Chapitre 3 Pour te bien connaître, observe d’abord autrui
Joë Folcu ressemble, comme un totem, à Joë Le Febvre. N’est-ce point dire qu’ils ont tous deux un totem pour sosie ?
À Saint-Ours, Joë Folcu remplit les fonctions de marchand de tabac en feuilles. Dans une réserve d’Indiens, Joë Le Febvre occupe celles de « chef du comité de protection des nations huronnes ». Que les deux Joë se ressemblent comme des totems, devons-nous accuser les totems de s’être métissés ? Pour moi, si Joë Folcu ressemble à Joë Le Febvre, c’est qu’il a du sang de Huron autant que Joë Le Febvre peut avoir du sang de Canayen.
Pour l’instant, les deux Joë ne se connaissent pas. Le premier, Folcu, vend son tabac dans la région du Richelieu. Le second Joë applique sa loi, et « augure bien du sol », près de Québec. Toutefois, séparément, ils invitent à la méprise.
Il n’est pas à dire que Le Febvre enterre sa hache dans du tabac, ou que Folcu se pique des feuilles de tabac dans les cheveux. Mais les deux Joë ont le même grain de peau ; le même teint de tabac « fort ». Joë le premier ne conserve pas sa hache sous son comptoir, ni Joë le second (on peut prononcer Joë II) ne vous crache sa chique sur le bout des pieds. Mais ils ont tous deux du Canayen et du Huron : ils souffrent d’indécision.
Lorsque Joë Folcu vous approuve, il branlera de la tête, du haut en bas et du bas en haut. Mais il aura la précaution de lever l’épaule. C’est un « oui » dubitatif ; une approbation qui se porte au-devant des objections, ou qui les suppose. En d’autres termes, ce n’est pas un « oui », mais un « si ».
De son côté, lorsque Joë Le Febvre vous désapprouve, il fera « non » d’une tête qui dit « non » et « ou » tout à la fois ; une tête qui fait des ronds. À ce moment, le « chef de l’exécutif », loin d’insister sur la négation, croisera ses mains sur la poitrine, en signe de commisération. Au fond, il a l’air de dire : « Jamais je ne t’aurais cru si bête. »
Avant que la curiosité, bien légitime, l’eût conduit à la réserve de son compère, Joë Folcu s’était amusé à le supposer bègue.
Si nos idées sont les mêmes, disait-il, les mots pour les exprimer doivent être semblables. Ne pourrais-je, lorsqu’il hésite, compléter ses phrases ?
Joë allait même jusqu’à se croire l’auteur d’un nouveau procédé vocal : le duo syllabique. Ainsi aurait-il comblé les silences de l’autre, c’est-à-dire ne prendre la parole qu’au moment précis où l’autre se taisait.
Pauvre Joë de Saint-Ours, il aurait donc bégayé à son tour…
Les réactions de Joë Folcu, lorsqu’il apprit le dédoublement de son physique et de son caractère dans la personne d’un chef sauvage, furent quelque peu singulières.
Aucun miroir en triptyque n’ayant jamais reflété son maintien (les trois glaces de l’habilleur, par exemple, où l’on se voit, boulevard Saint-Laurent, à Montréal, de face, de profil et de dos), le marchand de tabac en feuilles ne connaissait de sa binette que celle reflétée dans un miroir à barbe. Non pas que Joë de Saint-Ours se barbifiât tous les matins, mais chaque fois qu’il s’y adonnait, disons tous les samedis soirs, ce miroir ne lui renvoyait qu’une gueule plutôt déformée.
L’homme qui se rase la barbe gonfle d’abord les joues, afin d’offrir au fil de fer toutes les surfaces poilues de son faciès. Quand à la moustache, qu’il la taille ou la « trime », il se « trousse » le nez délicatement du bout des doigts. Le rasoir, sous le menton, ou à même la gorge, force le patient à porter beau, et haut, devant son miroir.
À fréquenter ainsi des miroirs de toilette, comment vouliez-vous que Joë se fît une idée normale de sa propre physionomie ? Saint-Ours, à cette époque, n’offrait pas à ses paroissiens le service « mirant » d’innombrables vitrines de magasins.
Somme toute, puisque Joë Folcu ne connaissait de son visage que celui de son miroir à barbe, un visage enflé et portant trop haut, il lui eût été difficile d’imaginer les traits réels de son sosie indien. Pour mieux concevoir ses caractéristiques au repos, et l’expression de Joë Le Febvre, devait-il renoncer aux vérités de son miroir à barbe ? Même s’il s’en approchait, le rasoir bas, ou le blaireau sec, toujours son visage en passe de transformation, sous l’effet du rasoir, et de la mousse de savon dominait. Le Joë sanitaire s’y était trop miré.
Anxieux qu’il était de résoudre ce problème, Joë Folcu aurait mieux fait de passer quelques instants chez le photographe. Un bon cliché lui eût sans doute rendu justice. Mais le marchand de tabac en feuilles s’était juré de suivre la tradition de famille et de ne confier sa binette au photographe que le jour solennel de son mariage. L’album des ancêtres est là, dans le salon, pour le démontrer ; toujours les Folcu, gens économes, y paraissaient à deux ou en groupe. À défaut de mariage, ou de famille nombreuse, Joë allait-il se faire photographier en compagnie seulement de l’autre Joë Le Febvre, « chef de l’exécutif » chez les Indiens ?
Il en eut pourtant l’occasion, le jour où le chef se rendit à Saint-Ours.
Joë Folcu, grand voyageur devant l’Éternel, n’eut pas la curiosité de se rendre en personne dans la réserve indienne de son « double ». C’est l’autre « double », le Huron transmué vaguement en Canayen, qui poussa l’audace jusqu’à venir à Saint-Ours, afin de se rendre compte à quel point un Canayen pouvait ressembler à un Huron.
Joë Le Febvre descendit à Saint-Ours, un jour de pluie, sans tambour ni trompette, mais sous un parapluie. Le chef connaissait trop l’ennui des cérémonies d’initiation. Trop de Canayens, dans sa réserve, s’étaient livrés à la danse symbolique de la collation des titres honoraires. Il en avait trop vu d’hommes d’affaires et de présidents de ci ou de ça, avec des plumes de coq piquées dans leur chevelure trop courte.
Devait-il, lui, grand chef indien, inciter les blancs de Saint-Ours à lui conférer les honneurs d’un honoris causa d’école paroissiale ?
Pour vérifier sa ressemblance avec l’autre, Joë Le Febvre avait préféré se nantir de l’anonymat honoris.
Nécessairement, le chef inconnu assista dans Saint-Ours à plusieurs méprises. Comme on ignorait sa visite, et que son parapluie, de même que son visage, ressemblaient en tout point à celui de Joë Folcu (son parapluie et son visage), il avait dû plonger souvent sa main dans son veston, afin de partager sa chique avec des clients de l’autre Joë. Heureusement que les tabacs des deux Joë avaient subi les mêmes traitements au fumier de cochon.
Or il arriva que les sosies se rencontrèrent sans témoin, sur un trottoir large de trois planches, et ne se reconnurent pas. Une tierce personne eût sans doute attiré leur attention sur une telle ressemblance. Mais à l’abri de leurs parapluies respectifs, ils ne s’étaient pas aperçus à distance. Au moment de la rencontre, sur les planches étroites, chacun déplaçant son parapluie à la faveur de l’autre avait lancé un regard de côté, qui vers l’un, qui vers l’autre.
Comme les deux Joë ne se connaissaient pas eux-mêmes de profil (la rançon, n’est-ce pas, d’une pratique trop assidue des miroirs à barbe), comment l’un aurait-il pu s’identifier sur les traits inconnus de l’autre ?
De face, une telle rencontre eût-elle donné des résultats plus heureux ? J’en doute. Dans un miroir, on ne se connaît que de face, et les yeux dans les yeux. Quand à la photographie, trop exacte pour être vraie, au sens artistique du mot, seule une autre personne, qui n’est pas familière avec la vivacité de notre figure, pourrait nous la faire apprécier. Et encore faudrait-il que celle-ci fût en visite chez vous et prodigue de compliments.
Pour se bien connaître, il faut avoir recours à la comparaison, ou consulter un autrui complaisant… et qui ne vous ressemble point.
q