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Chapitre 32 Au ciel avec un chèque de paye !

Dans la brume d’un port, midi sonne plus souvent qu’à son tour. Non pas qu’on y soit toujours affamé, mais quelquefois les cloches maritimes du quart se confondent avec la sonnerie des campaniles. Que de sirènes ressemblent à celles des chantiers à l’heure de midi et à celles des locomotives. Les équipages en congé et la relève des équipes font surgir à tous moments, comme s’il était midi, des groupes s’acheminant vers la ville. Aux restaurants, la soupe est servie à toute heure, et, dans les tavernes, le choc des verres n’est jamais confiné aux heures réglementaires de l’apéritif.

La nuit, il est toujours minuit à tous les réverbères, de même qu’il peut être midi à tous les fanaux de l’entrepont. Dans un port fluvial à mille milles de l’océan, la marée au baissant ne couche pas les barques sur les haut-fonds. À Montréal, l’étiage est toujours haut et tous les mâts, debout, marquent midi.

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Depuis trois jours qu’il occupait un poste de commis, dans les bureaux d’une compagnie maritime, un nouvel « engagé », bien en « place », les bras croisés sur son pupitre, avait occupé à l’heure du déjeuner, et les yeux tournés vers la fenêtre, son esprit de toutes ces constatations d’un ordre plutôt poétique.

Pourquoi avait-il choisi l’heure de midi pour donner un sens gastronomique à toutes les rumeurs du port ? Lui seul pouvait l’expliquer, mais sa timidité de nouveau venu, dans ces bureaux, l’en avait empêché. De son nom, disons Robert, pour ne pas trahir son identité, le nouveau commis avait tout simplement faim, et faim depuis les trois jours qu’il se trouvait en place.

À son pupitre, près de la fenêtre, si Robert entendait midi se manifester par toutes les sonneries et par toutes les sirènes du port, c’est que son estomac était à midi, l’heure traditionnelle de la faim, même pour ceux qui manquent d’appétit. Et pendant que tout le bureau déjeunait ailleurs, ses propres boyaux, lui semblait-il, criaient famine avec plus de diversité que la rumeur du port.

Si j’avais su que le camarade endurait, près de moi, les affres de la faim, un bon déjeuner au restaurant du coin eût délié sa timidité.

Mais le nouveau commis aurait-il accepté à déjeuner ? Quinze jours après le drame dont il fut la victime inconsciente, je me posais encore la question.

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À l’époque peu lointaine où notre port avait nom de Harbour Commission of Montreal (on le désignait même, par défaut de traduction, sous le vocable du Havre de Montréal), les positions de commis, grâce au patronage politique, étaient faciles d’accès. Une lettre d’un député, vous recommandant à l’un des commissaires du port, suffisait pour offrir à l’étudiant un poste saisonnier de peu de responsabilité, mais comparativement rémunérateur. Il était donc facile d’obtenir un emploi que l’on qualifiait de jobdu gouvernement.

Ce qu’ils étaient commodes ces deux commissaires de la rue des Communes et leur vénérable président !

Cette explication et ces commentaires sont ici nécessaires au récit de cette histoire vécue, car Robert, honorable chômeur depuis des années, n’était pas, à cette bienheureuse époque, intervenu, comme quémandeur de job,dans le port de Montréal.

C’est bien sous le régime actuel du Conseil national des Ports, section de Montréal, que Robert avait obtenu, grâce à son entregent, nullement politique cette fois, une position de commis dans une compagnie anglaise des mieux fréquentées.

À l’époque du Havre de Montréal, une jobn’eût pas présenté à sa timidité les inconvénients de crever de faim. Entre camarades, si l’un manquait de monnaie, il pouvait facilement emprunter, ou présenter un « bon » à la caisse. Mais sous le régime du Conseil national des Ports, cette bohème avait quelque peu disparu des mœurs et coutumes du service civil. Et, d’ailleurs, à quoi bon faire les éloges du Conseil national, car Robert, après des années de chômage et de relâchement, n’eût pas été en état de subir avec succès l’examen obligatoire à tout candidat au service civil.

Comment vouliez-vous que Robert, en place parmi un personnel de choix, eût pu avouer à ses nouveaux camarades, et encore moins à ses patrons, qu’il attendait le jour de la paye pour s’offrir à manger ?

Dans sa timidité, Robert eût craint d’avouer qu’il arrivait en ligne droite du « secours direct » et d’ailleurs son entregent, pensait-il, ne lui aurait point pardonné un tel aveu. Pour faciliter son entrée en service, n’avait-il pas mentionné ses expériences en matière maritime et des séjours tout récents au service de maisons sur les bords du Pacifique ? Puisque la compagnie de Londres n’avait pas vérifié ses prétentions, allait-il maintenant anéantir son avenir, en avouant « une simple petite faim » ?

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Avant que d’entrer en position dans cette ligne anglaise, Robert, de peur que ses nouveaux patrons eussent appris son état précédent de secouru, s’était tout simplement retiré de la liste lamentable des allocations. Et comment, aujourd’hui, aurait-il pu frapper à la porte de la Société Saint-Vincent-de-Paul, sans qu’on ouvrit plutôt une enquête chez ses patrons ?

Le nouveau venu avait bien des amis capables de lui venir en aide. Mais il s’était par trop vanté de ses mérites et de sa belle jobanglaise. Sa fierté personnelle n’eût pas accepté leurs railleries.

Parmi ses rêveries d’un port sonnant midi, et à toute heure du jour et de la nuit, le problème des crédits s’était bien posé à l’esprit de l’affamé. Mais Robert ne pouvait se présenter à des restaurants de bonne tenue, sans qu’on exigeât de son caissier des garanties d’usage. Quant aux gargotes du bord de l’eau, un commis de compagnie anglaise, en était-il convaincu, ne pouvait s’y présenter et nuire à sa maison d’affaires. Quand on est le compagnon de jeunes gens portant des imperméables d’officiers de marine et des melons de lords, il faut savoir établir des distances avec les voyous.

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Le cinquième jour de rêverie, près de la fenêtre, à l’heure du déjeuner, le nouveau venu n’éprouvait plus les douleurs de la faim. Il n’était que faible, et les innombrables midis de sa journée de travail se manifestaient à ses oreilles par de longues vibrations métalliques. On eût dit que quelqu’un sciait du fer, quelque part.

Le sixième soir, il s’était rapidement mis au lit sans oser, pour une fois, avaler une seule gorgée d’eau. La veille, sa dernière ingurgitation lui avait donné des nausées.

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Le samedi midi, « jour des chèques », le nouveau commis, m’a-t-on dit, ne s’était pas présenté aux bureaux. Un messager, dans cette heure de midi, avait glissé sous sa porte de chambre une « enveloppe de chèque » bien rédigée à son nom.

À ce moment, un véritable midi devait, par ses cloches et ses sirènes de chantiers, dominer la rumeur trompeuse du port.

Ce fut son dernier midi et peut-être le confondit-il, en mourant, avec les ébats d’une cloche d’artimon comptant d’inimaginables méridiens.

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Pour raconter cette histoire à Joë Folcu, j’avais choisi le jour où le marchand de tabac en feuilles, de passage à Montréal, venait de m’emprunter, en pleine taverne, et sous le prétexte qu’il attendait un règlement de notes, quelque menue monnaie sûrement destinée à ses consommations d’une couple de jours.

Vers la fin du récit, sa pipe s’était éteinte. Et pour masquer son émotion, il avait conclu :

— En voilà un, au moins, qui est entré dans l’éternité avec une pleine paye en poche !

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