‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 18 sur 159 · Berganza

Berganza

Tu sais que lorsque le don de la parole me fut accordé pour la première fois, à moi et à mon défunt ami Scipion (fasse le ciel qu’il repose en paix !), l’enseigne Campuzano, qui gisait sur un matelas de l’hôpital, en proie aux souffrances les plus aiguës, et incapable de proférer un mot, épiait notre entretien, et comme l’excellent Don Miguel de Cervantes Saavedra a divulgué au public les fruits de l’indiscrétion de Campuzano, je puis te supposer parfaitement instruit de l’histoire antérieure de ma vie, dont je faisais part à mon cher et inoubliable ami Scipion. Tu sais donc qu’il entrait dans mon emploi de porter la lanterne devant les frères quêteurs, qui allaient recueillir les aumônes au profit de l’hôpital. Or, il arriva un soir que, dans une des rues les plus éloignées du couvent, où logeait une vieille dame qui nous distribuait chaque fois de riches aubaines, je me trouvai retenu plus longtemps qu’à l’ordinaire avec mon falot, attendu que la main bienfaisante ne jugeait pas à propos de se montrer à la fenêtre. – Mahudes voulait me faire quitter la place ; ô que n’ai-je cédé à son injonction !…

Mais ma mauvaise étoile l’emporta, et les puissances infernales avaient juré ma perte. Scipion hurla pour me prévenir ; Mahudes me conjurait d’une voix touchante de m’éloigner : j’allais suivre son conseil, quand la fenêtre s’ouvrit, et un petit paquet tomba par terre. Au moment où je m’en approchais, je me sentis tout à coup enlacé dans des bras osseux, comme par les replis d’un serpent ; un long cou de cigogne s’appliqua sur mon dos, un nez de vautour aigu et glacial se mit en contact avec mon museau, et des lèvres bleuâtres et desséchées m’effleurèrent de leur haleine pestilentielle. Un violent coup de poing brisa ma lanterne, qui s’échappa d’entre mes dents.

— Je te rattrape enfin, – fils de catin ! vilain – bien-aimé Montiel ! – je ne te quitte plus, ô mon cher Montiel ! mon gracieux fils ! tu ne m’échapperas pas. –

Ainsi me criait dans les oreilles la voix ronflante de ce monstre. – Ah ! quelle horrible angoisse ! – La créature diabolique accroupie sur mon dos, et qui me tenait ainsi enlacé, c’était elle ! l’odieuse, la maudite Cagnizares ! Tout mon sang se figea dans mes veines. Bien repu et robuste comme j’étais, j’aurais défié le plus hardi sergent d’archers et toute son escouade. Mais en cette conjoncture mon courage m’abandonna. – Ô pourquoi Belzébuth ne l’a-t-il pas mille fois noyée dans sa mare de soufre ! – Je sentais le hideux squelette harper mes côtes de ses ongles crochus, et ses flasques mamelles, pareilles à deux bourses de cuir, ballotter sur mon cou, tandis que ses longues jambes écharnées traînaient par terre, et que les pans déchirés de sa robe s’entortillaient autour de mes pattes. Ô l’affreux ! l’horrible souvenir !…