Chapitre 5 Dernières aventures du chien Berganza 1
Pareil à un esprit d’Ossian sortant d’un épais brouillard, je quittai cette salle pleine de fumée de tabac, pour respirer le grand air. La lune brillait dans un ciel sans nuages, pour mon bonheur, car, tandis que j’étais resté livré à mille pensées diverses, à mille projets chimériques qui me berçaient d’une secrète harmonie, dont les propos confus des assistants formaient pour ainsi dire l’accompagnement, je m’étais attardé, n’ayant pas fait attention à la marche de l’horloge, et j’avais à courir un quart d’heure à travers le parc pour pouvoir rentrer dans la ville avant la clôture des portes. On sait qu’à N…, tout à côté de l’auberge, on passe le fleuve dans un bac, et que le parc conduit ensuite jusqu’à la ville. Le batelier me recommanda de ne pas dévier de la grande route, si je ne voulais pas m’égarer, et je me mis à courir précipitamment au clair de lune.
J’avais déjà dépassé la statue isolée de saint Népomucène, lorsque j’entendis soupirer à plusieurs reprises d’une manière plaintive et douloureuse. Je m’arrêtai involontairement, et il me vint aussitôt le pressentiment qu’il allait peut-être m’arriver quelque aventure extraordinaire, ce que je n’éprouve jamais sans un certain plaisir : car je suis constamment à l’affût et dans l’expectative de ce qui peut trancher sur le cours de cette vie triviale et bourgeoise ; je résolus donc de savoir d’où partaient ces gémissements.
Guidé par le bruit, je pénétrai dans le taillis, et j’arrivai derrière la statue de saint Népomucène, jusqu’à un tertre de gazon. Tout à coup je n’entendis plus rien, et je croyais m’être trompé, lorsque tout près derrière moi une voix sourde et entrecoupée articula les mots suivants avec de pénibles efforts :
« Sort cruel ! maudite Cannizares ! ta fureur n’est donc pas assouvie et brave la mort elle-même… N’as-tu pas retrouvé dans l’enfer ton infâme Montiela avec son bâtard de Satan !… Oh !… oh !… oh !… »
Je ne voyais personne : la voix semblait partir d’en bas, et soudain un dogue noir qui était étendu près du banc de gazon se leva devant moi, mais il retomba aussitôt par terre avec des mouvements convulsifs, et parut prêt à expirer. – Indubitablement c’était lui qui avait soupiré et prononcé ces paroles, et je ne laissai pas que d’être un peu décontenancé, car jamais jusque-là je n’avais encore entendu de chien parler aussi distinctement.
Je me remis pourtant, et je me crus dans l’obligation de secourir de tout mon pouvoir le pauvre animal, à qui l’approche de la mort déliait la langue sans doute pour la première fois, à l’ombre de la statue miraculeuse de saint Népomucène. J’allai donc chercher à la rivière, dans mon chapeau, de l’eau dont je l’aspergeai, ce qui lui fit ouvrir de grands yeux flamboyants, et montrer en grognant deux rangées de dents qui auraient pu faire honneur au ténor le plus difficile. Cela ne me rassura pas précisément ; mais, pensai-je en moi-même, avec un chien raisonnable qui parle, et qui par conséquent doit comprendre également ce qu’on lui dit, je me tirerai toujours bien d’affaire en y mettant de la civilité.
« Monsieur ! lui dis-je le premier, vous éprouvâtes tout à l’heure une légère indisposition, vous étiez bien près de passer un méchant quart d’heure, et peut-être alliez-vous, comme dit le proverbe, crever comme un chien, vous même qui semblez prendre plaisir à vouloir vous faire passer pour tel. Sur ma parole ! si vos yeux projettent encore de si vifs éclairs, si vous avez encore la force de grogner, je veux dire de murmurer un peu, vous le devez à l’eau fraîche que je suis allé puiser au fleuve voisin, dans mon chapeau tout neuf, au risque imminent de mouiller mes bottes ! »
Le chien se redressa avec peine, et après s’être couché commodément sur le flanc, les pattes de devant étendues, il me regarda longtemps en face, mais d’un œil plus doux qu’auparavant ; il paraissait réfléchir s’il devait ou non prendre la parole. Enfin il dit :
« Tu m’as secouru ! – En vérité, si tu t’étais exprimé avec moins de prétention, je pourrais douter que tu sois réellement un homme ! – Mais tu m’avais peut-être entendu parler, car j’ai la mauvaise habitude de discourir avec moi-même, lorsque le ciel permet que j’use de votre langage, et ce n’est alors que la curiosité qui t’a inspiré de me venir en aide. Un sincère mouvement de compassion pour un chien, cela n’est pas dans le naturel de l’homme. »
Persistant à user d’une politesse systématique, je cherchai à persuader mon interlocuteur de l’affection que m’avait toujours inspirée sa race, et en particulier l’espèce à laquelle il appartenait ; je fis sonner bien haut, par exemple, mon mépris pour les bichons et les carlins, que je traitai d’obscurs parasites dépourvus de tout mérite et de tout génie, et ainsi des autres chiens. Quelle oreille ici-bas reste absolument sourde aux doux accents de la flatterie ? Celle de mon discours produisit son effet sur ce Timon à quatre pattes, et un frétillement de sa queue, à peine sensible, mais infiniment gracieux, me prouva que je commençais à capter sa bienveillance.
« Il me semble, me dit-il d’une voix sourde et à peine intelligible, que le ciel t’ait suscité tout exprès pour être mon consolateur, car tu m’inspires une confiance telle que depuis bien longtemps je n’en ai ressentie pour personne. – Oui, l’eau même que tu m’as apportée, comme si elle renfermait en elle une vertu particulière, m’a merveilleusement rafraîchi et restauré ! – Lorsqu’il m’est permis d’user de la parole à votre manière, je me complais à jaser et à babiller à propos de toutes mes joies et de mes douleurs, parce que votre langage paraît vraiment approprié à cela, tant il offre de mots pour rendre clairement mille objets, de nuances applicables aux accidents variés de la vie. Mais, je dois l’avouer, pour ce qui a trait aux sentiments intimes de l’âme et à une foule de rapports intellectuels, je ne crois pas que mon aboiement et mes grognements, diversifiés à l’infini et modulés sur tous les tons possibles, soient plus insuffisants que la parole pour les exprimer, si même ils ne sont pas préférables, et j’ai souvent imaginé, en voyant mon langage de chien si peu compris, qu’au lieu de s’en prendre à moi de ce que je ne m’énonçais pas convenablement, c’était à vous qu’il fallait reprocher de ne faire aucun effort pour me comprendre.
— Mon digne et honorable ami, l’interrompis-je, tu viens d’émettre sur notre idiome une pensée très profonde, et je vois bien que tu n’as pas moins d’intelligence que d’âme, ce qui arrive fort rarement. Ne te méprends pas du reste sur cette dernière expression, et sois persuadé que pour moi ce n’est pas un vain mot, comme pour tant de gens qui ont toujours l’âme à la bouche, quoiqu’ils en soient totalement dépourvus. – Mais je t’ai interrompu ?
— Conviens d’une chose, reprit le chien, l’appréhension de quelque phénomène, mes paroles sourdes, l’aspect de ma figure, qui, à la pâle clarté de la lune, ne doit pas précisément provoquer la confiance, voilà seulement ce qui t’a rendu d’abord si souple et si poli. Maintenant tu ne te méfies plus de moi, tu me tutoies : et j’en suis bien aise. – Si tu veux, passons la nuit à jaser. Peut-être seras-tu mieux disposé à la causerie aujourd’hui qu’hier, après avoir trébuché dans l’escalier en sortant, plein de mauvaise humeur, du cercle scientifique…
— Comment ! tu m’aurais vu hier ?…
— Oui ! je te reconnais en effet maintenant pour celui qui a failli me renverser en s’élançant précipitamment dans cette maison. Comment je m’y trouvais moi-même, nous parlerons de cela plus tard. Je veux d’abord te faire savoir, sans condition ni réserve, comme à un fidèle ami, avec qui tu t’entretiens.
— Tu vois quelle est mon attente.
— Apprends donc que je suis ce même chien Berganza qui, il y a plus de cent ans, à Valladolid, à l’hôpital de la Résurrection… »
Je ne pus contenir plus longtemps l’émotion qui s’était emparée de moi au nom de Berganza. « Excellent homme ! m’écriai-je dans le transport de ma joie. Quoi ! vous seriez vous-même le noble, sage, bon et digne Berganza, qui ne pûtes triompher de l’incrédulité obstinée du licencié Peralta, mais dont l’enseigne Campuzano recueillit si religieusement les merveilleux entretiens ? Mon dieu ! que je suis aise de pouvoir ainsi causer tête à tête avec ce cher Berganza !
— Assez ! assez ! s’écria Berganza. Et moi aussi, j’éprouve un grand plaisir à retrouver ici, justement dans un moment où je jouis de la faculté de parler, une de mes vieilles connaissances, l’homme habitué depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs mois déjà, à venir perdre son temps au milieu de ce bois, l’homme à qui il vient quelquefois une idée bouffonne, plus rarement une idée poétique, qui a toujours le gousset vide, mais d’autant plus souvent un verre de vin de trop dans la tête, qui fait de méchants vers et de bonne musique, que la plupart des gens ont pris en grippe à cause de ses singularités, que…
— Chut ! chut ! Berganza ! je vois que tu ne me connais que trop bien, et je dépose avec toi toute cérémonie. – Mais avant de me raconter (comme j’espère que tu le feras) par quel miracle tu existes encore, et comment tu es venu de Valladolid jusqu’ici, dis-moi, je te prie, ce qui paraît évidemment te choquer dans ma manière d’être.
— Il ne s’agit pas de cela maintenant, dit Berganza, j’ai la plus grande estime pour tes efforts littéraires et ton sentiment poétique. – Je suis sûr, par exemple, que tu feras imprimer notre dialogue d’aujourd’hui : c’est pourquoi je veux m’appliquer à me montrer du beau côté, et à m’exprimer le plus élégamment qu’il me sera possible. Mais, mon ami ! crois-moi, c’est un chien mûri par l’expérience qui te le dit : ton sang coule avec trop d’impétuosité dans tes veines. Ton ardente imagination t’emporte souvent sur ses ailes au-delà des limites du fantastique, et t’abandonne désarmé dans une région inconnue, dont les hôtes mystérieux pourraient un jour te faire sentir leur pernicieux pouvoir. Si cela te touche un peu, modère-toi donc sur la boisson, et pour te réconcilier avec les nombreux individus que blessent tes façons d’agir excentriques, écris sur ton bureau, sur la porte de ta chambre, partout enfin où cela est praticable, la règle d’or du révérend père franciscain, à savoir : qu’il faut laisser aller le monde comme il va, et ne rien dire que du bien du père prieur. – Mais, dis-moi, mon ami ! n’as-tu rien sur toi qui puisse me servir à amortir un peu la faim qui vient de se réveiller en moi. »
Je me souvins que j’avais emporté pour ma promenade solitaire du matin, un petit pain au beurre que je n’avais pas consommé, et je le trouvai encore enveloppé dans ma poche.
« Une saucisse ou un morceau de viande quelconque m’aurait satisfait davantage, dit Berganza, mais nécessité n’est point scrupuleuse. » Et il mangea avec un contentement manifeste le pain au beurre que je lui présentais par morceaux. Quand il eut fini, il essaya quelques cabrioles dont il s’acquitta un peu lourdement encore, tout en reniflant et en éternuant avec force, presque à l’instar d’un homme, puis il se coucha dans la position du sphinx, en face du banc de gazon où j’étais assis, et fixant sur moi ses yeux clairs et étincelants, il commença en ces termes :
« Vingt jours et vingt nuits ne me suffiraient pas, mon cher ami, pour te raconter tous les événements extraordinaires, les aventures diverses et les épreuves successives qui ont rempli mon existence depuis l’époque où je quittai l’hôpital de la Résurrection à Valladolid. Mais tu n’as besoin que de connaître de quelle manière je suis sorti du service de Mahudes, et mes plus récentes aventures ; encore, ce récit sera si long, que je dois te prier de ne pas souvent m’interrompre. Je ne te permets que peu de mots : seulement une réflexion de temps en temps, pourvu qu’elle soit sensée ; sinon, garde-la pour toi, et ne me dérange pas inutilement, car j’ai une bonne poitrine, et je puis, en parlant, fournir une longue traite sans reprendre haleine. »
Je le lui promis, en lui tendant ma main droite, dans laquelle il mit sa vigoureuse patte droite de devant, que je serrai et secouai le plus cordialement du monde, à la bonne manière allemande. L’un des plus beaux pactes d’amitié que jamais la lune ait éclairés, conclu de la sorte, Berganza poursuivit ainsi :