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Chapitre 27 Une douleur muette ou des grenouilles bavardes

Un soir quelconque, dans une cuisine sans personnalité, il y avait une table desservie, une lampe sur un coin de cette table et une horloge sur une étagère. Dehors, le printemps dominait par une rumeur de savane où les grenouilles devaient être aussi nombreuses que les étoiles.

Comme partout ailleurs, où il y a une lampe, des ombres adoucissaient les angles de la pièce. Sous l’abat-jour, la lumière n’avait trouvé son amplitude qu’une fois la nuit venue. Et c’est alors, seulement, que nous apercevons deux hommes qui veillent, les coudes sur la table, le menton dans les mains, et qui s’affrontent, les yeux dans les yeux.

Il était dix heures sur l’étagère ; dix heures dans les savanes de la grenouillère ; dix heures sous la lampe, mais, dans le regard fixe des deux hommes, il semblait que le temps n’eût pas d’importance. Peut-être se regardaient-ils sans se voir ?…

— Au fond, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et le commentateur de ce récit, c’est beaucoup de mots pour un conteur qui cherche ici à fixer l’atmosphère d’une soirée quelconque, dans une cuisine quelconque. C’eût été plus simple de dire : « Il est dix heures, et deux hommes se regardent, sans un mot, assis à une table de cuisine. »

Mais Joë Folcu ne sait pas où nous voulons en venir.

Ces deux hommes sont aux prises avec un sentiment qui semble leur être commun. Chose singulière, ils l’expriment différemment.

— Est-ce la faute de la lampe, de l’heure et des grenouilles ? de répliquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.

Oui, tout cela ensemble !

Celui des deux qui est chez lui, car il est en bretelles, s’il s’attriste, ses traits s’embellissent. L’autre, qui porte un tricot, se réjouit du chagrin apparent de l’autre, et cette gaieté subite l’enlaidit.

Pourquoi la gaieté s’exprime-t-elle chez l’un, au même instant où le chagrin domine l’autre ? Quelle est cette réciprocité à l’inverse ? Et comment démontrer que la gaieté de l’un est laide, tandis que le chagrin de l’autre est beau ?

Autant de questions que Joë Folcu se posera.

« Ces deux fous, songera-t-il, jouent-ils à la Justice ? Leurs deux gueules sont-elles représentées par les deux plateaux d’une balance emblématique ? Si l’un des plateaux descend en beauté vers la joie, pourquoi l’autre monte-t-il en laideur ? L’un des hommes se réjouirait-il du chagrin de l’autre ? et, l’instant d’après, éprouverait-il un chagrin dont l’autre se réjouirait ? Mais, alors, ils ont leur tour d’être alternativement beau et laid ? »

Pourtant, les deux hommes, dans cette cuisine, ressentent un sentiment unique, symbolisé par leur rencontre, par l’heure, et par le temps qu’il fait dehors.

Dans cette nuit printanière, la rumeur des grenouilles est vouée, sans doute, à la haine, à l’amour et à l’angoisse. C’est à croire que les deux hommes s’en rendent compte. Patience ! Joë Folcu ! vous connaîtrez plus tard le sentiment initial qui met ainsi ces deux hommes en présence, et pourquoi leur visage est variable.

Pour l’instant, les grenouilles réclament de la pluie et chantent à tue-tête. Quelle contradiction ! On dirait que la nuit parle du fond de la gorge, qu’elle bout comme une eau « qui chante ». Subitement, il pleuvra sur les labours, et la tôle du toit crépitera sur la cuisine. C’est à croire aussi qu’un feu persiste sous les combles, ou que la pluie pétille. Avec toutes ces rumeurs, on ne s’entend même plus prier sur les galeries, dira quelque dévote. La nuit est pleine de craquements. On dirait quelqu’un qui se retourne dans son lit. Oui, une paillasse de paille qui « craque ».

— Et c’est tout cela qui fait surgir sur les visages des veilleurs, dira encore Joë Folcu, et l’amour, et la haine et l’angoisse ?

Oui, et vous comprendrez, dans quelques instants, pourquoi les grenouilles coïncident avec le sentiment qui a mis ces deux hommes en présence, et le pourquoi d’une soirée contradictoire.

— N’oubliez pas d’ajouter, réplique ici Joë Folcu, que la rumeur des grenouilles, dans la campagne, me rappelle mes succès sur les hustings,lorsque je fus candidat au Conseil municipal de Saint-Ours. Ne dirait-on pas que des milliers de personnes applaudissent ?

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, la minute est trop grave pour en rire.

Onze heures approchent et les deux hommes sont en sueurs. Vont-ils se précipiter l’un contre l’autre, malgré la table qui les sépare ? Ce ne sera point un embrassement d’amitié, je vous l’assure. Leurs muscles sont tendus, ils désirent se battre ! ! !

Maintenant, la campagne est calme. Tout s’arrête pour écouter sonner les onze heures à l’horloge de l’étagère.

Pour la première fois de la soirée, les deux hommes se quittent des yeux pour les reporter sur les aiguilles. Auraient-ils pris conscience du temps ?

Ce n’est qu’à ce moment, passé onze heures, qu’ils ont allumé leur pipe. La détente fut telle qu’ils auraient peut-être échangé leurs allumettes, n’eût été la largeur de la table. Les yeux de nouveau fixés sur l’horloge, ces allumettes ont brûlé leurs doigts. Du même geste, les deux hommes secouèrent leur main droite.

À onze heures et quart, lorsque l’un d’eux versa enfin une larme, l’autre n’a point souri. Avaient-ils conclu une paix silencieuse ? Une paix entre eux, ou une paix avec les grenouilles ? De toute façon, les savanes s’étaient tues. Et il pleuvait, silencieusement, sur les labours.

Une seule chose gargouillait, les pipes éteintes. Ni l’un, ni l’autre n’osait déposer la sienne sur la table. Elles leur donnaient, sans doute, une attitude. Il fallait que l’un d’eux dît quelque chose, prononçât un mot d’une grande importance. Et chacun hésitait.

Enfin, l’homme aux bretelles, celui qui recevait dans sa cuisine, celui que la joie enlaidissait, dès que l’autre éprouvait un chagrin embellissant, l’homme en chemise de cachemire prononça lentement :

— Onze heures et quart… C’est ben ça… J’pense pas qu’ELLE doit penser à nous autres… à c’t’heure…

· · ·

Ces deux hommes avaient assisté, le matin même, au mariage d’une jeune fille qu’ils aimaient, depuis l’enfance, et d’un amour égal… mais, hélas, non partagé… ni récompensé…

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