‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 134 sur 159 · Berganza

Berganza

Je ne connais pas de but plus élevé pour l’art que de susciter chez les hommes cette flamme du plaisir qui, délivrant notre être de toute oppression terrestre et de tous les tourments de cette vie prosaïque, comme de scories impures, permet à l’âme de planer libre et fière dans les régions célestes, presque en contact avec la divine essence qui commande son respect et son admiration ! La production de cette joie, cette exaltation de l’esprit au plus haut point de vue poétique, d’où l’on accepte volontiers les plus rares merveilles du pur idéal comme des impressions familières, et d’où la vie ordinaire elle-même, avec tous ses phénomènes variés et contrastés, apparaît peuplée d’enchantements, ennoblie et sanctifiée par une splendide poésie : voilà seulement, à mon avis, le véritable but du théâtre ! Sans le don d’envisager les apparitions de la vie, non comme des abstractions isolées et confondues au hasard par une nature capricieuse, mais comme autant d’anneaux d’une chaîne magique, autant de rouages importants d’un mécanisme admirable et mystérieux, sans la faculté de se les approprier spirituellement et de les reproduire avec de vivantes couleurs, il n’y a point d’auteur dramatique : sans cela la lutte est vaine pour tenir le miroir devant la nature, pour montrer à la vertu sa propre image, au vice ses traits hideux, au siècle et à l’époque l’empreinte fidèle de leur physionomie.