‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 39 sur 159 · Berganza

Berganza

La nuit est fraîche, profite donc un peu de ma chaleur corporelle, qui parfois s’échappe en étincelles pétillantes de mes poils noirs ; d’ailleurs, je veux dire tout bas ce que je vais te confier à présent. – Lorsque le jour maudit est revenu, et que l’heure du sabbat approche, je ressens d’abord des appétits tout particuliers et absolument contraires à mes habitudes. Ainsi, au lieu d’eau naturelle, je voudrais boire du bon vin, j’ai envie de manger de la salade aux anchois. En outre, je ne puis m’abstenir de frétiller amicalement de la queue à certaines personnes qui me déplaisent souverainement, et qui n’excitent d’ordinaire que mes grognements. Ce n’est pas tout encore : si je rencontre alors des chiens plus forts et plus vigoureux que moi, mais que je n’hésite pourtant pas à combattre quand ils me provoquent, je les évite avec le plus grand soin, tandis qu’à la vue de petits bichons ou de roquets avec lesquels je joue volontiers dans mon état naturel, il me vient l’idée de leur donner par derrière un bon coup de patte, dans la persuasion où je suis que cela leur fera du mal, sans qu’ils puissent en tirer vengeance. Bref, tout change et s’embrouille dans le plus profond de mon âme, tous les objets flottent indécis et décolorés devant mes yeux ; des sentiments étrangers, et que je ne saurais définir, m’agitent et m’oppressent. Le bois ombreux, sous le feuillage duquel j’ai tant de plaisir ordinairement à m’étendre, et que je crois entendre converser avec moi, quand le vent, agitant ses branches, leur fait rendre un murmure doux et varié, ne m’inspire plus que du dégoût : je trouve insupportable la clarté de la lune, cette reine de la nuit qui voit les nuages, en passant devant elle, se parer d’or et d’opale ; mais j’éprouve une envie irrésistible de m’introduire dans les salons brillamment illuminés. Là, je voudrais marcher sur deux pieds, cacher ma queue, me parfumer, parler français et manger des glaces : je voudrais que chacun vint me serrer la patte en m’appelant mon cher baron ! ou mon petit comte ! et me soustraire enfin complètement à la nature canine. Oui, j’envisage en ces moments-là l’état de chien avec horreur ; et plus mon imagination exaltée me rapproche de la qualité d’homme, plus ce prétendu développement organique cause dans tout mon être une perturbation funeste. – J’ai honte d’avoir sauté et gambadé dans la prairie, et de m’être gaiement roulé dans l’herbe par une chaude journée de printemps. Mon caractère devient de plus en plus sérieux et réfléchi. À la fin de cette lutte déplorable, je me sens homme, et propre à dominer la nature qui fait croître les arbres, pour qu’on en puisse faire des tables et des chaises, et fleurir les fleurs, pour qu’on les mette en bouquets à sa boutonnière. Mais tandis que je m’approprie ainsi les plus éminentes facultés de votre nature, mes sens et mon esprit sont frappés d’une stupidité qui m’alanguit et m’oppresse horriblement, jusqu’à me jeter dans un évanouissement complet.