Berganza
C’est ainsi que ma Dame avait la folie de voir dans les moindres circonstances de sa vie quelque chose de prestigieux et d’extraordinaire. Ses enfants eux-mêmes étaient nés sous des influences particulières, avec des présages surnaturels, et elle donnait assez clairement à entendre comme quoi des éléments opposés et d’étranges contrastes devaient se trouver combinés d’une manière fantastique dans leurs esprits. Elle avait encore trois garçons plus âgés que Cécile, tous trois frappés au même coin, ternes et obtus comme de viles pièces de billon, et une fille plus jeune qui ne faisait preuve en rien ni d’intelligence ni de sensibilité. Cécile était donc la seule qui fût réellement douée par la nature, non seulement d’un profond sentiment de l’art, mais même de facultés créatrices, indices du génie. Avec un caractère moins naïf et moins ingénu que le sien, l’air solennel avec lequel la traitait sa mère, qui ne se lassait pas de répéter en sa présence qu’il y avait dans sa fille l’étoffe d’une artiste incomparable et sans modèle, n’aurait que trop facilement exalté son esprit, et l’aurait sans doute engagée dans une fausse route, d’où il est bien rare qu’une femme sache revenir !