Chapitre 33 « Paré » sans être prêt
Les termes surannés du français, qui ont notre faveur, dans les régions éloignées des « gros chars » (disons plutôt, régions éloignées des centres modernes), si pittoresques soient-ils aux amateurs de folklore, n’en produisent pas moins des quiproquos fâcheux.
J’ai vu à Saint-Ours un « prétendant » étranger rompre ses « prétentions » auprès de sa « future », le jour même de la fameuse demande en mariage.
— Voulez-vous, monsieur, avait-il proposé au père de la jeune fille, m’accorder la main de la belle Zélie ?
— « Beau dommage ! » de répondre avec empressement le futur beau-père.
Et, peu familier avec nos expressions, le « proposant » s’était cru rabroué et, de plus, insulté.
Pouvait-il, en droit, exiger des « dommages et intérêts » ?
Par ailleurs, si le même père de la belle Zélie eût reproché au jeune étranger de ne pas « marier » sa fille, ignorant encore nos termes bizarres, aurait-il répliqué, et avec raison.
— Monsieur, j’ai voulu épouser la femme que j’aime et non la marier à un autre ?
Le « prétendant » ne représentait pas une agence matrimoniale.
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Je fus moi-même, à l’égard des termes anciens, la victime d’une méprise morbide. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, dirait « plus morbide que celle d’un mariage manqué ».
À l’époque où je négligeais la lecture pour le hockey, j’avais convoqué les joueurs de mon club pour sept heures après le souper. Vers le milieu de la soirée, nous devions nous mesurer contre un autre groupe.
Le gardien des buts, un nommé Robert, si ma mémoire est bonne, ayant tardé à nous rejoindre sur la patinoire, nous avions pu nous en passer pour la pratique. Une demi-heure avant que la rondelle fût mise officiellement au jeu, comme il retardait encore, je fus dépêché « aux informations ». Nous ne pouvions nous passer de son adresse et de ses conseils. C’était un chef indispensable à « notre partie ».
Robert n’était pas un familier de notre groupe. Il ne fréquentait pas notre collège et son quartier d’habitation se trouvait trop éloigné du nôtre pour que le voisinage pût favoriser une camaraderie plus intime.
En fait, lorsque je me mis en route pour le quartier de Robert, je ne connaissais de notre gardien de buts que l’emplacement de sa rue et le numéro de son domicile. Ses parents m’étaient inconnus autant que ses fréquentations. Je le savais excellent gardien de buts pour l’avoir vu à l’œuvre et notre camaraderie ne s’était pas exercée en dehors des bancs de neige.
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La nuit, toutes les portes sont noires. Celle de Robert, ou plutôt, celle de son logis, l’était autant, et son père, ai-je présumé, qui vint ouvrir, me tint sous son regard quelque peu étonné, me semblait-il, avant de m’inviter à entrer.
Je dois dire ici que je portais mon uniforme de club. Est-ce ma tenue qui l’avait ainsi étonné ? Vraiment, le présumé père de ce Robert m’avait paru aussi étrange que ma propre personne à son égard.
Après l’aventure qui m’advint, je me suis souvenu des paroles que j’avais choisies pour m’informer de son fils. Au lieu d’utiliser les mots d’usage : « Robert est-il prêt à venir nous rejoindre ? » ou « Robert sera-t-il prêt bientôt pour le hockey ? » j’avais plutôt employé une formule qui me semblait d’occasion pour des gens d’une classe présumée inférieure à la mienne.
Il faut, avais-je pensé, parler la langue même des gens à qui l’on s’adresse.
— Robert est-y « paré », monsieur ? avais-je osé dire.
Si, en définitive, on m’avait invité à entrer, n’est-ce pas que ma langue pût avoir convenu à la circonstance ? Mais pourquoi avait-on hésité à me recevoir ? Robert était-il en pénitence, et mon intervention avait-elle été pour quelque chose dans cette décision ?
D’autres mots me reviennent encore à la mémoire. Devenu subitement triste, le présumé père de Robert, dès qu’il se fut retiré devant mon passage, m’avait tout simplement déclaré :
— Attendez dans le corridor, sur cette chaise, et il sera « paré », je crois, dans un quart d’heure.
Et il avait refermé, sans un autre mot, une autre porte du corridor, mais non sans avoir jeté un coup d’œil, et un coup d’œil scandalisé, cette fois, sur mon tricot, ma casquette de joueur et mon bâton de hockey passé sous le bras.
Serait-il jaloux de mes vêtements neufs ? avais-je pensé.
Et je m’étais confortablement assis, en songeant à l’inutilité de la fatuité !
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Mon attente, dans ce corridor désert, et, sous un bec de gaz triste à amplifier tous les désœuvrements, dépassa-t-elle un quart d’heure ? Aucun bruit insolite n’était venu occuper ma solitude. Dans la pièce voisine, et qui tient habituellement lieu de salon, quelques pas avaient bien troublé le silence, mais la qualité de ces mouvements n’avait rien qui pût réveiller des soupçons.
Si au moins la rue eût été plus claire, et la maison située plus près d’un réverbère, la présence à cette porte d’un camion endeuillé m’aurait sans doute mis sur mes gardes.
— Mais, je suis chez un mort ! ai-je failli m’écrier, lorsqu’une porte du corridor s’ouvrit sur un homme en redingote et transportant des accessoires propres à un entrepreneur de pompes funèbres.
Cette porte, en effet, donnait sur le salon. C’est aussi dans son cadre que parut le présumé père de Robert, un mouchoir cette fois à la main, pour m’inviter à passer dans la chambre mortuaire.
— Je vous avais dit un quart d’heure, mon ami, dit-il, et vous pouvez maintenant le voir. Il est « paré ». Priez bien pour lui, le cher enfant !
Robert avait été tué, l’après-midi même, dans un accident de la rue. On m’avait cru au courant du drame et, malgré ma tenue de joueur de hockey, n’étais-je pas son premier visiteur ?
Quelle affreuse méprise ? N’avais-je pas été pris au mot ? Robert est-il « paré » ?
Celui qui vint m’ouvrir n’était pas le père de mon camarade, mais un parent nouvellement arrivé de l’étranger et nullement familiarisé avec les termes singuliers de notre langue d’enfant.
Mais oui, l’entrepreneur des pompes funèbres, pendant mon attente, avait paré, des accessoires mortuaires, la dépouille de mon jeune camarade.
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