‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 46 sur 159 · Berganza

Berganza

Je te l’ai déjà dit, mon ami, dans mon bon temps, je fréquentais volontiers beaucoup de poètes. Je préférais les croûtes de pain que me donnait tel pauvre étudiant, qui n’avait guère d’autre nourriture, à un morceau de rôti que me jetait d’un air méprisant un valet mercenaire. – Alors la noble ardeur de peindre en un mélodieux langage les plus mystérieux sentiments de l’âme enflammait encore dans toute sa pureté l’esprit des élus, et ceux mêmes qui ne pouvaient revendiquer un pareil titre avaient de la passion et de la foi ; ils honoraient les poètes comme des prophètes qui nous révèlent les secrets merveilleux d’un monde inconnu, plein de séductions et de magnificences, et ils n’avaient point la ridicule prétention de devenir, eux aussi, les prêtres du divin sanctuaire dont la poésie leur entrouvrait la riche perspective. – Mais à présent tout a bien changé. Qu’il advienne à un riche citadin, à monsieur le professeur patenté, ou à monsieur le major une nichée d’enfants, vite on mettra Frédéric, Pierre et le petit Jeannot à chanter, à composer, à peindre, à déclamer des vers, sans s’embarrasser le moins du monde s’ils ont pour tout cela le plus petit grain de vocation et d’aptitude. Cela fait partie de votre prétendue bonne éducation. Et puis, chacun croit pouvoir disserter, bavarder sur l’art, apprécier, pénétrer le poète, l’artiste dans le plus intime de son être, et le mesurer à sa toise. Or, quel affront plus cruel pour un artiste que de voir le vulgaire le rabaisser à son niveau ? Et c’est pourtant ce qui arrive tous les jours. Que de fois n’ai-je pas éprouvé un mortel dégoût à entendre de ces sortes de gens obtus déraisonner sur les arts, citer Goethe et se battre les flancs pour paraître inspirés par cette poésie dont un seul rayon les eût éblouis et paralysés, les chétifs eunuques !

Mais surtout, ne prends pas cela en mauvaise part, mon ami ! si tu avais par hasard une femme ou une maîtresse de cette nature, – ce sont surtout les femmes éduquées, artistiques, poétiques qui me déplaisent souverainement. Car si j’aime à me laisser caresser par une main déliée de jeune fille, et à reposer ma tête sur un élégant tablier, souvent en revanche, quand j’entends quelqu’une de ces précieuses, dépourvues de goût et de bon sens, bavarder à tort et à travers sur une foule de niaiseries littéraires qu’elles ont apprises par cœur, il me prend l’envie de lui imprimer avec mes dents tranchantes, dans quelque endroit sensible de son corps, une bonne remontrance !