Chapitre 66 Le chien n’aurait qu’une intelligence qui s’ignore
Le chien, surnommé Ta Gueule, de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’était sûrement pas aussi intelligent que son maître, mais il en avait l’air. N’est-ce pas tout comme ?…
Né tout blanc, de la race des « Tit’Loups », le chien Ta Gueule tire aujourd’hui sur le brun. Cette transformation lui est venue des nombreux services rendus à son maître. Dans l’échoppe du marchand de tabac en feuilles, chaque fois qu’un nouveau client s’essayait à un nouveau tabac, Ta Gueule avait pour mission de lui apporter un crachoir. Joë Folcu avait confiance dans ses variétés de tabac, mais il n’en redoutait pas moins les réactions du nouveau client.
Puisque le chien était affecté au service des crachoirs, qu’il transportait le plus souvent à gueule, il n’est donc pas étonnant que Ta Gueule ait changé de couleur.
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Précédemment, nous avons dit que Ta Gueule avait l’air de son maître. Certains observateurs, parmi surtout les ennemis personnels du marchand de tabac en feuilles, soutiennent dans Saint-Ours que Joë Folcu ressemble plutôt à son chien que celui-ci à son maître.
Afin de résoudre, ou d’apprécier tout simplement, ces dissemblances d’opinions, il faut remonter aux problèmes de la psychanalyse, à celui du subconscient, section de l’impressionnabilité.
Des parents, dit-on, qui adoptent un nouveau-né, peuvent se prévaloir qu’en une dizaine d’années ce fils adoptif finira « fatalement » par leur ressembler en tout point. Cette transformation est attribuable à l’impressionnabilité subconsciente du sujet. L’enfant observe ses parents adoptifs, et surtout leurs tics respectifs, leurs faux gestes, etc. C’est donc ainsi que par imitation instinctive le petit « attrapera » l’harmonie des lignes faciales de ses parents légaux.
N’est-il pas admisssible que l’enfant, plus impressionnable que ses père et mère, puisse être victime de leurs beautés ou de leurs défauts ? Encore par impressionnabilité, et par « fréquence », ou par choix instinctifs, on verra bientôt la fille ressembler à son père et le fils, à sa mère.
Mais comment vouliez-vous que Ta Gueule, par impressionnabilité, ressemblât au marchand de tabac en feuilles puisque Joë Folcu était plus impressionné par son chien que celui-ci ne le fût de son maître ?
Pour nous mettre d’accord avec les ennemis de Joë Folcu, mais sans toutefois endosser leurs querelles, nous admettrons que le marchand de tabac, pris de colère, ne se « couchait » pas les oreilles à la façon de Ta Gueule, mais qu’il s’inclinait la tête à l’inverse afin que son menton pointât de l’avant comme un museau de chien. En d’autres termes, Joë Folcu, contrarié, « couchait » sa tête, et flairait le vent. Par ailleurs, il écoutait « de côté », le chef penché vers l’épaule. Quand il riait, sa mâchoire inférieure pendait comme celle d’un chien assoiffé. C’est à ce faux geste que l’on attribue ses bavures de chique sur ses chemises.
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Nous ne dirons pas, avec les Saintoursoises opposées « à la lente intoxication de la nicotine », que Joë Folcu, impressionné par les finesses de son chien, se couche pour dormir, le menton entre les poings, ni ne dort que d’une oreille, ou dispose d’une humeur en tout semblable à celle d’un dogue sous le perron d’une maison inhabitée. Toutefois, le marchand de tabac en feuilles n’en marche pas moins légèrement de côté comme un chien de race ; jamais ne ronfle s’il se couche de profil, et repose à ras du lit sans oreiller.
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Sans porter préjudice à Joë Folcu, nous admettrons qu’il a droit de croire à l’intelligence de Ta Gueule, sinon de condescendre à l’imiter en tout.
Le chien, dira-t-il, est l’intelligence même puisqu’il se passe de la raison. Son instinct ne le trompe jamais et cette disposition à ne pas commettre d’erreurs, dans les cas ordinaires des choses, démontre chez cet animal un point de perfection acquis par l’expérience de ses ancêtres.
Que Ta Gueule éprouve la faim, son flair le porte vers la nourriture sans qu’il ait à mendier. Lorsqu’il fait le beau, près d’une table bien garnie, c’est uniquement par gourmandise.
Joë Folcu ne croit pas à la génération spontanée. Tout nous vient d’une amélioration acquise. Ainsi, les chiens n’ont pas toujours été guidés par l’instinct. Les ancêtres souvent se sont trompés. Les coups de bottes au derrière les ont peu à peu conduits à l’infaillibilité. Le chien ne cligne pas de l’œil pour mieux distinguer. Il sait marcher sans bruit sur le bois mort des sous-bois. Il voit dans la nuit, etc.
Selon le marchand de tabac en feuilles, les hommes sont à une époque de transition et ils ont tout à gagner de s’en tenir aux gestes toujours appropriés des animaux. Ceux-ci n’évoluent pas. Leur instinct chez eux remplace l’intelligence des hommes qui n’est en somme qu’un moyen d’étude. Le chien n’a pas à étudier. Il sait tout en naissant et il se passe de sa mère et se rit des bonnes et des instituteurs. Il enseigne la chasse à son maître et à oublier les coups non justifiés qu’on lui distribue. Seule la douleur physique le préoccupe jusqu’aux cris et aux larmes. Jamais un chien n’éprouvera de spleen et de vague à l’âme, ou « de je ne sais quoi » de trouble au cœur.
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Or, si l’intelligence de Ta Gueule résidait dans le fait qu’il n’en eût point, ou qu’il fût tout simplement bête, il arriva qu’un jour le chien se conduisît conformément à la raison et qu’il se soumît à un ensemble d’éléments de valeurs nouvelles.
Ta Gueule ayant subitement raisonné, Joë Folcu s’est efforcé à ne plus s’en servir de modèle. À partir de ce moment, le marchand de tabac en feuilles se refusa à lui ressembler. Est-ce à dire, maintenant, que Ta Gueule finira par ressembler à son maître ?
Voici dans quelles circonstances Ta Gueule, écœuré probablement d’agir suivant l’instinct, se soumit à un raisonnement.
Un soir de pluie et de rut pour Ta Gueule, le marchand de tabac en feuilles s’était refusé à le libérer pour la nuit.
Ta Gueule avait en vain gueulé pour que son maître lui ouvrît la porte. Rien à faire. La maison s’était refermée sur ses instincts et toujours Joë Folcu s’objectait à ses désirs de liberté provisoire.
Le chien dut sans doute ressentir toute cette obstination puisqu’il avait, pour une bonne demi-heure, renoncé à ses envies d’escapades. C’est alors qu’il s’était couché sous la table de la cuisine, aux pieds de son maître.
Joë Folcu admirait le « renoncement instinctif » de son chien lorsque celui-ci, d’un bond imprévu, s’était élancé vers la porte. Loin de gueuler, comme il en avait l’habitude chaque fois qu’un client ou qu’un ami se présentait de nuit chez Joë Folcu, le chien, son museau appuyé contre la porte, s’était contenté de pousser de sourds grognements. Ses yeux étaient de feu. Lentement, d’une patte « contenue », il râclait le plancher du vestibule.
Il ne pouvait y avoir d’erreur quant aux dispositions de Ta Gueule. Le chien par son flair venait d’identifier la présence d’un malfaiteur sur la galerie ou dans le parterre du marchand de tabac en feuilles.
La porte à peine entrouverte, le chien en avait profité pour prendre le large.
— L’animal, de conclure Joë Folcu, il avait abusé de ma crédibilité et de ma bravoure.
N’y avait-il pas ici toutes les données d’un raisonnement ? Joë Folcu, dès cet instant, se détacha de son chien.
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