‹ Contes Tome IIChapitre 12 sur 22 · Chapitre 2

Chapitre 2

En tombant au fond du bouge et me sentant pris comme un rat dans une ratière, ma consternation fut telle, que je me relevai sans exhaler une plainte.
« Kasper, me dis-je en m’adossant contre le mur avec un calme étrange, il s’agit maintenant de dévorer la vieille, ou d’être dévoré par elle… Choisis !… Quant à vouloir sortir de ce cloaque, c’est du temps perdu… Wolfgang te tient sous sa griffe… Il ne te lâchera pas… les murs sont de pierres de taille et le plancher de gros madriers de chêne… Personne ne t’a vu traverser le carrefour des Tanneurs… personne ne te connaît dans le quartier des Vieilles-Boucheries… personne n’aura l’idée de te chercher ici… C’est fini, Kasper… c’est fini… Ta dernière ressource, c’est cette pauvre Catherine Wogel… ou plutôt vous êtes la dernière ressource l’un de l’autre. »

Tout cela me passa par l’esprit comme un éclair ; j’en pris un tremblement qui m’est resté plus de trois ans, et quand, au même instant, la tête pâle de Wolfgang, avec sa petite lampe, parut au soupirail, et que, les mains jointes par la terreur, je voulus le supplier… je m’aperçus que je bégayais d’une manière atroce… pas un mot ne sortit de mes lèvres tremblantes… Lui, me voyant ainsi, se prit à sourire, et je l’entendis murmurer dans le silence :

— Le lâche… il me prie !…

Ce fut mon coup de grâce ; je tombai la face contre terre, et je serais resté évanoui, si la peur d’être attaqué par la vieille ne m’avait fait revenir à moi. Cependant, elle ne bougeait pas encore. La tête de Wolfgang avait disparu… J’entendis le maniaque traverser son grenier, reculer la table… tousser d’une petite toux sèche… Mon oreille était si tendue, que le moindre bruit arrivait à moi et me donnait le frisson. J’entendis la vieille bâiller, et, comme je me retournais, j’aperçus pour la première fois ses yeux scintillants dans l’ombre. J’entendis en même temps Wolfgang descendre l’échelle, et je comptai les marches une à une, jusqu’à ce que le bruit s’éteignît dans le lointain. Où le misérable était-il allé ? Je l’ignore, mais durant tout ce jour et la nuit suivante, il ne reparut pas. Ce n’est que le lendemain, vers huit heures du soir, au moment où la vieille et moi nous hurlions à faire trembler les murs, qu’il rentra.

Je n’avais pas fermé l’œil… Je ne me sentais plus de peur et de rage. J’avais faim… une faim dévorante… et je savais que la faim augmenterait toujours.

Pourtant à peine un faible bruit se fit-il entendre dans le grenier, que je me tus et levai les yeux… Le soupirail s’illuminait… Wolfgang allumait sa lampe… Il allait sans doute venir me voir. Dans cette espérance, je préparai une touchante prière, mais la lampe s’éteignit… personne ne vint !

Ce fut peut-être le plus affreux moment de mon supplice… Je me dis que Wolfgang, sachant que je n’étais pas encore exténué, ne daignait pas même me donner un coup d’œil… que je n’étais à ses yeux qu’un sujet intéressant, qui ne serait mûr pour la science qu’à deux ou trois jours de là… entre la vie et la mort… Il me sembla sentir mes cheveux blanchir lentement sur ma tête… Et c’était vrai… ils blanchissaient en ce moment même… Enfin ma terreur devint telle que je perdis tout sentiment.

Vers minuit, je m’éveillai aux attouchements d’un corps… Je bondis de ma place avec dégoût… La vieille s’était approchée, attirée par la faim… Ses mains s’accrochaient à mes habits… en même temps le cri de la chatte remplit la fosse et me glaça d’épouvante.

Je m’attendais à soutenir un combat terrible, mais la malheureuse n’en pouvait plus : elle en était à son cinquième jour !

Alors les paroles de Wolfgang me revinrent en mémoire : « Une fois l’âme animale éteinte, l’âme végétale aura le dessus… les cheveux et les ongles poussent sous terre… et la mousse verte… l’usnée prend racine dans les interstices du crâne… » Je me représentai la vieille réduite à cet état… son crâne couvert de lichen moisi… et moi, couché près d’elle… nos âmes filant leur végétation humide l’une près de l’autre, dans le silence !

Cette image s’empara tellement de mon esprit, que je ne sentais plus les étreintes de la faim. Étendu contre le mur, les yeux tout grands ouverts, je regardais devant moi sans rien voir.

Et comme j’étais ainsi, plus mort que vif, une vague lueur se promena dans les ténèbres… Je levai les yeux… La face pâle de Wolfgang se penchait au soupirail… Il ne riait pas… il ne paraissait éprouver ni joie, ni satisfaction, ni remords : il m’observait !

Oh ! que cette figure me fit peur !… S’il avait ri, s’il avait joui de sa vengeance, j’aurais espéré le fléchir… mais il observait !

Nous restâmes ainsi les yeux fixés l’un sur l’autre… moi frappé d’épouvante ; lui froid, calme, attentif, comme en face d’un objet inerte. L’insecte percé d’une aiguille, qu’on observe au microscope, s’il pense, s’il comprend l’œil de l’homme, doit avoir de ces visions-là.

Il fallait mourir pour satisfaire la curiosité d’un monstre… Je compris que la prière serait inutile et je ne dis rien.

Après avoir regardé de la sorte, le maniaque, sans doute content de ses observations, tourna la tête pour observer la vieille. Je suivis machinalement la direction de son regard. Ce que je vis n’a pas d’expression dans la langue humaine : une tête hâve, amaigrie, les membres recoquillés et si aigus, qu’ils semblaient devoir percer les haillons qui les couvraient… Quelque chose d’informe, d’affreux… une tête de mort, les cheveux épars autour du crâne comme de grandes herbes desséchées, et, au milieu de tout cela, des yeux brillants allumés par la fièvre… et deux longues dents jaunes.

Chose épouvantable, je distinguai deux limaçons déjà étendus sur ce squelette… Et quand j’eus vu tout cela sous le pâle rayon de la lampe, tombant comme un fil au milieu des ténèbres… alors, fermant les yeux avec un trouble convulsif, je me dis en moi-même : « Voilà comme je serai dans cinq jours ! »

Lorsque je rouvris les yeux, la lampe s’était retirée :

— Wolfgang, m’écriai-je, Dieu est au-dessus de nous… Dieu nous voit… Wolfgang… malheur aux monstres !

Le reste de la nuit se passa dans l’épouvante.

Après avoir rêvé de nouveau, dans le délire de la fièvre, aux chances qui me restaient d’échapper, n’en trouvant aucune, tout à coup je pris la résolution de mourir, et cette résolution me procura quelques instants de calme. Je repassai dans mon esprit les arguments de Hâsenkopf relatifs à l’immortalité de l’âme, et, pour la première fois, je leur trouvai une force invincible :

— Oui, m’écriai-je, le passage en ce monde n’est qu’un temps d’épreuve ; l’injustice, la cupidité, les plus funestes passions dominent le cœur de l’homme… Le faible est écrasé par le fort… le pauvre par le riche… La vertu n’est qu’un mot sur terre… mais tout rentre dans l’ordre après la mort. Dieu voit l’injustice dont je suis victime, il me tiendra compte des souffrances que j’endure… il me pardonnera mes appétits déréglés, mon amour excessif de la bonne chère… Avant de m’admettre dans son sein, il a voulu me purifier par un jeûne rigoureux… J’offre mes souffrances au Seigneur… etc., etc.

Cependant, il faut vous l’avouer, mes chers amis, malgré ma contrition profonde, le regret de la brasserie et de mes joyeux camarades, de cette bonne existence qui s’écoulait au milieu des chansons et du bon vin, me fit exhaler bien des soupirs. J’entendais la crépitation de la friture dans la poêle, le glouglou des bouteilles, le cliquetis des canettes, et mon estomac gémissait comme une personne vivante : il formait en quelque sorte un être à part dans mon être, et protestait contre les arguments philosophiques de Hâsenkopf.

La pire de mes souffrances était la soif… elle était intolérable à ce point que je humais le salpêtre de la muraille pour me rafraîchir.

Quand le jour parut à la lucarne, vague, incertain, j’eus tout à coup un accès de fureur inouï :

« Le scélérat est là, me disais-je, il a du pain… une cruche d’eau… il boit ! »

Alors je me le représentais levant sa grande cruche à ses lèvres… Il me semblait voir des torrents d’eau passer lentement par sa gorge… C’était un fleuve délicieux qui coulait… coulait à n’en plus finir… et je voyais le gosier du misérable se gonfler d’aise… monter, descendre voluptueusement… son estomac se remplir. La colère, le désespoir, l’indignation s’emparèrent de moi, et je me pris à bégayer, en courant autour du bouge :

— De l’eau !… de l’eau !… de l’eau !…

Et la vieille, se ranimant, répétait derrière moi comme une folle :

— De l’eau !… de l’eau !… de l’eau !…

Elle me suivait en rampant… Ses haillons s’agitaient : l’enfer n’a rien de plus terrible.

Au milieu de cette scène, la face blême de Wolfgang apparut pour la troisième fois au soupirail. Il était environ huit heures. Alors, m’arrêtant, je lui dis :

— Wolfgang… écoute… laisse-moi boire seulement une gorgée de ta cruche… et je te permets de me laisser mourir de faim… Je ne t’en ferai pas de reproche !

Et je pleurai.

— C’est pourtant trop barbare, repris-je, ce que tu fais là… Ton âme immortelle en répondra devant Dieu… Encore, pour cette vieille… C’est comme tu disais judicieusement, expérimenter in anima vili...Mais moi, j’ai étudié… et je trouve ton système fort beau… Je suis digne de te comprendre… Je t’admire… Laisse-moi seulement prendre une gorgée d’eau… Qu’est-ce que cela te fait ? – On n’a jamais vu d’aussi sublime conception que la tienne… Il est certain que les trois âmes existent… Oui, je veux le proclamer… Je serai ton plus ferme adhérent… Est-ce que tu ne veux pas me laisser prendre une seule gorgée d’eau ?

Lui, sans répondre, se retira.

Mon exaspération, alors, ne connut plus de bornes… Je m’élançai contre le mur à me briser les membres… J’apostrophai le misérable dans les termes les plus durs…

Au milieu de cette fureur, je m’aperçus tout à coup que la vieille s’était affaissée sur elle-même, et l’idée me vint de boire son sang. Le besoin extrême porte l’homme à des excès qui font frémir ; c’est alors que se réveille la bête féroce, et que tout sentiment de justice, de bienveillance, s’efface devant l’instinct de la conservation.

« À quoi lui sert-il d’avoir du sang, me dis-je ? ne doit-elle pas bientôt périr ? Si je tarde, tout son sang sera desséché ! »

Des flammes rouges me passèrent devant les yeux ; heureusement, comme je me baissais vers la pauvre vieille, les forces m’abandonnèrent et je tombai près d’elle, la face dans ses haillons, évanoui.

Combien de temps dura cette absence de tout sentiment ? je l’ignore, mais j’en fus tiré par une circonstance bizarre, dont le souvenir restera toujours empreint dans mon esprit : j’en fus tiré par le hurlement plaintif d’un chien… ce hurlement si faible… si pitoyable… si poignant… ces cris plus attendrissants que la plainte même de l’homme, et qu’on ne peut entendre sans souffrir. Je me relevai la face baignée de larmes, ne sachant d’où venaient ces plaintes, si conformes à ma propre douleur… Je prêtai l’oreille… et jugez de ma stupeur, lorsque je reconnus que c’était moi-même qui gémissais ainsi sans le vouloir…

À partir de ce moment, toute espèce de souvenir s’efface de ma mémoire. Ce qu’il y a de certain, c’est que je restai deux jours encore dans la fosse, sous l’œil du maniaque, dont l’enthousiasme, en voyant triompher son idée, fut tel, qu’il n’hésita point à convoquer plusieurs de nos philosophes, pour jouir de leur admiration.

Six semaines après, je me réveillai dans ma petite chambre de la rue du Plat-d’Étain, entouré de mes camarades, qui me félicitèrent d’avoir échappé à cette leçon de philosophie transcendante.

Ce fut un moment pathétique lorsque Ludwige Brêmer m’apporta le miroir, et que, me voyant plus maigre que Lazarus au sortir de sa tombe, je ne pus me défendre de verser des larmes.

La pauvre Catherine Wogel avait rendu l’âme.

Quant à moi, je faillis conserver une gastrite chronique pour le reste de mes jours ; mais, grâce à ma bonne constitution… grâce surtout aux soins du Dr Aloïus Kilian, j’ai recouvré ma bonne santé d’autrefois. Je me plais à rendre cet hommage à M. Kilian… Il a fait un véritable chef-d’œuvre, en ressuscitant mon estomac délabré par le jeûne.

Il est inutile d’ajouter que la justice fit main basse sur ce misérable Wolfgang ; mais au lieu de le pendre, selon ses mérites, après six mois de procédure, il fut établi que cet être abominable entrait dans la catégorie des fous mystiques… la plus dangereuse de toutes. En conséquence, on le relégua dans un cabanon de Klingenmünster 1, où les visiteurs peuvent encore l’entendre disserter d’une voix brève et péremptoire sur les trois âmes : Il accuse l’humanité d’ingratitude, et prétend qu’il serait juste de lui élever des statues pour sa magnifique découverte.

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