‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 91 sur 159 · Berganza

Berganza

Ne crois pas cela, mon ami ! Au fond du cœur les femmes le sentent elles-mêmes, que toute leur vie est pour ainsi dire concentrée dans cette saison printanière de l’âge, car ce n’est que par là que peut s’expliquer cette manie qu’on leur reproche avec raison, de renier le leur. Aucune ne veut avoir passé la limite fatale, elles se raidissent de toutes leurs forces contre cette nécessité, et se débattent avec acharnement pour conserver la plus petite place en deçà de la barrière sacrée qui, une fois franchie, leur ferme à jamais le pays enchanté des plaisirs et des beaux rêves. Mais voici venir en foule leurs jeunes et fraîches remplaçantes, et quand chacune d’elles, riant sous les roses, demande : « Quelle est cette femme triste et sans parure ? que vient-elle faire parmi nous ? » alors il faut s’enfuir la honte sur le front, et se réfugier dans le petit jardin d’où l’on peut encore du moins embrasser du regard les trésors d’un printemps écoulé, et à la sortie duquel est écrit le chiffre Trente, plus effrayant pour elles que ne le serait l’ange vengeur avec son épée flamboyante !