant (qui s’y serait attendu ?), la vérité et la passion que respire le drame, captivent, électrisent la foule, dont le recueillement silencieux n’est troublé que par les transports, l’émotion expansive qu’excite la puissance irrésistible du génie poétique ! – C’est alors qu’une scène comique se passe entre le directeur et le régisseur, qui tant soit peu interdits tous les deux désavouent à l’envi leur critique aveugle et naguères si hardie de la pièce méconnue. Et l’on voit aussi les acteurs, s’ils ont recueilli beaucoup d’applaudissements, se ranger du côté de l’auteur ; mais ils se moquent tous in petto de la niaiserie du public qui, à les entendre, s’est laissé éblouir par la perfection de leurs talents personnels, au point de trouver du mérite dans un ouvrage aussi nul et aussi incompréhensible.