Berganza
Grâces soient rendues aux efforts de vos derniers poètes, parmi lesquels il y en a d’excellents, de ce qu’ils ont rétabli dans ses droits bien légitimes l’art métrique pratiqué par nos grands maîtres d’autrefois, avec amour et sollicitude. La forme, le mètre, dans la composition en vers, c’est la couleur exprès choisie par le peintre pour les vêtements de ses personnages ; c’est le ton dans lequel le compositeur écrit son morceau. Or, tous deux n’apportent-ils pas à ce choix du ton, de la couleur, la réflexion la plus mûre et le soin le plus minutieux, pour qu’ils s’allient convenablement, soit à la gravité, à la noblesse, soit à la grâce, à la frivolité du personnage, soit au caractère tendre ou gai du morceau ? Et une grande partie de l’effet qu’ils se proposent de produire ne dépendra-t-elle pas de la justesse de ce choix ? Un vêtement d’une couleur brillante relève souvent un personnage commun, ainsi que la richesse du ton fait valoir un thème médiocre ; et de là vient que souvent des vers dépourvus, il est vrai, d’un sens profond et frappant, et effleurant à peine la pensée, captivent néanmoins l’esprit, comme le ferait une apparition vaporeuse et fantastique par la grâce de la forme, par l’élégant entrelacement des rimes, et exercent ainsi, abstraction faite de ce que la raison pourrait y chercher, une séduction mystérieuse à laquelle une organisation sensible voudrait en vain résister.