‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 76 sur 159 · Berganza

Berganza

M’y voici donc.

Le musicien. – C’est pourtant une femme admirable, avec sa profonde intelligence de l’art et son instruction encyclopédique !

Le caractère indécis. – Oui, il faut en convenir, Madame est en effet portée aux sciences d’une manière !…

Le professeur de philosophie. – Ha ?… ha ?… c’est donc là réellement votre avis ? Eh bien moi, je prétends et soutiens le contraire !

Le caractère indécis. – Au fait, oui, quant à l’enthousiasme, comme l’entend notre ami le virtuose ici présent, il se pourrait bien que…

Le professeur de philosophie. – Je vous dis que le chien noir que voici là, sous le poêle, et qui nous regarde d’un air si intelligent, comme s’il prêtait la plus vive attention à nos paroles, aime et comprend l’art mieux que cette femme, à qui le ciel veuille pardonner de ce qu’elle s’attribue ainsi sans vergogne la chose du monde à laquelle elle a le moins de droits. Son cœur froid comme la glace ne s’échauffe jamais, et quand l’âme d’autres individus, devant le spectacle imposant de la nature et l’immensité de la création, déborde d’un saint ravissement, elle s’informe combien il y a de degrés de chaleur d’après Réaumur, ou s’il menace de pleuvoir. Et l’art, ce médiateur entre nous et l’être tout-puissant, et qui seul nous le fait clairement pressentir, l’art non plus n’allumera jamais en elle une pensée élevée. Oui ! avec tous ses exercices académiques, avec ses mines et ses phrases, elle ne respire que le trivial ; – elle est prosaïque, – prosaïque ! – honteusement prosaïque ! !

Ces derniers mots, le professeur les avait criés si haut, en gesticulant avec véhémence, que toute la société réunie dans le salon voisin fut aussitôt en émoi pour se défendre, d’un commun effort, contre le prosaïsme qui paraissait s’être glissé perfidement et silencieusement dans le cercle, comme un insidieux ennemi dont le cri de guerre du professeur venait de trahir la présence. Le musicien était resté tout étourdi, mais le caractère indécis le prit à part, et lui dit à demi voix à l’oreille en souriant d’un air gracieux :

« Cher ami, que pensez-vous des paroles du professeur ? – Savez-vous pourquoi il tonne si effroyablement et déclame ainsi de froideur glaciale, de prosaïsme ? – Vous convenez, n’est-ce pas, que Madame est encore passablement fraîche et jeune pour son âge. – Eh bien… riez, riez ! – Eh bien le professeur a voulu à toutes forces lui développer entre quatre yeux certaines propositions philosophiques qui lui parurent trop hardies. Elle dédaigna absolument les leçons particulières de philosophie que voulait lui donner messire le professeur, et il a pris cela en très mauvaise part : de là ses invectives, ses malédictions !

» – Voyez-vous, le malin singe ! À présent, me voilà raffermi tout à fait dans mon opinion », dit le musicien ; et tous deux rejoignirent la société.

Mais, je le répète encore : que le diable emporte le sphinx et le professeur de philosophie !