Chapitre 28 Les rentes seigneuriales ou « un conte de Noël » en été
Lorsqu’il fut question du rachat des rentes seigneuriales par l’État, il advint que le sang ne fit qu’un tour dans les veines du jeune Paul de Rontigny, le seul héritier d’une famille dont les armoiries ornent encore les chapiteaux d’un vieux manoir, au cinquième rang d’un petit village, et les en-têtes enluminées d’un papier de correspondance.
Ce n’était pas que le jeune seigneur y perdît au change. Ces capitaux, consentis par ses ancêtres à la province, la trésorerie se proposait de les lui remettre. Trouverait-il, ailleurs, placements aussi généreux en intérêts que ceux de l’État ? Peut-être pas. Mais il allait quand même pouvoir disposer, à sa guise, d’un pécule amassé par ses nobles ascendants. Il était bien spécifié, n’est-ce pas, que ces biens ne retourneraient qu’« aux enfants nés et à naître » des anciens seigneurs.
Le jeune Paul de Rontigny, célibataire et seul survivant d’une illustre succession, s’était d’abord indigné que l’État pût dénouer le seul lien dont les descendants des seigneurs pouvaient se prévaloir dès qu’ils désiraient rappeler aux villageois leur ancien état de censitaires, de manants ou de roturiers.
L’époque des seigneurs, et des obligations dues par les fermiers aux manoirs, était sans doute rayée de notre régime démocratique, mais les descendants de cette noblesse, en titre originaire ou acquis, n’en étaient pas moins les obligeants de la province qui disposait, quoique avec intérêts, de leurs biens. Puisque l’État se débarrassait d’une redevance envers ces messieurs du manoir, qu’allait devenir maintenant la fierté ancestrale, sinon passer tout simplement à l’histoire ?
Toujours, songeait Rontigny, le manoir de mes ancêtres rappellera, sur la côte, mon ascendance ; toujours les touristes jetteront un œil d’envie sur un illustre monument dont ils ne pourront occuper les chambres, comme ils le font d’un hôtel ; toujours les grands-pères, à court d’histoires à dormir debout, raconteront à leurs petits-enfants, l’œil rivé sur le mortier de mes maçonneries, les faits de mes ancêtres, et ces temps glorieux où ils avaient tous les droits ; toujours les vieux « habitants » poseront un regard respectueux sur mes traits raffinés, sur mon croupion fait pour la collerette d’hermine et la ceinture garnie d’un sabre pacificateur.
Mais comment, songeait-il par ailleurs, de tels censitaires d’autrefois, et manants, de nos jours, tout de même, réagiront-ils en présence d’un seigneur d’« autrefois », eux aussi les roturiers d’« autrefois » ? Lorsque la province, par décret, ne me sera plus redevable, que puis-je attendre du respect officiel de ceux que j’ai « snobés » ?
Le jeune Paul de Rontigny en était là de ses réflexions, sous un arbre centenaire, mais dont l’écorce était moins fripée (…) 1 seigneur, lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, vint s’informer de son amertume…
Joë Folcu était peut-être le seul à comprendre, dans le village, une telle angoisse. Le marchand, aujourd’hui, de tabac en feuilles, évoquait les récits de ses grands-pères, à l’époque où ceux-ci étaient les portefaix du manoir. Il se devait de secourir, à temps, un jeune noble menacé de neurasthénie.
— Il ne s’agit pas, dit-il, mon jeune seigneur, de partir en croisade contre les manants, vos anciens roturiers, les censitaires d’autrefois, qui apportaient au moulin de vos ancêtres la part des céréales de chaque récolte, et les plus belles filles pour en faire des filles de chambre, de table ou de beaux ornements accroupis dans les plates-bandes. Jamais les cultivateurs d’aujourd’hui ne comprendront vos lamentations et jamais ils ne refuseront à leur député le vote que celui-ci exigera d’eux, lorsque la question du rachat des rentes seigneuriales sera soulevée sur les « hustings » ou dans les comités.
— Que me proposez-vous ? de renchérir Paul de Rontigny, le menton dans la main et le coude appuyé sur une vieille meule de pierre, seul gage demeuré d’un moulin ancestral. Les cours d’eaux qui faisaient autrefois tourner les roues à aubes étaient maintenant taris, les moulins n’avaient même pas laissé de ruines, mais la meule était toujours debout, ou plutôt couchée puisqu’elle servait de nos jours de table sur laquelle on avait gravé un cadran solaire, sous l’arbre le plus vénérable du domaine.
Joë Folcu, avant de se lancer dans le négoce du tabac en feuilles, avait été gardien des archives de la paroisse. Il savait parler la langue des notaires et celle des seigneurs.
— J’ai dit, reprit-il, qu’une croisade électorale serait vaine. Et pour les raisons déjà invoquées. Mais il est une autre croisade que vous devez à vos anciens subjugués dits manants ou roturiers, une croisade qui rappellera les bontés de vos ancêtres envers ceux qu’ils abritaient moyennant le cens traditionnel. Il s’agit, mon jeune seigneur, d’une randonnée de distribution de bontés. Je m’explique. Autrefois, lorsque le fermier en servage souffrait de la faim, malheurs déterminés par de mauvaises récoltes, le seigneur consentait à devenir son égal et entreprenait lui-même de visiter les siens et de leur venir en aide. C’est alors que le fermier le voyait surgir, un sac au dos et une bourse bien garnie. De la besace, il sortait des cadeaux pour chacun des enfants. De la bourse, des écus généreusement distribués. Alors, seulement, le censitaire se savait en sécurité. Un seigneur se dérangeait pour lui et sa famille. À la moindre corvée, tout le monde s’y trouvait. À la moindre attaque par les Indiens, chacun brandissait, qui un vieux fusil de pierre, qui une fourche.
— On n’est pas en guerre, ni en famine…, s’est récrié le jeune seigneur ?
— On voit que vous connaissez mal le cœur humain, expliquera Joë Folcu. Les élections provinciales doivent être tenues dans une couple de mois. Si vos anciens manants recevaient un soir, après le travail des champs, votre visite généreuse et déterminée par aucun motif apparent, une simple visite à l’issue de laquelle chaque enfant aurait un petit cadeau, qui une poupée, l’autre un petit cheval de bois, l’autre un livre d’images, alors les vieux se souviendraient des bontés de vos ancêtres et reconnaîtraient en vous le grand seigneur d’autrefois. Je vous assure que vous serez bien accueilli, et je défie tout candidat ou ex-député de se présenter aux prochaines élections avec, dans son programme, le rachat des rentes seigneuriales. Il suffirait que vous indiquiez, la veille de la campagne électorale, le désir que la vieille tradition se maintienne à l’égard des anciens domaines, et jamais un tel candidat ne serait élu.
— Mais, si je réussis, mon député sera seul à la Chambre à s’opposer au projet du rachat des rentes seigneuriales.
Ici, Joë Folcu regarda son jeune seigneur avec mépris.
— On voit, lança-t-il, que vous ne connaissez rien aux affaires ! Dans chaque comté de la province, ou dans la plupart des divisions électorales, on trouve toujours un vieux manoir, ou quelques descendants de familles comme la vôtre. Presque partout, les anciens rentiers n’ignorent pas que jamais entreprise industrielle n’offrira à leurs placements des intérêts aussi importants que ceux de la province. C’est d’ailleurs parce que les taux de ces rentes sont énormes que l’État désire s’en départir. Comprenez-vous ? Demandez, tout simplement, par correspondance, à votre « clan » des Anciens ou Descendants de Seigneurs de suivre votre exemple, et vous remporterez une victoire décisive.
†
† †
Et c’est ainsi que le jeune Paul de Rontigny, dont le front était lisse et la paupière lourde, se mettait en route, un soir de lune, vers les premières maisons de son ancien domaine, occupées aujourd’hui par de riches cultivateurs, dont les terres étaient plus étendues que la sienne.
Jamais il ne revint dans son manoir…
— Qu’est-ce à dire, de s’écrier les auditeurs de ce récit, groupés dans la boutique de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Inutile de vous annoncer que tout ce bavardage était bien celui de Joë Folcu, par un jour de pluie, une pluie telle que tout le monde était forcé de prêter l’oreille. Vraiment, ce n’était pas sortable, ce jour-là.
— Je dois vous dire, de continuer le conteur de choses vraies, que ce fameux Paul de Rontigny, vous ne l’avez certainement pas connu, s’était mis dans la tête, ce soir-là, de garnir son menton d’une longue barbe blanche et de porter son sac de cadeaux sur son dos, comme une besace. Le « pas fin » voulait jouer au Bonhomme Noël, au Santa Claus en été…
— Et alors ? d’insister encore l’auditoire qui n’arrivait pas à comprendre.
— Mais de s’impatienter Joë Folcu, ne comprenez-vous pas que les chiens de la première ferme le prirent pour un « quêteux » et qu’ils l’ont tout simplement mangé.
Dehors, il pleuvait toujours.
q