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Chapitre 15 De miraculeuses matines ou le Christ qui veille

Quand il s’est mis à pleuvoir sur les toits de Saint-Ours, la nuit était avancée et fort claire. C’est que la lune, haute et dans son plein, occupait une zone que les nuées, seules de passage, négligeassent. Dans ses rayons, la pluie s’illuminait comme une averse de soufre. Le temps couvert n’avait pas assombri le village.

Inchangeable était la valeur lumineuse de cette nuit : malgré l’averse, dans les greniers à ce moment devenus sonores, aucun sommeil ne fut troublé. Si un dormeur bougeait dans son lit, ce n’était, je pense, que pour rentrerune jambe ou un bras, car le temps avait tourné au frais, sans plus.

Une seule personne veillait la petite Yolande, la petite dernièredes Bourgouin, et que les suites d’une paralysie infantile tenaient la plupart du temps alitée. La lune, par la fenêtre, la gardait dans son rayon. Parce que la petite infirme sommeillait une partie de la soirée, seule au lit et sans lampe, elle eut connaissance de l’ondée et n’en ressentit aucun effroi. Il faisait clair dans sa chambre.

Du premier étage la vue donnait sur le carrefour de troisrues, où un calvaire nature portait un Christ de bronze, la tête inclinée classiquement. Cette croix des chemins, isolée autrefois à quelques arpents du village, en indiquait l’entrée. La paroisse ayant grandi, ayant forci,le calvaire contemporain s’élevait en plein Saint-Ours. À quatre heures de l’après-midi son ombre traversait la petite place. Le Christ qui veille.

Cette nuit, le Christ veillait dans la blancheur et son ombre l’accompagnait.

Lorsque la pluie réveilla le grenier des Bourgouin, le regard de la petite Yolande était posé distraitement sur le calvaire. De son lit le carrefour occupait toute la fenêtre.

Le bronze du monument, si terne sous la lune, s’étant mis à luire, la malade y prêta son attention. Le Christ s’embellissait ! On l’aurait cru verni à neuf ! Plus le Christ ruisselait, plus grandissait la transfiguration ! Seul, le visage incliné restait sombre. Des yeux d’une inquiétante tristesse semblaient y vivre !

Sans l’ondée qui noircissait le trottoir et remettait à chaque maison un toit neuf, la petite Bourgouin eût sans doute hurlé à l’Apparition : elle avait dix ans et pouvait discerner d’une apparition céleste les effets d’une pluie lunaire.

La vision valait quand même que la petite se mît en prières et qu’elle pensât, Monsieur le Curé le lui avait recommandé, à l’infortune de toutes les petites ankylosées de la terre.

Son amertume se fit plus amère lorsque lui revint le souvenir de cette croix de chapelet tout en or qu’elle avait perdue. C’est peut-être un reproche que Jésus lui adressait ce soir de ses yeux si tristes.

Les gouttes au ralenti s’appesantissaient. Sous les arbres trempés on eût dit des pas qui s’éloignent sur les feuilles sèches encore du dernier automne.

L’orage se retirait devant la pleine lune : sur Saint-Ours son visage s’esseulait des nuées. Il m’évoque une marineau montant dont les côtes reculent sans cesse.

La brise n’annonçait pas encore l’aube, le bronze du Christ n’était point encore asséché, la lune dominait encore cette nuit, quand les six cloches des deux tours de l’église s’ébranlèrent d’emblée. La bourgade humide, dont chaque maison se tendait comme une caisse résonnante, amplifia jusqu’à l’écho universel les nocturnes sonneries. Hiboux et chauves-souris s’envolèrent des cheminées et des pignons. Sur la rivière et les étangs, dans les savanes, au fond des puits et dans les tonneaux sous les gouttières, dans les cuves du blanchissage, dans les verres oubliés la veille sur la table, dans les écuelles et les seaux, et les carafes et les bouilloires, dans les auges des étables, là où les eaux dorment, la subite vibration des cloches ridait les surfaces.

Les sons galopaient par toutes les rues pour se heurter aux carrefours, tournaient dans le parc du Bureau de Poste et le parc du Marché, autour du kiosque de la fanfare. Les sons gagnaient les cours sans issue pour s’écraser contre les planches deboutdes clôtures, contre les portes de service fermées avec soin tous les soirs. Ils s’insinuaient dans les caves par les soupiraux, dans les écuries où les bêtes ruaient, donnaient de la corne, ils s’insinuaient encore dans les grenouillières. Et les batraciens avaient plongé, et les corneilles des sapins, pris de la hauteur.

Le Pape était-il mort ? Ou l’archevêque métropolitain ? Ou l’un de ses évêques ? Ou le curé de Saint-Ours ? Était-ce la guerre ? Une armistice ? Une conflagration ? Mais ce n’était pas le tocsin qui avait sonné.

La stupeur fut telle, de pleine nuit, que pendant les cinq minutes que dura la sonnerie, guère de maisons firent la lumière, eurent recours au bougeoir. On eût dit ces matins de chômage, quand les hommes n’ont pas à se lever de grand matin, ou l’automne, lorsque la nuit empiète encore à sept heures. Le gros de la population, sans bouger dans l’ombre des chambres, prêtait l’oreille. Les commentaires passaient d’un lit à l’autre. Proche l’église et dans les familles nombreuses où les enfants gueulent dès le réveil, le fracas vous obligeait d’attendre bouche close la fin de cet angélus prématuré.

Les deux blanchisseuses Vary, les sœurs Vary, une seule était mariée (elles ont convenu que l’époux de l’une, beau-frère de l’autre, variât ses goûts jusqu’à partager le lit alternativementou simultanément),ces deux sœurs, mal réveillées sur la même couche, avaient tiré la couverture commune par-dessus les trois têtes. Ce geste de surprise dénotait une pudeur jamais auparavant avouée.

La vieille fille Cormier des savanes appela vainement la servante Cléphire. Celle-ci, qui soignait Mademoiselle et le frère Cormier de la maison voisine, avait oublié chez le frère, cette nuit même, de rentrer chez la sœur.

Ladislas Boudreau, embaumeur-tavernier, éprouva malaise et surprise agréable à la fois. Tavernier, il crut que ce faste du carillon annonçait le premier coupd’une dominicale grand-messe : jour de fermeture,un jour de deuil pour le tavemier. Au même instant, il s’était demandé pour qui du villagesonnait ce glas. Sachez que cet homme aimait ses deux métiers.

Depuis qu’il vit de ses rentes, l’ancien garde forestier a le sommeil dur. Un feu de forêtl’a transformé en monsieur :ce n’empêche pas qu’on le soupçonne d’avoir allumé,de connivence avec les propriétaires. À demi-éveillé, le matinal carillon lui avait rappelé les côtes de Bersimis : pour lui, toute une flotte commerciale sonnait dans la brume du large.

Pour une fois, à Saint-Ours, les cloches n’avaient amené personne à l’église : rues désertes en dépit du chrétien appel. Quelle solitude ! Bien qu’en pleine nuit, pour quiconque se fût trouvé dehors, les rues montant à l’église eussent manqué du cortège funèbre débouchant sur la place, de la troupe précédée d’une matrone heureuse qui porte au baptême l’enfant né d’hier, du couple endimanché, un jour de travail, et qui mène publiquement au mariage, avec le concours d’un grand nombre d’invités,une accumulation de désirs qui n’en peuvent plus.

À Saint-Ours pour une fois, les cloches rendaient les politesses. Les cloches entraient chez tout le monde, sans avis, elles faisaient leurs visites paroissiales. Pour une fois, de nuit, la lune se montrait insolite.

Que la couturière des coteaux eût prolongé après minuit son travail, les cloches lui eussent fait avaler quelques épingles, voire une aiguille. Si le bonhomme Tancrède, qui fait encore son steptous les matins en dépit de ses soixante-dix ans, se fût essayé, à cette heure trop avancée des cloches, pour une fois, il eût fait pétaque.Que la grosse Marcelle eût mangé sa traditionnelle soupe de pois froide avec une livre et demie de steak,elle n’y manque jamais dès le premier angélus, l’indigestion l’eût chassée pour toujours de sa table matinale. Si toutes les belles du villages’étaient soulevées du coude sous le drap, l’aînée des Parenteaux vient de se soulever sous le drap, on eût imaginé certaines glaises inachevées des sculpteurs discrètement couvertes d’une housse (l’aînée des Parenteaux, pour une, n’est pas mieux faite, découverte au lit matinal, que les autres). Que la jeunesse moyenne de Saint-Ours, celle de quatre à sept ans, eût demandé qu’on la mît sur son petit pot, plus tard chaque famille eût aéré des couvertures multicolores sur la corde à linge.

Un seul drame, une seule merveille authentique s’est produit pendant ces cinq minutes de cloches. La petite Yolande Bourgouin, la petite paralysée des deux jambes,l’infirme qui tout à l’heure veillait, le regard posé sur le calvaire, avait quitté son lit, toute seule et sans aide, pour manifester à ses parents, ses voisins de chambre, une guérison miraculeuse.

Comme elle apparaissait sur le seuil de la porte, la petite Yolande était baignée de lune, le Christ de bronze ne ruisselait plus, les cloches avaient terminé leurs nocturnes glorias, puisque le bedeau, sorti à toutes jambes, avait enfin localiséle court-circuit dans le clocher.

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