Chapitre 67 « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn »
Jamais, au manoir de Saint-Ours, les ancêtres de ma famille ne sont descendus de leurs cadres.
Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ces ancêtres appartiennent à l’histoire et au peintre en bâtiments, si on ne l’a point rémunéré de son travail artistique.
Toujours d’après Joë Folcu, ces ancêtres appartiennent encore à leur époque où les sabres tenaient lieu de parapluie ; où les barbes étaient moins postiches que les épaules et les croupions surexhaussés en couleurs.
Pour moi, ces ancêtres appartiennent tout simplement aux murailles du manoir. Si ces messieurs ne sont jamais descendus de leurs cadres, ils ne m’ont, par ailleurs, jamais quitté de l’œil. Depuis l’enfance, à quelque fauteuil que je fusse assigné par le protocole des réceptions, dans le grand salon, toujours l’œil des ancêtres était rivé à mon petit maintien.
Inlassables, ces messieurs m’ont toujours eu à l’œil. Jamais dupes de mes espiègleries, leurs pupilles me suivaient, que j’allasse d’un coin à l’autre du salon. Je ne trouvais même pas de refuge sur le petit tabouret, au pied de la cheminée ancestrale. Sur la muraille, un grand-oncle ici me surplombait, comme s’il eût été juché dans un arbre généalogique, et laissait infailliblement tomber son regard sur son petit neveu.
Que j’aie longtemps détesté mes ancêtres, qui ne le comprendrait ? Une de mes grand-tantes ne fut-elle pas aussi responsable de ma haine d’enfant ? Chaque fois que j’étais pris en faute, cette vieille demoiselle ne manquait pas de m’en avertir par ces mots cruels.
— Jeune homme, tes ancêtres te regardent.
Voulait-on que je fusse, en tout point, à leur ressemblance ? N’en avais-je pas assez de parler comme eux à l’imparfait du subjonctif ? Pour obéir à cette vieille grand-tante, mon langage distingué m’enlevait toute autorité auprès des petits Saintoursois. Quand ils me rencontraient, à la sortie du manoir, tous leurs propos se terminaient en « eusse » et en « asse ». Quelle humiliation et quelle préparation pour moi qui désirais me lancer plus tard dans la politique ? Jamais ces confrères en Chambre n’eussent compris mon verbe archaïque.
« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn », avais-je lu quelque part dans Hugo. Tout cela n’était rien pour le pauvre Caïn. Moi, je souffrais de la multiplication des yeux. Mais oui, comment vouliez-vous que je me développasse, que j’eusse de l’initiative dans la vie, moi que le passé « z’yeutait » ?
Lorsque j’appris, sur les bancs du collège, les données de l’illusion causée par le dessin d’un œil « s’exprimant dans l’axe », il était trop tard pour que je me réconciliasse avec mes ancêtres des tableaux. Pauvres vieilles gens ! Était-ce de leur faute si l’artiste peintre les avait dessinés de face et regardant « de face » ?
Les procédés du dessin ne prévaudront jamais contre une impression d’enfance. De nos jours, lorsque je me reporte de mémoire au salon de ma jeunesse, j’éprouve encore un malaise où la confusion, la modestie et l’impression d’un contre-interrogatoire se confondent. Dans ce salon, il y aura toujours trop de regards fixes.
†
Toutes ces réflexions et ces souvenirs exprimés au subjonctif m’avaient un jour envahi, dans le salon même du manoir, où je veillais sur la dépouille mortelle de ma grand-tante.
Comme la famille devait se réunir le lendemain au manoir, j’étais seul de garde, entouré de mes ancêtres et des mes souvenirs. Tous les domestiques s’étaient fiés sur moi. Je ne devais pas dormir et la surveillance des cierges et des lampions funéraires m’avait été confiée.
En somme, dans le salon de mon enfance, ma pauvre tante était seule à ne pas me tenir à l’œil. Pour une fois, une parente défunte m’ignorait. On ne l’avait pas encore installée sur la muraille dans un cadre familial.
Le décor, n’est-ce pas, se prêtait bien à mes souvenirs. Avec le vent hivernal, qui geignait comme des matous anxieux de se joindre à mes chagrins, la situation passait rapidement au dramatique.
Vers trois heures du matin, le moment était devenu intolérable. Mon immobilité me pesait. C’est alors que je passai d’un fauteuil à l’autre afin d’en choisir un qui pût convenir à mon angoisse. Le crin qui les recouvrait jouait pour moi le rôle de véritables cilices. Pourquoi tant d’agitation inutile et à trois heures du matin, seulement ?
Sous l’œil de mes ancêtres, avais-je pressenti un désastre ? Le café était devenu ineffectif. Peut-être m’avait-il trop éveillé ? Franchement, si la nuit n’eût pas été froide, je serais sorti dans la neige afin d’amortir ma nervosité.
Ce n’est pas à mon âge que les yeux de mes ancêtres, dans leurs cadres, pouvaient m’impressionner davantage au cours de cette nuit de veille. Mes ancêtres, pour la plupart, portaient bien des armes, qui une lance, qui un sabre, l’autre un fusil à baguette, mais je n’assistais quand même pas à une veillée d’armes. Pourquoi encore cette angoisse s’était-elle emparée de ma pauvre personne ?
Je le sus malheureusement trop vite. Ah ! que n’ai-je attendu l’aube pour m’approcher, bougeoir en main, du cercueil de ma tante… Dans le grand jour, mon effroi eût été moins douloureux, moins effrayant, pour tout dire.
Le cercueil, dans lequel ma tante reposait dans un angle du salon, me dissimulait entièrement les traits de la morte. Pourquoi, à ce moment précis, éprouvai-je un irrésistible désir de m’en approcher ? Avais-je eu peur qu’elle se fût enfuie ?
Lorsque j’arrivai à la hauteur du couvercle, et que le visage de la morte se trouva bien en vue, de panique, j’échappai mon bougeoir.
Avais-je mal vu ? ou subi une hallucination ? Derrière la vitre du couvercle, ma tante, les yeux ouverts, souriait atrocement.
J’ai dft mettre une bonne demi-heure à rallumer le bougeoir et à m’approcher de nouveau du spectacle. C’est alors que j’ai pu comprendre enfin la raison de cette subite transformation sur les traits de la morte.
À mon insu, ma tante avait toujours porté un râtelier couvrant ses deux gencives. Avec le refroidissement de la mort, et le relâchement musculaire de la mâchoire, ces fausses dents avaient jailli de sa bouche. La rigidité faciale de la morte, sous l’absence du râtelier, s’était quelque peu détendue. On comprend que les yeux se soient entrouverts et que la grimace de la bouche ait pu ressembler à un sourire sardonique.
Ma pauvre tante n’avait pas attendu qu’un peintre lui eût ouvert les yeux, dans un cadre de la muraille seigneuriale. Aujourd’hui, les gens bien racés passent d’eux-mêmes à l’histoire. N’y était-elle pas d’ailleurs bien préparée ?
Pauvre vieille !…
Il reste que ces yeux, à l’encontre des tableaux du salon, n’étaient pas attachés à ma personne et ne l’ont pas suivie dans ses évolutions solitaires en attendant que l’aube se lève.
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