Chapitre 14 La savane des Cormier ou l’amour reprend ses droits
Les maisons du frère et de la sœur Cormier étaient voisines, au bord du chemin, et si rapprochées que le soleil n’asséchait qu’à midi l’herbe touffue qui les séparait. Comme elle poussait drue, cette herbe mitoyenne, depuis la mort du père Cormier ! Jamais le frère et la sœur ne s’étaient adressé la parole ; leurs fenêtres latérales, stores baissés le jour, avaient vécu en opposition ; il se pouvait que ces maisons dans leur promiscuité n’eussent que de l’ombre à s’échanger.
Monsieur Cormier-le-père s’était marié par intérêt. Devenu veuf et seul possesseur des biens de sa femme, il avait testé en faveur de son fils, bien qu’il lui préférât sa sœur, et ce afin que celle-ci ne fût pas recherchée, comme sa mère autrefois, pour son seul argent. Les dernières volontés du père signifiaient aussi que le fils fît une donation entre vifs des trois quarts des biens à Marvella si tôt que celle-ci ne serait plus décemment mariable.Monsieur Cormier avait ainsi décidé que le gros de sa succession, à la mort de sa fille, à coup sûr sans progéniture, pût retourner, et c’était justice, aux parents de sa femme.
Condamnée à la stérilité par manque d’argent, Marvella assurait donc le Salut de son père et ce lui était une consolation. Jamais elle ne fut recherchée et le frère, comme de raison, ne s’en plaignait point. Autrement, comme si elle eût été morte, les trois quarts des biens échangeaient leur famille.
Marvella n’ayant jamais été recherchée et son frère jamais cherché, la paix des orphelins reposa sur une soustraction de postérité. Mais le problème n’avait pas qu’une face. La donation entre vifs était venue compliquer. Pour qu’elle touchât sa part, il fallait que Marvella ne fût plus décemment mariable,et cette constatation était laissée à la seule discrétion du frère. Et le père à peine sous terre, l’herbe a poussé dru entre les deux maisons.
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Deux portes claquaient peu dans le bas de la paroisse. Dans les mares, des grenouilles s’allongeaient. Chaque été, le glou-glou des grenouilles fit croire que les étangs bouillonnaient sous la pleine lune.
Bien que le temps eût passé dans les savanes des Cormier sans laisser de trace, comme s’il avait les pieds palmés, Marvella commença de vieillir. Le frère ne regardait toujours pas du côté de sa sœur. Il ne vit pas qu’elle perdait de la taille : la jupe, malgré les haussements d’épaules, touchait le plancher. Les cheveux blancs qu’elle montrait rarement par les fenêtres, il n’y portait pas attention.
Marvella, un matin, noya sa chatte, lui maintenant la tête dans un seau ; le serin de sa cage prit son essor pour tomber non loin dans les savanes ; Marvella ne se mit plus à table pour manger ; à la fin de l’hiver, il fallut rentrerson bois ; puis elle ne vidaplus ses cendres.
C’est alors qu’une servante fut engagée : Cléphire venait d’une paroisse lointaine et se recommandait de pauvreté et de vigueur. La fille devait besogner dans les deux maisons, mais elle eut sa chambre chez Mademoiselle, au rez-de-chaussée. Cléphire s’empressa de perdre son chant :elle mua. La lampe lui fut dévolue, elle était la dernière à se mettre au lit. Sa chambre s’ouvrait sur la savane.
Un soir de grenouilles où Cléphire s’attardait dans la maison voisine, Marvella avait constaté que la chambre de son frère s’était éteinte bien avant que revînt la servante. Marvella avait noyé sa chatte, libéré son serin : allait-elle renvoyer Cléphire ? Il fallait d’abord se rendre compte. C’est à partir de ce moment qu’elle ne prit plus le frais sur la galerie, les soirs où Cléphire traversait l’herbe mitoyenne.
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Dans la cuisine, les ombres sentaient le four éteint. Ce n’est pas d’elles que l’idée devait jaillir, mais du carré de lumière sous les combles de la maison voisine. La lampe de Marvella était éteinte, c’est de la lampe de son frère que la grande idée devait naître. Ce soir, la vieille fille regretta d’avoir tué sa chatte. Les fumellescomme elle disait, sont commodes.Des plis radicaux vinrent s’ajuster aux rides de son front. Déposant sa lampe allumée dans l’escalier, Marvella eut un sourire qui découvrit ses dents jaunies comme les grains d’un blé-d’Inde durci. Une idée la tenait, et elle s’enfourna sans se dévêtir dans son lit.
Cette donation entre vifs, ces trois quarts de la succession qu’elle aurait dû recevoir depuis des années allaient sortirde la maison de son frère pour rentrer dans la sienne. L’ingrat n’eût pu mourir sans au moins faire ses comptes. Pour elle, ce frère allait raccourcir ses jours comme gazon vert trop piétiné perd son teint.
Le lendemain, la servante connut le rictus de Marvella, elle prit peur. Obséquieuse, la patronne lui annonça qu’elle eût à transporter sa paillasse dans la maison du frère. Son bois, elle pouvait maintenant le rentrer,ses cendres, les sortir.Plus de chatte à noyer, plus d’oiseau à échapper.Son frère avait d’ailleurs plus besoin d’aide qu’elle : Cléphire dut en convenir par ses rougeurs subites.
Le soir même, soir sans lune où les grenouilles réclament de la pluie, la lampe de la vieille fille ne fut pas allumée au bas de l’escalier.
Dans l’ombre de la cuisine, un visage ruisselait de cupidité. À neuf heures, il était difficile de ne pas admettre que le reflet de la maison voisine ne mît, sur ce visage, un peu d’érotisme. Quant au rictus, Marvella ne s’en départissait pas, même dans le sommeil, et ses dents étaient sèches.
La fougue que dut mettre le vieillard à garder auprès de lui une jeunesse comme Cléphire le condamnait à une fin prochaine. Marvella avait songé tout d’abord à cette échéance. Elle en vint à songer combien il eût été doux d’achever, elle aussi, son existence, aux côtés de quelqu’un d’aussi tendre, si peu difficile qu’était Cléphire : même si cette pouliche eût été un homme !
La vieille fille ne put se défendre d’éprouver la jalousie, d’imaginer des situations, voire des postures à son avantage. Que d’animaux mâles vinrent brouter l’herbe mitoyenne, même les soirs de gelée tardive où la bouilloire sur le poêle rappelait la clameur lointaine des étangs. Marvella y ajoutait un peu d’eau froide, baissait son store, mais elle n’était pas à l’abri des mauvais instinctsdans son lit.
Dorénavant, sitôt que les mouches le soir se taisaient, à l’heure de la brunante, Marvella sans prendre le frais sur la galerie ne quittait plus la cuisine. Sa lampe était décoiffée, le globe debout dans une soucoupe ; trois allumettes sur la toile cirée de la table symbolisaient une attente. Au loin les grillons s’éveillaient pour la nuit et, plus près de la maison, le coassement des grenouilles.
À vrai dire, la galerie se prêtait mal au recueillement. « On ne s’y entend même pas prier ! » prétendait la vieille fille. Et d’un haussement d’épaules, elle remontait sa jupe. (Marvella portait des bretelles, ayant toujours vécu parmi les hommes.) Disons encore que la clameur des grenouillères n’invitait pas aux pratiques religieuses, surtout les nuits gutturales où le woworonfait office d’appelant. Ces nuits grasseyaient.
Seul émergeait de l’ombre le visage de Marvella Cormier. Assise près de la fenêtre, ses traits anguleux captaient la lumière de la maison voisine : ce rayon tombait des combles, de la chambre de son frère, et Mademoiselle n’en détournait pas la tête. Ses yeux étaient-ils seulement ouverts ? Les pommettes irisées, le nez, le menton, tous les reliefs de ce visage immobile ne laissaient point distinguer l’envie, la curiosité, l’assoupissement, l’éveil, encore moins l’astuce. Il a des sentiments qui ne se prêtent pas à tous les éclairages.
Marvella attend ainsi que son frère éteigne pour allumer à son tour : l’éclat de la lampe, trop près de son visage, ne révélera rien de ses intentions. Les traits seront privés de leur équivalent d’ombre. Dès que Mademoiselle se lèvera, sa silhouette au plafond et sur les murs montrera celle d’une vieille fille qui se retire pour la nuit, passant, lampe en main, par la salle à dîner où quelques mouches grognent dans les encoignures.
Mèche haute, la lampe sera confiée à la même soucoupe sur la première marche de l’escalier. Que la vieille commence à se dévêtir, montant à sa chambre, l’ombre s’épaissit par le haut et s’en empare.
Quelle heure pouvait-il être, lorsque la lampe fut enlevée par la servante Cléphire puis qu’elle l’eut soufflée dans sa chambre au rez-de-chaussée ? Marvella, le lendemain, ne s’est point enquise, non plus, si la lune était hors des savanes quand son frère, aux petites heures, eut renvoyé comme on dit la fille engagère.Rien n’importait, semble-t-il, pour Marvella, de ce qui n’était pas dans la portée d’une lampe allumée.
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Au mois d’août, Mademoiselle portait un châle à l’heure de la brunante. Une toux cognait chez les Cormier comme un marteau sur du bois pourri et que le coassement des grenouilles ne couvrait pas.
Le médecin faisait des visites doubles chez les Cormier, et il ne vint pas longtemps… Lorsque sa monture grinçait sur le haut de la côte à la brunante, les grenouilles se taisaient. Monsieur le docteur tenait ses lanières, les coudes hauts, on eût dit les ailes rognées d’un héron posé sur le coteau, et pour mieux rendre cette image dont s’effrayaient les grenouilles, le cheval du docteur allongeait le cou. Le médecin en buggy ne vint pas souvent.
P.S. – Un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui m’indiqua de son fouet les maisons des Cormier, m’assure que Cléphire, la fille engagère,était nièce inconnue de feu Madame Cormier, la mère de Marvella, son héritière légale, et que la servante savait de quoi elle se mêlaitlorsqu’elle vint, du troisième village, s’engager chez les descendants de sa tante.
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