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Chapitre 1

En 1805, je faisais ma sixième année de philosophie transcendantale à Heidelberg. Vous connaissez l’existence universitaire ; c’est une existence large… une existence de grand seigneur : on se lève à midi, on fume sa vieille pipe d’Ulm, on vide un ou deux petits verres de schnaps,et puis on boutonne sa polonaise jusqu’au menton, on pose sa casquette plate à la prussienne sur l’oreille gauche, et l’on va tranquillement écouter, pendant une demi-heure, l’illustre professeur Hâsenkopf, discutant sur les idées a prioriou a posteriori.Chacun est libre de bâiller et même de s’endormir si cela lui convient.

Le cours terminé, on se rend à la brasserie du Roi Gambrinus ;on allonge ses jambes sous la table ; les jolies servantes à corset de taffetas noir accourent avec des plats de saucisses, des tranches de jambon et des canettes de bière forte. On chante l’air des Brigands,de Schiller ; on boit, on mange… L’un siffle son chien Hector, l’autre saisit à la taille Charlotte ou Grédelé… Parfois alors la bataille s’engage, les coups de trique pleuvent, les chopes trébuchent, les canettes tombent. Le wachtmann arrive, il vous empoigne, et vous allez passer la nuit au violon.

Ainsi s’écoulent les jours, les mois et les années !

On rencontre, à Heidelberg, des princes, des ducs et des barons en herbe ; on y rencontre aussi des fils de savetiers, de maîtres d’école et d’honorables commerçants. Messieurs les jeunes seigneurs font bande à part, mais tout le reste se mêle fraternellement.

J’avais alors trente-deux ans, ma barbe commençait à grisonner ; la chope, la pipe et la choucroute déclinaient dans mon estime. J’éprouvais le besoin de changement. Quant à Hâsenkopf, à force de l’entendre discourir sur les clartés discursives et les clartés intuitives, sur les vérités apodictiques et les prédicats, tout cela formait un véritable pot-pourri dans ma tête ; il me semblait découvrir le fond de la science ; ex nihilo nihil...Souvent je m’écriais en détirant mes bras :

— Kasper Zâan ! Kasper Zâan !… il n’est pas bon d’en trop savoir, la nature n’a plus d’illusions pour toi ; tu peux dire d’une voix lamentable avec le prophète Jérémie : Vanitas vanitatum et omnia vanitas !

Telles étaient mes dispositions mélancoliques, lorsque vers la fin du printemps de cette année 1805, un événement terrible vint m’apprendre que je ne savais pas tout, et que la carrière philosophique n’est pas toujours parsemée de roses.

Au nombre de mes vieux camarades se trouvait un certain Wolfgang Scharf, le plus inflexible logicien que j’aie jamais rencontré sur ma route. Figurez-vous un petit homme sec, les yeux caves, les cils blancs, les cheveux roux coupés en brosse, les joues creuses ornées d’une barbe en broussaille, les épaules larges couvertes de magnifiques guenilles. À le voir se glisser le long des murs, une miche de pain sous le bras, l’œil ardent, l’échine onduleuse, vous eussiez dit un vieux chat en quête de sa belle ; mais Wolfgang ne songeait qu’à la métaphysique : depuis cinq ou six ans, il vivait de pain et d’eau dans un grenier des Vieilles-Boucheries ; jamais une bouteille de bière mousseuse ou de vin du Rhin n’avait calmé son ardeur pour la science ; jamais une tranche de jambon n’avait appesanti le cours de ses méditations sublimes. Aussi le pauvre diable faisait peur à voir ; je dis peur, car, malgré son état de marasme apparent, il y avait dans sa charpente osseuse une force de cohésion épouvantable ; les muscles de ses mâchoires et de ses mains saillaient comme des attaches de fer, et d’ailleurs son regard louche éloignait la pitié.

Cet être étrange, au milieu de son isolement volontaire, semblait avoir conservé pour moi seul un reste de sympathie ; il venait me voir de temps en temps, et, gravement assis dans mon fauteuil, les doigts agités de crispations convulsives, il me faisait part de ses élucubrations métaphysiques.

— Kasper, me disait-il d’une voix tranchante et procédant par interrogatoire à la manière de Socrate, Kasper, qu’est-ce que l’âme ?

Moi, tout fier de déployer à ses yeux mon érudition, je lui répondais d’un air doctoral :

— Selon Thalès, c’est une sorte d’aimant ; selon Platon, une substance qui se meut d’elle-même ; selon Asclépiade, une excitation des sens ; Anaximandre dit que c’est un composé de terre et d’eau ; Empédocle, le sang ; Hippocrate, un esprit répandu par le corps ; Zénon, la quintessence des quatre éléments ; Xénocrate…

— Bien ! bien ! Mais toi, que penses-tu de la substance de l’âme ?

— Moi, Wolfgang ? Je dis, avec Lactance, que je n’en sais rien. Je suis épicurien de ma nature. Or, d’après les épicuriens, tout jugement vient des sens ; et comme l’âme ne tombe pas sous mes sens, je ne puis en juger.

— Cependant, Kasper, remarque qu’une foule d’animaux tels que les insectes, les poissons, vivent dépourvus d’un ou plusieurs sens. Qui sait si nous les possédons tous ? s’il n’en existe pas dont nous n’avons pas même l’idée ?

— C’est possible, mais dans le doute, je m’abstiens de prononcer.

— Crois-tu, Kasper, qu’on puisse savoir quelque chose sans l’avoir appris ?

— Non, toute science procède de l’expérience ou de l’étude.

— Mais alors, camarade, d’où vient que les petits de la poule, au sortir de l’œuf, se mettent à courir, à prendre d’eux-mêmes leur nourriture ? d’où vient qu’ils découvrent l’épervier au milieu des nuages, et qu’ils se cachent sous les ailes de leur mère ? Ont-ils appris à connaître leur ennemi dans l’œuf ?

— C’est un effet de l’instinct, Wolfgang ; tous les animaux obéissent à l’instinct.

— Alors il paraît que l’instinct consiste à savoir ce qu’on n’a jamais appris ?

— Hé ! m’écriais-je, tu m’en demandes trop. Que puis-je te répondre ?

Il souriait d’un air dédaigneux, rejetait le pan de son manteau troué sur l’épaule, et sortait sans ajouter une parole.

Je le considérais comme un fou, mais un fou de la plus innocente espèce : qui se serait imaginé que la passion de la métaphysique peut être dangereuse ?

Les choses en étaient là, quand la vieille marchande de Küchlen,Catherine Wogel, disparut subitement… Cette bonne femme, l’étal suspendu par une faveur rose à son cou de cigogne, se présentait d’habitude à la brasserie du Roi Gambrinus,vers onze heures. Les étudiants plaisantaient volontiers avec elle, lui rappelant quelques fredaines de jeunesse, dont elle ne faisait pas mystère et riait, elle-même, à se tenir les côtes.

— Hé ! mon Dieu oui, disait-elle, on n’a pas toujours eu cinquante ans… on a passé de jolis quarts d’heure… Eh bien !… après… Est-ce que je m’en repens ? Ah ! si c’était à recommencer !

Elle exhalait un soupir et tout le monde riait.

Sa disparition fut remarquée dès le troisième jour.

— Que diable est donc devenue Catherine ? Serait-elle malade ? C’est étrange, elle qui paraissait si joyeuse la dernière fois !

On apprit que la police était à sa recherche. Quant à moi, je ne doutais pas que la pauvre vieille, un peu trop émue par le kirsch-wasser, n’eût trébuché le soir dans la rivière.

Or, le lendemain matin, au sortir du cours de Hâsenkopf, je rencontrai Wolfgang, longeant les trottoirs du Münster. À peine m’eut-il aperçu qu’il vint à moi l’œil étincelant et me dit :

— Je te cherche, Kasper… je te cherche… l’heure du triomphe a sonné… Tu vas me suivre.

Son regard, son geste, sa pâleur trahissaient une agitation extrême ; et, comme il me saisit le bras, m’entraînant vers le carrefour des Tanneurs, je ne pus me défendre d’un sentiment de crainte indéfinissable, sans avoir le courage de résister.

La ruelle que nous suivions à grands pas s’enfonçait derrière le Münster, dans un pâté de maisons aussi vieilles que Heidelberg. Les toits en équerre, les galeries de planche où flotte la lessive des gens du peuple, les escaliers extérieurs à rampes vermoulues… les mille figures déguenillées, hâves, curieuses, la bouche béante, qui s’inclinent aux lucarnes, et regardent d’un air avide les étrangers qui s’enfoncent dans leur cloaque ; les longues perches, allant d’un toit à l’autre, chargées de peaux sanglantes ; et puis l’épaisse fumée qui s’échappe des tuyaux en zigzag à tous les étages : tout cela s’agitait, se succédait devant mes yeux, comme une résurrection du Moyen Âge, et, quoique le ciel fût beau, ses angles d’azur échancrés par les pignons, et ses rayons lumineux allongés de loin en loin sur les murailles décrépites, ajoutaient à mon émotion par l’étrangeté des contrastes.

Il est de ces instants où l’homme perd toute présence d’esprit. Je n’avais pas même l’idée de demander à Wolfgang où nous allions.

Après le quartier populeux où grouille la misère, nous atteignîmes le carrefour désert des Vieilles-Boucheries. Tout à coup Wolfgang, dont la main sèche et froide semblait rivée à mon poignet, m’introduisit : dans une masure à fenêtres effondrées, entre l’ancien hangar du grenier à foin de la Landwehr,depuis longtemps abandonné et l’échoppe de l’abattoir.

— Marche en avant, me dit-il.

Je suivis une muraille de terre sèche, au bout de laquelle se trouve un escalier tournant à marches concassées. Nous montâmes à travers les décombres, et, quoique mon camarade ne cessât de me répéter d’une voix impatiente : « Plus haut !… plus haut !… » je m’arrêtais parfois saisi d’épouvante… sous prétexte de reprendre haleine, et d’examiner les recoins de la sombre demeure, mais, dans le fait, pour délibérer s’il n’était pas temps de fuir.

Enfin nous arrivâmes au pied d’une échelle dont les degrés se perdaient, par une soupente, au milieu des ténèbres. Je suis encore à me demander aujourd’hui comment j’eus l’imprudence de grimper cette échelle, sans exiger la moindre explication de mon ami Wolfgang. Il paraît que la folie est contagieuse.

Me voilà donc à grimper… lui derrière moi… J’arrive tout en haut ; je mets le pied sur le plancher poudreux… Je regarde ; c’était un grenier immense, la toiture percée de trois lucarnes… la muraille grise du pignon montant à gauche jusque dans les combles… une petite table chargée de livres et de papiers au milieu… les poutres se croisant sur notre tête dans la nuit. Impossible de regarder dehors, les lucarnes se trouvant à dix ou douze pieds au-dessus du plancher.

Je n’aperçus pas, au premier moment, une porte basse et un large soupirail à hauteur d’appui pratiqués dans le mur du pignon.

Wolfgang, sans mot dire, poussa près de moi une caisse qui lui servait de fauteuil, et prenant des deux mains une cruche d’eau dans l’ombre, il but longuement, tandis que je le regardais tout rêveur.

— Nous sommes dans les combles de l’ancien abattoir, fit-il avec un sourire étrange, en déposant sa cruche à terre ; le conseil a voté des fonds pour en bâtir un autre hors la ville… Moi, je suis ici depuis cinq ans sans payer de loyer… pas une âme n’est venue troubler mes études…

Et s’asseyant sur quelques bûches amoncelées dans un coin :

— Ah ! çà ! reprit-il, arrivons au fait… Es-tu bien sûr, Kasper, que nous ayions une âme ?

— Écoute, Wolfgang, lui répondis-je d’assez mauvaise humeur, si tu m’as conduit ici pour causer de métaphysique, tu as eu un grand tort… Je sortais justement du cours de Hâsenkopf, et je me rendais à la brasserie du Roi Gambrinus,pour déjeuner, lorsque tu m’as intercepté au passage… J’ai pris ma dose d’abstraction de tous les jours… Cela me suffit. Donc, explique-toi clairement, ou laisse-moi reprendre le chemin de la cuisine.

— Tu ne vis donc que pour manger ? fit-il avec un accent rauque. Sais-tu bien que j’ai passé des journées sans rien me mettre sous la dent, par amour de la science ?

— Chacun son goût ; tu vis de syllogismes et d’arguments cornus… Moi, j’aime les saucisses et la bière de mars… Que veux-tu ?… c’est plus fort que moi !

Il était devenu tout pâle, ses lèvres tremblaient ; mais dominant sa colère :

— Kasper, dit-il, puisque tu ne veux pas me répondre, écoute au moins mes explications… L’homme a besoin d’admirateurs… et je veux que tu m’admires… Je veux que tu sois en quelque sorte terrassé par la sublime découverte que je viens de faire… Ce n’est pas trop demander, je pense, qu’une heure d’attention pour dix années d’études consciencieuses ?

— Allons, soit… je t’écoute… mais dépêche-toi…

Un nouveau tressaillement agita sa face et me donna terriblement à réfléchir ; je me repentis d’avoir grimpé l’échelle, et je pris un air grave pour ne pas irriter davantage le maniaque. Ma physionomie méditative parut le calmer un peu, car, après quelques instants de silence, il reprit :

— Tu as faim… Eh bien, voici mon pain… voici ma cruche… mange, bois… mais écoute.

— C’est inutile, Wolfgang, je t’écouterai bien sans cela.

Il sourit avec amertume et poursuivit :

— Non seulement nous avons une âme, chose admise dès l’origine des temps historiques… Depuis la plante jusqu’à l’homme, tous les êtres vivent… ils sont animés… donc ils ont une âme… Est-il besoin de six années d’études chez Hâsenkopf pour me faire cette réponse : « Oui, tous les êtres organisés ont une âme au moins… » Mais plus leur organisation se perfectionne, plus elle se complique… et plus les âmes se multiplient… C’est ce qui distingue les êtres animés les uns des autres : la plante n’a qu’une âme, l’âme végétale… Sa fonction est simple, unique… elle a pour but la nutrition par l’air, au moyen des feuilles, et par la terre, au moyen des racines. L’animal a deux âmes… D’abord l’âme végétale, dont les fonctions sont les mêmes que chez la plante : la nutrition par les poumons et les intestins, qui sont de véritables végétaux… et l’âme animale proprement dite, qui a pour but la sensibilité, et dont l’organe est le cœur. Enfin l’homme, qui résume jusqu’ici la création terrestre, a trois âmes : l’âme végétale, l’âme animale, dont les fonctions s’exercent comme chez la brute, et l’âme humaine, qui a pour objet la raison, l’intelligence… Son organe est le cerveau. Plus l’animal approche de l’homme par la perfection de son organisation cérébrale, plus il participe à cette troisième âme… tels sont les chiens, le cheval, l’éléphant… mais l’homme de génie la possède seul dans toute sa plénitude.

Ici Wolfgang s’arrêta quelques instants, et fixant sur moi ses regards :

— Eh bien, fit-il, qu’as-tu à répondre ?

— Hé ! c’est une théorie comme une autre ; il n’y manque que la preuve.

Une sorte d’exaltation frénétique s’empara de Wolfgang à cette réponse ; il se dressa d’un bond, les mains en l’air, le front haut, et s’écria :

— Oui… oui… la preuve manquait… Voilà ce qui depuis dix ans me navrait l’âme… Voilà ce qui fut cause de tant de veilles… de souffrances morales… de privations ! Car c’est sur moi, Kasper, sur moi-même que je voulus d’abord expérimenter. Le jeûne enfonçait de plus en plus dans mon esprit cette conviction sublime, sans qu’il me fût possible d’en établir la preuve… Mais, enfin, elle est trouvée… Je la tiens… Tu vas entendre les trois âmes se manifester, se proclamer elles-mêmes… tu les entendras !

Après cette explosion d’enthousiasme, qui me donna le frisson, tant elle annonçait d’énergie… de fanatisme… tout à coup il redevint froid, et s’asseyant, les coudes sur la table, il reprit en indiquant la haute muraille du pignon :

— La preuve est là, derrière ce mur… je te la ferai voir tout à l’heure… mais avant tout, il faut que tu suives la marche progressive de mes idées. Tu connais l’opinion des anciens sur la nature des âmes… ils en admettaient quatre, réunies dans l’homme : caro,la chair, un mélange de terre et d’eau que la mort dissout ; mânes,le fantôme qui se promène autour des tombes… son nom vient de manere...demeurer, rester ; umbra,l’ombre, plus immatérielle que les mânes… elle disparaît après avoir visité ses proches… enfin, spiritus,l’esprit, la substance immatérielle qui monte vers les dieux. Cette classification me paraissait juste ; il s’agissait de décomposer l’être humain, pour établir l’existence distincte des trois âmes, abstraction faite de la chair. La raison me disait que chaque homme, avant d’atteindre son dernier développement, avait dû passer par l’état de plante ou d’animal ; en d’autres termes, que Pythagore avait entrevu la réalité, sans pouvoir en fournir la démonstration. Eh bien, moi, je voulus résoudre ce problème… Il fallait éteindre en moi successivement les trois âmes, puis les ranimer… J’eus recours au jeûne rigoureux… Malheureusement, l’âme humaine, pour laisser agir librement l’âme animale, devait succomber la première… La faim me faisait perdre la faculté de m’observer à l’état animal ; en m’épuisant, je me mettais hors d’état de juger. Après une foule d’essais infructueux sur mon propre organisme, je restai convaincu qu’il n’y avait qu’un moyen d’atteindre au but : c’était d’agir sur un tiers ! Mais qui voudrait se prêter à ce genre d’observation ?

Wolfgang fit une pause, ses lèvres se contractèrent, et d’un ton brusque il ajouta :

— Il me fallait un sujet à tout prix… Je résolus d’expérimenter in anima vili !

En ce moment je frémis. Cet homme était donc capable de tout !

— As-tu compris ? fit-il.

— Très bien… Il te fallait une victime…

— À décomposer, ajouta-t-il froidement.

— Et tu en as trouvé une ?

— Oui, je t’ai promis de te faire entendre les trois âmes… Ce sera peut-être difficile maintenant… Mais hier, tu les aurais entendues tour à tour hurler, rugir, supplier, grincer des dents !

Un frisson glacial s’étendit sur ma face ; Wolfgang, impassible, alluma une petite lampe qui lui servait d’habitude pour son travail, et s’approchant du soupirail, à gauche :

— Regarde, fit-il, en avançant le bras dans les ténèbres, approche et regarde… et puis écoute !

Malgré les plus funestes pressentiments, malgré le frisson intérieur qui m’agitait, entraîné par l’attrait du mystère, je me penchai dans la lucarne sombre. Alors, sous les pâles rayons de la lampe, à quinze pieds environ au-dessous du plancher, m’apparut un réduit obscur, sans autre issue que celle du grenier. Je compris que c’était un de ces bouges, où les bouchers entassent les dépouilles de l’abattoir pour les laisser verdir, avant de les livrer aux tanneurs. Il était vide, et, durant quelques secondes, je ne vis que cette fosse pleine d’ombres.

— Regarde bien, me dit Wolfgang à voix basse ; ne vois-tu pas un paquet de hardes ramassées dans un coin ? C’est la vieille Catherine Wogel, la marchande de petits gâteaux qui…

Il n’eut pas le temps de finir, car un cri perçant, sauvage, semblable au miaulement lugubre d’un chat dont on écrase la patte, se fit entendre dans la fosse. Un être effaré bondit, sembla vouloir grimper des ongles à la muraille. Et moi, plus mort que vif, le front couvert de sueur froide, je me rejetai en arrière, m’écriant :

— Oh ! c’est horrible !…

— L’as-tu entendue ? dit Wolfgang, la figure illuminée d’une joie infernale. N’est-ce pas là le cri du chat ? Hé ! hé ! hé ! La vieille, avant d’atteindre à l’état humain, a jadis été chatte ou panthère… Maintenant, la bête se réveille… Oh ! la faim… la faim… et surtout la soif, font des prodiges…

Il ne me regardait pas, il se glorifiait. Une satisfaction abominable éclatait dans son regard, dans son attitude, dans son sourire.

Les miaulements de la pauvre vieille avaient cessé. Le fou, ayant déposé sa lampe, ajouta, sous forme de commentaire :

— Voilà maintenant quatre jours qu’elle jeûne… Je l’avais attirée ici sous prétexte de lui vendre une petite tonne de kirsch-wasser. Je la fis descendre dans la fosse et je l’enfermai. L’ivrognerie l’a perdue… Elle expie sa soif immodérée… Hé ! hé ! hé ! Les deux premiers jours, l’âme humaine était dans toute sa vigueur… Elle me suppliait, elle m’implorait, elle proclamait son innocence, disant qu’elle ne m’avait rien fait, que je n’avais aucun droit sur elle… Puis la rage s’en mêla… Elle m’accabla de reproches, me traita de monstre, de misérable, etc. Le troisième jour, qui était donc hier, mercredi, l’âme humaine disparut complètement… Le chat sortit ses griffes… Il avait faim… Ses dents devenaient longues… Il se prit à miauler, à hurler… Heureusement, nous sommes dans un endroit écarté. La nuit dernière, les gens du carrefour des Tanneurs durent croire à une véritable bataille de chats : c’étaient des cris à faire frémir ! Maintenant, quand la bête sera épuisée, sais-tu, Kasper, ce qu’il en résultera ? L’âme végétale aura son tour : c’est elle qui périt la dernière. Aussi remarque-t-on que les cheveux et les ongles des cadavres poussent encore sous terre ; il se forme même dans les interstices du crâne une sorte de lichen humain qui s’appelle usnée, et qu’on regarde comme une mousse engendrée par les sucs animiques de la cervelle… Enfin l’âme végétale elle-même se retire. Tu vois, Kasper, que la preuve des trois âmes est complète.

Ces paroles frappaient mes oreilles comme les raisonnements du délire, dans le plus horrible cauchemar. Le cri de Catherine Wogel m’avait traversé jusqu’à la mœlle des os. Je ne me connaissais plus… Je perdais la tête. Aussi, tout à coup, me réveillant de cette stupeur morale, l’indignation se fit jour… Je me dressai… Je saisis le maniaque à la gorge, et l’entraînant vers la soupente :

— Misérable, lui dis-je, qui t’a permis de porter la main sur ton semblable… sur la créature de Dieu, pour satisfaire ton infâme curiosité ?… Je veux te livrer moi-même à la justice.

Il était tellement surpris de mon agression, son acte lui paraissait si simple, qu’il ne fit d’abord aucune résistance, et se laissa traîner jusqu’à l’échelle sans me répondre ; mais là se retournant avec la souplesse d’une bête fauve, il me saisit à son tour au cou, les yeux étincelants, les lèvres baveuses ; sa main, puissante comme un ressort d’acier, m’enleva de terre, et me cloua contre le mur, tandis que de l’autre il ouvrait le verrou du bouge. Comprenant alors son intention, je fis un effort terrible pour me dégager ; je m’arc-boutai en travers de la porte ; mais cet homme était doué d’une vigueur surhumaine. Après une lutte rapide, désespérée, je me sentis déraciné pour la seconde fois et lancé dans l’espace, tandis qu’au-dessus de moi retentissaient ces paroles étranges :

— Ainsi périsse la chair révoltée ! Ainsi triomphe l’âme immortelle !

Et je touchais à peine le fond du bouge, froissé, brisé, rompu, que la lourde porte se refermait à quinze pieds au-dessus de moi, interceptant à mes yeux la lumière grisâtre du grenier.

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