Chapitre 35 Des pétards d’outre-tombe
A l’époque où l’embaumement des cadavres n’était pas de tradition à la campagne, souvent des fossoyeurs « tendaient » l’oreille à de singuliers murmures venus des charniers publics, des caveaux de famille, ou même des fosses avant que l’inhumation fût achevée.
Je n’évoque pas ici, pour faire couleur locale, certain bedeau, en réaction de peur, quittant pelle et collerette, et ne conservant que jambes à son cou. Un « cri de mort », par temps sonore, n’a rien de rassurant, surtout dans un cimetière. Mais tous les entrepreneurs de pompes funèbres, à l’époque où les certificats de décès étaient signés à la diable, ne réagissaient pas de la même façon.
L’appel d’un pseudo-mort, voisin d’une fosse entrouverte, ou s’exprimant des régions satinées d’un cercueil, dans un caveau luxueux, se confond quelquefois avec le bruissement des feuilles, le susurrement des souffles errants parmi les montures des couronnes mortuaires.
Avec un peu de courage, que de gardiens de cimetières ont délivré de malheureux paroissiens souffrant, après l’enterrement, de mortalité apparente, ou revenant de catalepsie ?
Sans recourir aux récits de quelque fossoyeur en mal d’imagination, la Premature Burialnous raconte nombre d’histoires vécues, par le bedeau autant que par les « morts », dans lesquelles des moribonds avaient été mis en fosse, prématurément, et sur le conseil du médecin.
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Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait coutume de jurer, chaque fois que sa pipe s’éteignait, en laissant des traces de morsure dans ces mots pour le moins bizarres : « Eh ! pétard d’outre-tombe ! »
Par simple analogie avec les documents de la Premature Burial,je craignais, au premier abord, que ce blasphème ne fût emprunté à quelque ancien fossoyeur. À la première supposition que je lui exprimai, voici comment il me remit sur la piste.
— Malgré le respect que je dois aux morts, je n’ai rien à emprunter aux fossoyeurs. Bien au contraire, puisque plusieurs bedeaux me doivent aujourd’hui d’avoir sauvé des vivants trop bien enterrés par eux.
Et c’est alors que j’appris du marchand de tabac en feuilles comment il avait pratiqué autrefois le métier consistant à prévenir la mort dans la tombe « de ceux qu’on enterre vivants ».
Joë Folcu avait le culte des morts bien morts. Je doute fort qu’il éprouvait plutôt la peur des vivants enterrés et de leurs manifestations.
Avant qu’ils écoutent le marchand de tabac en feuilles discourir sur son appareil de « sauvetage » à l’usage des vivants enterrés, je conseillerai aux lecteurs de ces propos de recourir à l’invention du comte de Karnice-Karnicki, noble polonais, chambellan du czar de Russie à cette époque, et dont la découverte était destinée à prévenir la mort dans la tombe de ceux qu’on enterre vivants. Peut-être y trouveront-ils quelques analogies avec l’appareil surnommé alors Karnice ?
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Le cercueil de l’appareil de sauvetage, expliquent de concert Joë Folcu, marchand de tabac à Saint-Ours, et le comte Karnice-Karnicki, chambellan du czar de Russie, est un cercueil de bois. Mais il pourrait être de métal. Un trou circulaire doit être laissé dans le couvercle du cercueil, au-dessus de la poitrine du cadavre, ou du ventre ou au-dessus du visage.
Dans ce trou s’emboîte un tube qui se rend jusqu’à la surface du sol. Ce tube est garni d’un obturateur qui empêche l’air de s’introduire dans le cercueil, pour le cas où le mort serait « bien mort ». Ainsi on évite au cercueil d’empester nos cimetières.
Le tube dit de délivrance contient une verge de fer surnommée tringle. Cette tige, qui sert à ouvrir le tube, au besoin, naturellement, est servie par une poignée ou boule de sauvetage. On doit, recommande-t-on, laisser un petit espace de quelques pouces entre la boule en question et la poitrine du mort ou du faux mort. Cette précaution est prise pour le cas où les gaz de la putréfaction pourraient soulever la poitrine ou le ventre du mort et causer ainsi la mise en action du mécanisme.
Supposons que le mort revienne à la vie. Que se produira-t-il ? Rien de plus simple. Il pressera la boule de sauvetage soit avec la main, soit avec la poitrine, soit avec le ventre, ou soit avec l’épaule en se « retournant » dans le cercueil. Au même instant, un couvercle bascule dans le tube, l’air de l’extérieur pénètre dans l’atmosphère du cercueil et si, dans le domaine des vivants, quelque imbécile « prend le mors aux dents », en percevant des appels venus du tube, le « mort » peut respirer et attendre, confortablement, que le bedeau, ou le gardien du cimetière, s’amène à la rescousse, pelle à l’épaule.
Selon Joë Folcu, le dispositif de surface, c’est-à-dire sur la tombe, peut être garni d’une sonnerie d’alerte qui avertirait le passant, et le fossoyeur, par surcroît. La nuit, une ampoule électrique serait, en outre, moins tapageuse pour le voisinage du cimetière. Le poète qui se promène habituellement la nuit dans le domaine des morts en serait alors averti. Le crayon à l’oreille, rien ne le retiendrait de se rendre chez le bedeau et de frapper discrètement à sa porte.
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Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles, eût sans doute amassé une fortune, en s’accointant avec le comte polonais, si les entrepreneurs de pompes funèbres n’avaient accoutumé leurs patients aux usages de l’embaumement. Disons aussi que le nombre des médecins est aujourd’hui plus important que celui des « ramancheurs » d’autrefois. Les certificats de décès sont donnés avec plus de prudence. La catalepsie n’oblige plus certains moribonds, comme le cas s’est produit plus d’une fois, de revenir à la vie sur une table de dissection, dans un cours universitaire, avec la poitrine ou le foie déjà ouvert par le bistouri.
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Mais toutes ces explications n’ont pas justifié, me direz-vous, Joë Folcu de jurer, sous le vocable de « pétard d’outre-tombe ».
Le piquant de cette histoire, je le tiens d’un étudiant en médecine qui se procurait habituellement ses morts, pour fins d’études, du cimetière même dans lequel Joë Folcu surveillait les résultats de ses « appareils de sauvetage ».
J’ignore si l’étudiant redoutait la présence de Joë Folcu, la nuit, au cimetière en question, mais il avait remplacé, dans un « cercueil patenté », le cadavre « bien mort » d’un nouveau défunt, par une « pochette de chats » bien vivants.
Cette fois, le tube sauveteur n’était pas garni d’un gong, ni d’une ampoule, mais d’une fusée qui devait éclater dans le ciel pour le bénéfice d’un mort apparent. Or, les chats, prisonniers du sac, n’ayant pas exercé de pression sur la boule, ou sur la poignée libératrice, les miaulements des chats, si lugubres eussent-ils été, nulle pièce pyrotechnique n’avait fusé pour identifier leur réveil.
C’est bien le fossoyeur, malgré son épouvante, qui libéra les chats. N’est-ce pas aussi le même fossoyeur qui dénonça, au village, l’efficacité du « cercueil patenté » ?
Profitant de la disparition du cadavre, Joë Folcu s’était essayé à justifier son invention en invoquant le principe bien connu des « témoignages non confirmés ».
— Le cercueil n’étant pas habité, mes pétards ne pouvaient pas être d’outre-tombe !
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