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Chapitre 2 « Mange pas tes ongles ! ! ! »

Si j’évoque mes premières années, il m’en reste bien peu de souvenirs. Afin de retrouver mon petit derrière de l’époque, je dois consulter un album de famille, où il s’enfonce (mon petit derrière d’époque) au beau milieu d’un salon, dans la laine blanche d’une peau de carrosse d’enfant. Ce fut probablement une première sieste, et j’y étais de profil.

Je me revois encore chez le photographe, la veille de ma première communion que l’on « faisait », à cette époque, dès l’âge de sept ans. Mon front portait une frange de cheveux et mon cou jaillissait d’une bavette en dentelles, comme d’une boîte à surprise.

Ce que le « cher petit » devait avoir l’air bête… quand il « marchait » au catéchisme.

Puisque, pour l’évoquer, je recours aux portraits de mon enfance, comme les historiens, aux musées et aux statues des places publiques, je dois avouer que mon œil est dépourvu de mémoire visuelle.

Que l’on sache, toutefois, combien mon oreille évoque mieux cette préhistoire. Je dis « ma préhistoire » pour ne pas admettre que mon âge de raison remonte à une date que j’ignore.

J’ai donc une oreille de musicien qui s’étend à l’âge du rythme.

Quand à mon talent littéraire et oratoire (inséparable, n’est-ce pas, des rythmes ?) il me préoccupe depuis que ma mère a pu loger dans mon esprit, et en permanence, une phrase qui m’émeut encore :

— Jean-Aubert… petit malheureux… mange pas tes ongles…

Avant que j’eusse compris le sens de cet idiome humiliant, toutes les articulations de mes proches n’étaient que néant et dépourvues d’harmonie lucide, comme un orchestre qui cherche le do, avant l’arrivée du chef à son pupitre. N’est-ce pas qu’il faut un commencement à tout ?

Et, si j’ai « mangé mes ongles » plus souvent qu’à mon tour, c’était uniquement pour entendre ma mère et mes proches me redire cette phrase délicieuse, la seule à cet âge que je susse… et que je comprisse.

†

Il n’est pas à dire que j’écris, en ce moment, les contes de La Patrie d’un doigt enflé du bout et dilaté par trop de séjours humides.

Il m’arrive bien encore, pendant l’absence d’une inspiration, ou à l’audition d’une phrase musicale, de porter un doigt à ma bouche, comme un autre, par distraction, croiserait ou décroiserait ses jambes. Pourquoi voulez-vous, par ailleurs, qu’un homme de lettres pousse l’ingratitude jusqu’à « refouler » des faux gestes qui rappellent ses premiers contacts avec ses moyens d’expression ?

Mais tous les anthropophages d’ongles ne sont pas nécessairement des artistes-nés. Les bouts de doigts « retroussés », et qui envahissent, en surplomb, des ongles pourtant raccourcis par la faim du mangeur, peuvent être utiles, en raison de leur sensibilité acquise, à des ouvreurs clandestins de coffres-forts. Il n’est pas recommandable, non plus, aux futurs virtuoses, d’engraisser à la salive leurs extrémités digitales. La « finesse » des doigts convient mieux aux touches d’un clavier et aux cordes d’un violon.

Lorsque je mentionne les touches d’un clavier, je n’entends pas m’astreindre au piano et à l’harmonium. Le clavigraphe est également interdit aux bouts de doigts dilatés avec exagération. Quant aux pistons d’un cornet, ils ne sont pas inscrits sur la liste. Joë Folcu, par exemple, autrefois mangeur d’ongles, n’en est pas moins, aujourd’hui, dans le négoce du tabac en feuilles. On assure, toutefois, qu’il se brûle plus souvent qu’à son tour le bout des doigts, chaque fois qu’il tasse les cendres de sa pipe.

Pauvre Joë Folcu ! Ne doit-il pas à ses ongles mal entretenus la perte irréparable de ses premières amours ? Et voici les circonstances de ce triste récit.

†

Madame Joë Folcu, la mère de Joë Folcu, impuissante à corriger le jeune Joë de ses défauts de mangeur d’ongles, s’était un jour adressée à une petite cousine de Joë et qui avait nom de Léontine. Comme la jeune couventine devait passer ses vacances à Saint-Ours, chez les Folcu, la mère Joë Folcu avait imaginé de mettre Léontine dans ses projets d’amendement.

— Je vais, dut-elle lui expliquer, garnir les doigts du petit Joë de beaux ongles artificiels afin qu’il pût s’enorgueillir, devant toi, d’une belle main de jeune homme. Si tu le complimentes sur sa bonne tenue, il te croira dupe de ses artifices et n’osera s’en départir de l’été. À son âge, on ne renonce pas à des avantages auprès d’une cousine plus âgée que soi.

Madame Joë Folcu avait donc espéré que les véritables ongles du petit Joë poussassent, au cours de l’été, sous le camouflage, et que ses doigts, de même que ses mauvaises habitudes, pussent s’améliorer d’autant.

Pauvre madame Joë Folcu et pauvre Joë lui-même !…

Léontine savait-elle, en acceptant cette double tromperie, que le petit Joë, en plus de s’émerveiller de ses ongles postiches, dût s’amouracher de sa cousine ? Pouvait-elle, au surplus, deviner que ses compliments d’usage, à l’adresse des mains de son cousin, passeraient d’une simple comédie à des sentiments trop bien ressentis pour une jeune couventine ?

Dans cette scène touchante, s’il en est une, où les ongles jouaient des rôles de vedettes, Léontine finit par apprendre de sa propre intuition que les ongles véritables de son cousin ne furent pas seuls à s’embellir. Le petit Joë, à ne plus manger ses ongles, semblait avoir quitté les domaines baveux de l’enfance. Il faut dire qu’un jeune homme, qui porte ses doigts à sa bouche, n’offre pas beaucoup de sérieux, même s’il tient des propos d’adulte.

Au retour d’une cueillette de framboises, Joë apprit combien il est élégant de marcher d’un pas assuré et les mains l’une dans l’autre à la hauteur de sa poitrine. Véritable maintien d’une cantatrice devant son auditoire. En outre, ses ongles qu’il portait comme des talismans, jamais il n’en détachait les yeux au cours d’une conversation avec Léontine. Véritable maintien d’un jeune homme sage, en présence d’une jeune fille de sa condition, même si la rencontre a lieu au grand air.

Vers la fin des vacances, Joë s’était dégagé de ses « ongles portatifs » et redoutait quelque peu de montrer les siens avec fierté, comme un chien, ses dents, ou une mondaine, un sourire édenté. Vraiment, Joë Folcu aurait pu griffer sans honte.

Mais, c’est ici que l’ancien mangeur d’ongles rencontra sa pierre de touche ; son dompteur, puisque nous avons fait allusion à ses griffes.

Si Léontine l’aimait pour ses ongles postiches, s’était-il dit, quelle sera sa déconvenue en présence de mes ongles personnels ? Car les ongles de Joë avaient poussé en suivant, non pas la courbe des ongles temporaires, mais celle des bouts dilatés. Sans consistance, comme tout ce qui pousse avec hâte, ses ongles dégagés de leurs étuis s’étaient empressés de « retrousser par le haut ». Ma foi, c’était plus laid que des ongles rognés.

En une seule nuit, son tempérament et sa dépression aidant, Joë Folcu avait mangé ses dix ongles et remis ses cornes artificielles. Au temps des « cenelles », il ne portait plus ses mains, comme des talismans, sur sa poitrine, mais bel et bien au fond de ses poches. De plus, revenant des bois, il marchait sans auditoire.

De son côté, Léontine, ayant dû renoncer au fier maintien de son camarade, et remise, par la force des choses, en présence de la tromperie estivale de ses amours déçues, n’avait songé, en définitive, qu’à la prochaine reprise des classes.

Elle n’est pas revenue à Saint-Ours. On dit qu’elle s’était mangé les ongles sur les bancs de l’école.

Lorsque je songe à ces tristes amours, et que je revois Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, je crains toujours de me remettre à manger les miens.

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