‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 77 sur 159 · Berganza

Berganza

Que ce fût en effet par vengeance à cause du cours particulier de philosophie manqué, comme le soutenait le caractère indécis, ou bien seulement par dégoût et par aversion pour les ridicules prétentions artistiques de la dame, bref, le professeur devenu son ichneumon 4, la poursuivait sans relâche, et se plaisait à fouiller dans le plus intime de son être, au moment où elle s’y attendait le moins. Il avait le talent de l’entortiller et de l’enlacer, dans ses propres phrases à bévues et dans ses sentences philosophico-esthétiques sur l’art, d’une façon toute particulière et si adroite, qu’elle s’enfonçait profondément dans le labyrinthe prosaïque et hérissé d’ivraie du non-sens, en faisant de vains efforts pour en trouver l’issue. Il poussait la malignité si loin, qu’il débitait devant elle, comme autant de théorèmes de philosophie transcendante, des phrases absolument dénuées de sens, ou aboutissant à de niaises trivialités, qu’elle retenait, grâce à sa prodigieuse mémoire des mots, et lançait ensuite à tout propos avec une affectation emphatique. Plus ces propositions étaient baroques et inintelligibles, plus elles lui plaisaient, car alors l’admiration des cerveaux étroits, ou plutôt leur fanatisme pour cet esprit supérieur, pour cette sublimité féminine, s’exaltait d’autant plus. – Mais venons au fait ! – Le professeur m’avait pris en très grande amitié : il saisissait toutes les occasions de me caresser et de me donner de bons morceaux. Je répondais à cette bienveillance par une affection des plus cordiales, et je le suivis d’autant plus volontiers un soir qu’il m’attira dans une chambre écartée, tandis que la société passait dans une grande salle tendue de noir, où Madame allait exécuter ses scènes de mimique.

Il m’avait réservé comme de coutume un bon morceau de gâteau. Pendant que je le mangeais, il commença à me gratter doucement sur la tête, et puis il ceignit mon front d’un mouchoir qu’il noua et drapa avec beaucoup de soin autour de mes oreilles. Durant cette opération, il riait en me regardant, et me dit plusieurs fois : « Chien intelligent, habile chien ! montre aujourd’hui ton esprit, et ne gâte pas la plaisanterie ! » – Habitué de vieille date, depuis mon métier dramatique, à ce qu’on me fit la toilette, je le laissai m’arranger comme il le voulut, et je le suivis ensuite machinalement, et à petits pas, dans le salon où Madame avait déjà commencé ses exhibitions. Le professeur sut si adroitement me soustraire aux regards des spectateurs que personne ne me remarqua.

Après avoir représenté des saintes Vierges et des Cariatides, des Cariatides et des saintes Vierges, Madame s’avança avec une coiffure fort singulière, ressemblant à la mienne à s’y méprendre. Elle se mit à genoux, et allongea les bras sur un tabouret placé devant elle, en contraignant ses yeux naturellement vifs et spirituels, à un regard fixe, funèbre et fantasmatique. Alors le professeur me poussa tout doucement en avant, et moi, sans soupçonner la plaisanterie, je m’avançai gravement jusqu’au milieu du cercle, et je m’accroupis par terre vis-à-vis de la dame, les pattes de devant étendues dans ma position habituelle. Excessivement surpris de la voir dans cette posture, qui présentait l’aspect le plus singulier, surtout à cause de la partie sur laquelle on a coutume de s’asseoir, et que la nature avait douée chez elle d’une ampleur prodigieuse, je ne me lassais point de la considérer avec ce regard immuable et sérieux qui m’est propre.

Tout à coup, au morne silence qui régnait dans la salle, succéda un éclat de rire universel et immodéré. Ce fut alors seulement que la dame, plongée dans la contemplation intérieure de l’art, m’aperçut. Elle se relève en fureur et s’écrie comme Macbeth, avec une affreuse grimace : « Qui m’a fait cela ! » Mais personne ne l’entend, car tous les assistants, comme électrisés par cet aspect véritablement trop comique, éclatent et crient confusément : « Deux sphinx. – Deux sphinx en conflit ! »

— « Qu’on chasse ce chien loin d’ici, qu’on l’ôte de ma vue, hors du logis le maudit chien ! » Ainsi tonnait la dame, et déjà les domestiques me pourchassaient, lorsque ma protectrice, la charmante Cécile s’élança vers moi, me délivra de ma coiffure égyptienne, et m’emmena dans sa chambre. – J’obtins, il est vrai, la permission de rester dans la maison, mais l’entrée de la salle des représentations mimiques me fut de ce jour à jamais interdite.